Publié le jeudi 7 mars 2013

Portrait d’un obsédé sectuel

un obsédé sectuel : le Père Jacques Trouslard

extrait du journal l’Union Dimanche

Depuis qu’il a mis à mal en 1982 l’organisation d’une secte à Saint-Erme dans l’Aisne, le Père Jacques Trouslard est devenu une référence en matière de lutte contre les sectes.

La petite pièce de six mètres carrés qui lui sert de bureau ne lui suffit plus pour entasser tous ses dossiers. Au fil des ans, les documents se sont amoncelés, débordant des armoires pour occuper les moindres recoins de la pièce. Même le débarras est plein et le curé a déjà commencé à « squatter » le pallier du premier étage de l’évêché de Soissons où il est installé.

Il faut dire que le Père Jacques Trouslard, 79 ans, est de son aveu même un « obsédé sectuel ». Une « maladie » apparue il y a 21 ans un peu par hasard. Vicaire général du diocèse de Soissons, il est chargé le 16 janvier 1982 par son évêque de répondre à une mère de famille qui demandait des renseignements sur une « secte » dont le siège social se trouvait dans un petit village de l’Aisne, à Saint-Erme.

« Je dois avouer que jusque-là j’ignorais totalement et volontairement les sectes commettant la regrettable confusion qui consiste à assimiler secte et religion », confie le curé avec sa voix cassée si reconnaissable, héritage d’une vieille maladie. Il décide à l’époque de prendre son bâton de pèlerin et rend visite à 250 familles de victimes en France et en Belgique. Des rencontres qui bouleverseront sa vie.

Pour la première fois, le Père Trouslard est confronté à la réalité des sectes et aux ravages quelles engendrent sur les personnes et les familles. Il prend aussi conscience des redoutables manipulations mentales dont peuvent faire l’objet des personnes d’un très haut niveau comme les soixante-douze médecins et la vingtaine de Professeurs d’universités adeptes de la secte de Saint-Erme.

La même année, le prêtre axonais est contacté au sujet d’une deuxième secte, puis peu après pour une troisième. Il décide alors de démissionner de sa fonction de vicaire général pour se consacrer à la lutte contre « ce fléau social ». Son évêque le nomme ainsi en 1984 « délégué à la documentation sur les sectes ». C’est le début d’un long combat.

Des preuves, rien que des preuves

Pour être crédible dans son action. le curé met en place une doctrine : ne jamais rien affirmer qu’il ne puisse démontrer. Pour cela, il monte des dossiers constitués de preuves accumulées auprès des familles des victimes, d’ex-adeptes.

Il assoit sa démonstration par des expertises scientifiques et ce n’est qu’ensuite qu’il envisage, ou pas, de s’attaquer à une secte.

Le Père Trouslard ne se veut lié à aucune religion, à aucun parti politique. « Je dénonce tous les comportements, tous les agissements qui portent atteinte aux droits de l’homme et ce quel que soit le groupe, quelles que soient les croyances qui en sont à l’origine ».

C’est ainsi qu’il n’hésite pas à montrer du doigt ce qu’il considère comme les dérives sectaires de l’Opus Déi, une « institution » de l’Église catholique. Il s’offusque également des agissements de l’Office culturel de Cluny, mouvement pourtant soutenu par une vingtaine d’évêques.

Il n’en a cure et n’estime d’ailleurs pas que son action ait pu, un jour, porter atteinte à l’image de son église. Celle-ci ne lui en a d’ailleurs jamais fait grief. « Je n’ai pas été excommunié que je sache. Mieux, l’épiscopat français a clairement pris position en ma faveur lors du procès de la Scientologie à Lyon, le 4 octobre 1996, où j’étais cité comme témoin ».

Aucun procès perdu

Des procès, le prêtre axonais en aura connu des dizaines : la Scientologie, Les Témoins de Jéhova, Tradition-Famille et propriété, Avenir de la culture ou encore le Fréchou et IVI. Comme témoin. Mais aussi comme accusé car les procédures judiciaires sont le moyen de pression préféré des sectes contre leurs détracteurs.

Pour cela, elles n’hésitent pas à traquer le moindre propos du curé dans les journaux mais aussi lors de ses conférences.

Le Père Trouslard y croise ainsi fréquemment des adeptes venus en compagnie d’un huissier ou d’un avocat pour l’enregistrer. Peu lui importe. À chaque fois qu’il a été attaqué, il a gagné.

Une seule fois, le curé a été menacé de mort. C’était au début des années 90. « On exécutera Trouslard. Nous aurons sa peau », lançait dans une cassette le gourou d’une secte. Avec le recul le prêtre axonais s’en amuse : « Je suis là et bien là alors que lui est atteint d’un Parkinson je crois ! ». À ceux qui trouvent qu’il en fait un peu trop et qu’il est devenu lui-même un peu sectaire, le Père Trouslard rétorque inflexible : « Je respecte la liberté de pensée mais il faut faire attention à ne pas tout laisser faire au nom de cette liberté. À mes yeux, la tolérance devient intolérable quand elle tolère l’intolérable… »

Repères

1924 : Naissance le 25 janvier à Paris.

1982 : Vicaire général du diocèse de Soissons. Il enquête sur la secte de Saint-Erme dans l’Aisne.

1984 : Il démissionne de sa fonction de vicaire général pour se consacrer à la lutte contre les sectes.

1996 & 1999 :Il est entendu par les députés dans le cadre des rapports sur les sectes en France et les sectes et l’argent.

2002 : Il reçoit la Légion d’honneur en hommage à son combat contre les sectes.

Grégoire Amir-Tahmasseb / L’Union Dimanche / 30 mars 2003

Addendum : Le père Trouslard est mort le 15 février 2011