Dimanche 23 novembre 2014 — Dernier ajout mercredi 14 janvier 2015

Bethléem : le témoignage de Juliette

Je suis restée sept ans dans la communauté de Bethléem. Je l’avais connue au départ par mon école en y allant une après-midi dans le cadre de l’aumônerie. Plus tard, en terminale je venais y prier car c’était aussi ma paroisse : j’avais donc confiance.

Un jour, en juillet, la prieure m’a invitée à venir voir Sœur Marie qui était de passage à Paris. J’ai été fascinée par sa personne, par son regard qui semblait me pénétrer, elle connaissait beaucoup de choses de moi. Elle m’a invitée à venir aux Voirons pour le mois évangélique. C’était l’année des JMJ en Pologne, j’y suis donc allée après, pour les derniers jours du mois évangélique. J’ai alors fait ma consécration à « la très Sainte Vierge Marie » dans la maison de Sœur Marie, avec elle. Ensuite j’ai intégré le groupe de prière des jeunes lié à Bethléem. Je suis la troisième de ce groupe à être entrée en communauté.

Dès la fin de mes études, comme l’absolu m’attirait, et que Bethléem apparaissait comme la voie la plus directe, j’y suis rentrée, deux semaines après la fin du mois évangélique car « ma vocation était comme un petit enfant qu’il faut protéger », il me fallait faire vite pour ne pas remettre en question ma décision. J’avais tout juste 21 ans.

Pour mes parents cela a été très dur. Ils savaient depuis longtemps que je voulais devenir religieuse mais « l’urgence » de mon départ les a étonnés. Rien ne pouvait me faire changer d’avis et mes parents l’ont accepté. Profondément chrétiens, la fierté d’avoir une fille religieuse les habitait malgré la douleur.

Je suis rentrée à Bethléem avec toute ma bonne volonté, j’ai donné mon maximum pour que ça marche, et même plus que le maximum. Je voulais cette vie-là, j’avais tout misé dessus, je n’avais prévu aucun « plan B »… Et je suis sortie de Bethléem avec de la culpabilité, en me disant que je n’étais pas assez bien. Je voyais comme un échec de ne pas avoir pu rester, de ne pas avoir su répondre à l’appel de Dieu.

En lisant le témoignage de Fabio, différentes choses me sont revenues à la mémoire. Je suis restée sept ans sans faire de vœux, officiels du moins, car les deux dernières années j’ai fait des vœux privés avec ma prieure et une sœur de la Triade pour seuls témoins. Officiellement, j’étais toujours novice mais je ne me donnais que davantage dans le don de moi-même et la transparence du cœur.

Pourtant une angoisse constante m’habitait. Je me souviens qu’au monastère je faisais souvent un cauchemar : j’étais dans une sorte de labyrinthe dont je ne trouvais pas la sortie et, voyant un visage effrayant, je me réveillais terrorisée.   Je m’étais pénétrée de cette prière, que j’avais trouvée dans un livret, je l’avais faite mienne :

« Ô Jésus, doux et humble de cœur,

Du désir d’être appréciée, estimée, nommée, honorée, louée, préférée, consultée, approuvée, comprise, délivre-moi Seigneur,

De la crainte d’être humiliée, méprisée, rebutée, calomniée, oubliée, laissée de coté, tournée en ridicule, injuriée, abandonnée, délivre-moi Seigneur,

Que d’autres soient plus appréciées que moi, plus estimées que moi,

que les autres soient mises au premier rang et qu’on me laisse de côté,

qu’elles soient louées et que je ne sois pas remarquée,

que d’autres soient plus saintes que moi, pourvu que je le devienne autant que tu le désires, accorde-moi, Seigneur, de le désirer. » (Cardinal Merry del Val)

Si bien que j’étais prête à tout accepter.

Au niveau médical : j’avais un problème de vue avec des maux de tête, la prieure de Paris, de l’époque, m’a accompagnée en banlieue parisienne voir une dame qui avait un pendule. Je me souviens très bien qu’elle agitait des foulards de couleur devant mon visage.

Un peu plus tard je me suis fait opérer des yeux sans que mes parents le sachent, mais j’étais majeure. Cette opération a d’ailleurs très bien réussi.

Une fois, la sœur médecin m’a aussi emmenée à 400 kilomètres du monastère pour voir un neurologue. J’étais vraiment étonnée qu’on aille si loin. J’ai compris après que nous allions voir le médecin attitré des sœurs de Bethléem. Il y avait aussi un psychiatre sur Paris, auquel elles recouraient. Je me souviens qu’il m’avait donné de l’homéopathie.

J’étais arrivée à Bethléem avec une tendance à la boulimie. Au monastère, cette tendance a explosé. Je piquais les en-cas des autres (je n’y avais pas droit). Je me suis même débrouillée une fois pour trouver le code du cadenas de la chambre froide. J’ai pris mon butin de nuit, et j’ai fini par le remettre à la porte de ma prieure. Quelque temps après, sœur Marie est venue et a souhaité que je reste un mois dans mon ermitage, en allant juste aux offices et aux rencontres fraternelles.

Le pendule, je n’avais donc pas rêvé !, me suis-je dit en lisant le témoignage de Fabio. J’ai vu dans un monastère une sœur utiliser un pendule au-dessus de morceaux de viande. Elle le faisait discrètement dans la pièce d’à côté, et je n’étais donc pas sensée la voir.

Alors que j’étais aux Voirons, je suis allée, avec une autre sœur, voir Sœur Marie à Camporeggiano en Italie et j’y ai rencontré une sœur d’une autre communauté, qui était peut-être psychologue, et des personnes qui pratiquaient la méthode Vittoz.

Une de mes amies d’enfance, elle aussi entrée au monastère, était d’une maigreur à faire peur mais je ne pouvais pas parler avec elle et je la voyais jeûner comme tout le monde. Cela me préoccupait beaucoup.

Je ne m’entendais pas très bien avec mon « Ange » aux Voirons, et pas bien non plus avec ma prieure qui me faisait peur. Elle m’a un jour proposé de changer d’Ange, tout en me faisant comprendre que je pouvais encore essayer avec elle. Ce que j’ai fait.

Quoi que je dise ou ressente, je finissais par penser que ce n’était pas vrai, pas important ou « pas de Dieu », et je renonçais. Lors de ma prise d’habit, j’avais reçu un manteau en laine – c’était en plein été -. Quelques jours après, à cause de la chaleur, je me suis résolue à en demander un en tissu… Qu’est-ce que je n’avais pas demandé, moi qui venais de recevoir l’habit ! C’était déplacé et inconvenant et malvenu.

Dans les deux monastères où j’ai vécu après les Voirons, mon accompagnatrice était aussi ma prieure : il y avait confusion des rôles.

Une prieure n’avait que ce mot à la bouche « drastique », tout était et devait être radical, vertical.

Un jour ma prieure m’a parlé d’une méthode de soin par massage et points de pression et m’a demandé d’aller voir Soeur X pour les lui faire car elle était malade. Je suis allée frapper à la cellule de cette sœur qui n’était pas prévenue et qui a dû me laisser entrer, puisque je venais de la part de la prieure, qui a dû ensuite s’allonger et relever son habit afin que je puisse la masser. J’étais mal à l’aise et elle aussi. Cette scène me travaille encore aujourd’hui. Je n’ai jamais pu demander pardon à cette sœur et je ne sais pas jusqu’où j’aurais été capable, à l’époque, d’aller, par obéissance, contre le respect des autres.

Dans ce même monastère, alors que je prenais une douche, une sœur professe perpétuelle a frappé comme une cinglée à la porte de ma douche en hurlant qu’elle devait faire le ménage et que je devais sortir tout de suite. Elle était complètement hystérique, et j’ai pris peur. Je suis restée enfermée, en attendant qu’elle reparte. Le soir même, elle s’est prosternée devant toutes les sœurs pour demander pardon. Quand j’ai voulu en reparler avec ma prieure, j’ai eu pour seule réponse : « c’est la plus humble ».

Je n’étais que novice, et pourtant les deux dernières années j’avais quand même le privilège d’avoir le Saint Sacrement dans l’oratoire de mon ermitage, alors que c’est normalement réservé aux professes.

Les dernières années où j’étais à Bethléem, il y avait de plus en plus de jeûne, même des jours de fête se transformaient en jeûne. C’était de plus en plus austère, et j’avais du mal avec cela. Il fallait toujours aller plus profond, plus profond. Je n’en pouvais plus de la profondeur.

Quand mes parents venaient me voir, il y avait des choses que je ne pouvais pas leur dire. C’était très dur pour eux. Ils ont généreusement aidé Bethléem en donnant de l’argent, les sœurs ont proposé de leur rendre quand je suis partie. Mes parents n’ont pas voulu.

Dès le début, j’ai eu l’impression qu’il fallait rentrer dans un moule et j’avais vraiment très envie de rentrer dans ce moule, parce que je voulais être sainte. Le disciple de Jésus devait se reconnaître à son acceptation d’entrer en agonie avec lui, à son renoncement total à lui-même. Si nous ne nous sacrifiions pas jusqu’au bout, nous trompions l’Église. J’étais d’accord mais c’était vraiment à toutes les sauces. Si bien que la communauté finalement m’a déconnectée. J’en suis sortie déconnectée. Quand j’ai commencé un travail après ma sortie, les collègues et amis me disaient : « Mais pourquoi tu nous regardes si fixement ? » Avec le temps, je reprends confiance dans mes sentiments et mon regard est redevenu ce qu’il était. Quand on avait un sentiment négatif là-bas, il fallait aussitôt le donner et passer à autre chose. C’était « résurrection illico ». Cela cadrait d’ailleurs assez bien avec l’éducation que j’avais reçue.

Je me souviens très bien de l’année où j’ai enfin pu demander à faire mes vœux. J’avais reçu une réponse positive. Il paraît que sœur Isabelle voulait être là. Je pensais faire mes vœux en avril, puis cela fut repoussé en juin. Puis fin juillet, ma prieure m’a fait savoir que Sœur Isabelle ne viendrait qu’en septembre « et qu’on en reparlerait ». Je me suis alors complètement effondrée, en disant que j’étouffais et que j’avais besoin d’air. En août, je me suis encore battue comme une lionne pour être la plus fidèle possible, j’ai donné encore plus et je priais comme une folle, comme une folle désespérée. Et en septembre j’ai lâché prise.

Jamais personne ne m’a dit « tu pars », mais j’ai compris en entendant « on remet à plus tard », qu’on ne voulait plus de moi.

Je ne devais pas dire aux autres sœurs que je partais. Je me souviens d’une marche communautaire juste avant mon départ ; je pleurais et les sœurs ont cru que c’était parce que j’allais changer de monastère. Elles essayaient de me réconforter en me disant que je resterais en communion avec elles puisque, quel que soit le monastère, c’est la même vie qui est vécue.

Quelques jours avant de partir, je me souviens être allée à Paris voir sœur xxx à qui j’ai exprimé ma peur de partir. Elle m’a dit : « Et si tu tiens la main de la Vierge Marie ? » J’ai répondu de manière automatique : « Je n’ai plus peur. » C’est la manière qu’a Bethléem d’éclipser, de passer à autre chose.

Je suis allée faire des courses avec la prieure au moment de mon départ et je suis revenue avec un serre tête et une jolie robe jaune (de soirée), dont je n’avais que faire et que je n’ai jamais portée. J’aurais préféré des vêtements de tous les jours.

Ma prieure m’a fait partir pendant un office auquel les sœurs participaient. Lorsque je suis revenue chercher des affaires, quelques semaines plus tard, elles ont fait en sorte que je ne croise aucune sœur du monastère, sauf les responsables.

Comme je souhaitais toujours être religieuse, j’ai été aiguillée vers la communauté des Béatitudes où je suis entrée six mois plus tard et où j’ai passé sept années. Je n’existais plus pour Bethléem.

Alors que j’étais aux Béatitudes, je me souviens d’avoir été reconnue dans un monastère de Bethléem où j’avais vécu auparavant et où je passais avec un groupe. Une sœur avec qui je m’étais pourtant trouvée à Paris a fait comme si elle ne me connaissait pas. Elle s’en est excusée après par un petit mot parce que la prieure le lui a demandé. Lors de mon engagement temporaire aux Béatitudes, j’ai envoyé un faire part aux sœurs de Paris et j’ai été vraiment triste d’apprendre quelques mois plus tard que la prieure n’en avait pas informé sa communauté. Je n’étais vraiment plus rien pour elles.

La lecture du témoignage de Fabio m’a permis de démystifier cette communauté et de mettre, des années après, de la lumière sur ce passé.

Honnêtement, j’ai tout donné et j’ai l’impression d’avoir été manipulée. Je pensais que Bethléem était d’Église et cela a dévié. J’y ai livré le plus profond de moi-même, et j’ai l’impression d’avoir été trahie au plus profond. L’obéissance a anéanti mon discernement et ma décision. Je suis rentrée à Bethléem pleine d’énergie, de désir, et j’en suis sortie vidée, sans désir, déçue de moi.

Maintenant, je me dis d’abord que je dois faire en sorte de ne plus me faire avoir. Je me dis aussi que cette angoisse qui m’animait était finalement une « heureuse angoisse » qui m’a permis de partir.

Aujourd’hui j’en veux à l’Église de ne rien faire. Il y a deux ans, j’ai rencontré un évêque à Rocamadour. Je lui ai parlé des conditions de mon départ. J’étais en larmes. Il m’a répondu : « J’ai déjà dit aux sœurs que je n’étais pas d’accord avec leurs méthodes et elles n’entendent pas ». Il a ajouté : « Et même si vous leur écrivez, elles ne feront rien. » Je ne devais donc pas être la seule. Pourquoi n’écoutent-elles pas ? Ce n’est pas acceptable et l’Église laisse faire. Je ne suis pas d’accord et j’ai besoin que mon témoignage soit entendu.

Juliette

Vos réactions

  • alexandre 23 novembre 2014 20:55

    Merci beaucoup Juliette pour votre témoignage, il sonne juste et malheureusement corrobore tous les autres témoignages…. quelle tristesse cette Eglise qui broie des personnes alors que Jésus ne leur a jamais demandé de tel : SURTOUT PAS !!… Bethléem, Béatitudes… vous avez cumulé… J’espère vraiment que vous pouvez aujourd’hui vivre « librement » après tout cela… c’est tout le bien que je vous souhaite et merci encore

    • Bethléem : le témoignage de Juliette 16 mai 2017 20:23, par Jany

      Oui, merci Juliette …. Vous avez effectivement cumulé comme vous d’autres ont été évincé de la communauté de Bethléem où vous étiez.

      Sorties, mais perdues de ne savoir apparemment que Prier et comme vous, je pense à l’une d’entre elle, qui est entrée, à la suite, à nouveau dans une autre association à dérives sectaires…….dont le fondateur a été reconnu coupable par l’Eglise. (elle a cumulé, elle aussi) Cette personne paraissait beaucoup mieux durant un temps. Quelques années plus tard, …… celle-ci plonge à nouveau vers un groupe « dit » catholique non reconnu par les instances religieuses…. du secteur ! Que faire ….. Je suis tentée de vous demander quelques années plus tard Juliette….. Comment allez vous ? :-… Perso, je pense que l’on ne sort pas indemne d’une telle situation, sans soutien familial, et aide psychiatrique, car le mental en prend un sacré coup…..! Courage à vous. :-)