Mardi 16 janvier 2018

Condamnation d’un prêtre pédophile suisse : la Fraternité Saint-Pie X sur le grill pour ’attitude criminogène’

Après la récente condamnation en appel (le 13 décembre) du prêtre traditionaliste Frédéric Abbet pour faits de pédophilie en Belgique, la FSSPX (Fraternité sacerdotale Saint-Pie X) a publié un communiqué dans lequel elle s’auto-congratule pour son rôle dans cette affaire. L’AVREF (Aide aux Victimes des dérives de mouvements Religieux en Europe et à leurs Familles), l’association « La Parole Libérée », et le groupe SAPEC (Soutien aux Personnes Abusées dans une relation d’autorité religieuse) tiennent à rappeler quelques faits tous documentés.

Dans son réquisitoire, l’avocat général avait étrillé la Fraternité Saint-Pie X, allant jusqu’à dire qu’elle « aurait dû se trouver sur le banc des accusés » (article de La Dernière Heure, 24.X.2017). Rappelons en effet que, si la FSSPX a fourni des éléments permettant la condamnation de l’abbé Frédéric Abbet, ce n’est qu’entre la première instance et l’appel qu’elle a pris ce parti. Lors de l’instruction, elle a fait de la rétention d’informations, en cachant le fait que Frédéric Abbet avait été mis en cause en Valais dès 2005 pour des faits similaires. L’AVREF possède à ce sujet des documents probants. Quand les familles des victimes belges ont appris par d’autres sources ce lourd passé, la FSSPX a fait barrage de diverses manières : en refusant d’abord de les mettre en rapport avec la victime suisse et même de leur donner son identité, puis en leur imposant de passer par un avocat spécialement engagé à cette fin. Avocat d’un genre très particulier : fidèle de la chapelle genevoise de la FSSPX, il s’est comporté en affidé de Mgr Fellay plus qu’en homme de loi, traitant les familles belges avec un mépris extrême et faisant systématiquement obstacle à leur prise de contact avec la victime suisse. Nous ne voyons pas là de coopération avec la justice.

Au contraire, la congrégation d’Écône a été mise en cause, et elle doit l’être, pour avoir placé l’abbé Frédéric Abbet sous le même toit que son pensionnat bruxellois, alors qu’elle le soupçonnait elle-même d’abus sexuels, suite à cette affaire de 2005. Dans leur arrêt, les juges d’appel qualifient cette mise en contact avec des enfants de « criminogène » (article de La Capitale, 14.XII.2017). Ce n’est donc qu’en taisant soigneusement les avis de quatre magistrats, le procureur du roi et trois juges, que la Fraternité Saint-Pie X parvient à se donner le beau rôle.

Les associations signataires notent encore la négligence caractérisée de l’abbé Benoît Wailliez, qui a été averti de manière spécifique et pressante par une mère d’élève du risque de pédophilie de la part de Frédéric Abbet et qui n’a pris strictement aucune mesure. L’AVREF possède une copie de cette déposition. Rappelons également que l’abbé Benoît Wailliez a attendu 6 ans pour produire un élément de preuve important, au cours d’une audience d’appel.

Enfin, les associations signataires précisent que la question n’est pas seulement que l’abbé Frédéric Abbet avait interdiction d’être en contact avec des enfants pendant 10 ans. En 2006, il avait été jugé canoniquement pour les faits de 2005 en Suisse et, en dépit de son acquittement, le juge ecclésiastique avait ordonné au supérieur général, Mgr Fellay, de le placer « pendant ladite période de dix ans dans des postes d’apostolat qui le préserveront de toute promiscuité cum pueris et adulescentibus [avec des enfants et adolescents] » (jugement canonique du 06.06.2006). Deux mois plus tard, Mgr Fellay nommait Frédéric Abbet à Bruxelles, sous le même toit qu’un pensionnat.

À présent, la Fraternité Saint-Pie X s’apprête à juger canoniquement l’abbé Frédéric Abbet pour la deuxième fois, cette fois avec mandat de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Les autorités vaticanes ont-elles conscience qu’elles font rendre la justice en leur nom par un évêque qui a foulé aux pieds un jugement canonique dont l’encre était à peine sèche ? Comment avoir confiance en une telle « justice » ? Il serait temps que les autorités romaines comprennent qu’elles risquent ainsi d’offenser encore un peu plus les victimes et de réduire à néant la crédibilité de ce qu’elles présentent comme leur « lutte » contre les abus sexuels.

En tout état de cause, l’AVREF www.avref.fr, La parole libérée www.laparoleliberee.fr et le Groupe SAPEC www.groupe-sapec.net se tiennent aux côtés des victimes et de leurs familles pour les conseiller, que ce soit psychologiquement ou dans les procédures, canoniques et civiles. Après cette lourde mise en cause de la FSSPX, il est inévitable que cette dernière assume ses responsabilités, pénales et civiles.

L’AVREF rappelle qu’elle a traité du cas Frédéric Abbet dans son « Livre Noir de la FSSPX » et elle annonce qu’elle publiera une version augmentée de ce Livre Noir en début 2018.

Le 10 janvier 2018

Aymeri Suarez-Pazos, Aide aux Victimes des dérives de mouvements Religieux en Europe et à leurs Familles (AVREF) – contact : 06 58 06 12 72

François Devaux, La Parole Libérée

Jacques Nuoffer, Groupe de Soutien aux Personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse (Groupe SAPEC)

Vos réactions

  • Manu 17 janvier 2018 19:52

    J’ai vu sur le site des frapadingues de Gloria TV (https://gloria.tv/jacouille54) que cette affaire a été couverte en Belgique et en Suisse (RTBF et RTS) mais je n’en trouve pas trace dans les médias français. L’utilisateur, peut-être un proche de l’affaire, a aussi posté l’article de la Dernière Heure (journal belge) et d’autres vidéos sur les affaires pédophiles chez les Saint-Pie-X. Ils les collectionnent littéralement.

    Moi je ne comprends pas que l’évêque et le directeur du pensionnat à Bruxelles ne soient pas inculpés de mise en danger d’autrui ! Comment est-ce encore possible maintenant, après tous les scandales dans l’église ? Qu’attend le procureur ?

    Manu

    • Bonsoir Manu

      Même si ce n’est pas à proprement parler la presse française,vous avez deux articles sur le sujet sur le site de l’UNADFI :

      http://www.unadfi.org/groupe-et-mouvance/prison-requise-contre-un-pretre-accuse-de-pedophilie

      http://www.unadfi.org/groupe-et-mouvance/un-pretre-de-la-fraternite-saint-pie-x-condamne

      Si le reste de la presse n’a pas relayé l’info, c’est sans doute parce que l’affaire n’est pas française mais à la fois belge et suisse.

      Ce n’est pas la première fois que ce genre d’oubli se fait, y compris sur les revues catholiques. Des affaires pédophiles cléricales canadiennes, allemandes, italiennes, belges, irlandaises, anglaises, ont été souvent passées sous silence par la presse française. On les découvre parfois des années et des années plus tard. J’ai découvert ainsi, à la faveur de recherches, l’affaire pédophile cléricale du collège catholique de la Salle d’Estaimpuis, avec des témoignages d’anciens élèves aujourd’hui adultes. Dont les jumeaux Sirkis du groupe Indochine…C’est le frère aîné, Christophe, qui dévoilera l’affaire dans un livre, Starmustang, il y a quelques années, mais aussi dans des témoignages dans différents journaux et reportages belges. Nicolas, leader d’Indochine, se contentera d’allusions fortes dans différentes chansons dont le fameux titre et son clip censuré College Boy en 2013. Stéphane, lui, est décédé des suites de prises d’alcool, de drogue et de problèmes graves de santé liés aux abus qu’il a subi à Estaimpuis et dont il n’a jamais pu parler sauf à Christophe, mais très peu de temps avant sa mort. Une tragédie de plus…et toujours les mêmes non dits, les mêmes protections de l’Eglise…

      https://books.google.fr/books?id=JWovrw9f2N4C&pg=PA157&lpg=PA157&dq=p%C3%A9dophilie+Estaimpuis&source=bl&ots=7vJ65UzH_v&sig=2ALcdyTCgs4LIYHaG_HC3Qg8bFY&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjbn5LEo-LYAhUCOBQKHajPCGYQ6AEIMDAC#v=onepage&q=p%C3%A9dophilie%20Estaimpuis&f=false

      Pour en revenir à la FSSPX, elle n’a aucun intérêt à médiatiser l’affaire ni au Salon Beige, ni sur ses différents sites genre Porte Latine, FSSPX actualités…Je me souviens que le livre noir de la FSSPX à partir du site confidentiel que des anciens adeptes avaient fait pour dénoncer des crimes pédophiles, a été très très peu médiatisé. En dehors de l’AVREF et de Golias, ce fut silence radio. Donc que ça se passe encore comme ça pour ces affaires récentes, n’est même pas étonnant. Et puis, il y a une dernière hypothèse à ne pas écarter. L’OD aide la FSSPX depuis déjà quelque temps à obtenir une prélature semblable à la sienne (d’où d’ailleurs des associations et services mutuels sur différents dossiers politiques et religieux entre la FSSPX et l’OD). Et le pape a pas mal donné de passe-droits en Argentine notamment à la FSSPX ces dernières années. A partir de là, médiatiser négativement la FSSPX ferait une trop mauvaise publicité au pape.

      https://www.letemps.ch/societe/2016/03/02/fraternite-saint-pie-x-vers-grand-pardon

      • Merci Françoise pour tous ces éclairages ! Vous m’avez l’air d’en savoir un bout sur Saint-Pie-X et l’Opus Dei. Et puis Indochine, ils ont effectivement parlé de pédophilie dans plusieurs chansons mais j’ignorais tout de l’histoire d’Estaimpuis.

        En ce qui concerne la FSPX, les faits sont encore très récents comparé à l’affaire Preynat, par exemple, et je me répète, je ne comprends pas que le procureur ne poursuive pas les supérieurs hiérarchiques pour mise en danger d’autrui etc. S’il pense vraiment que leur attitude était criminogène, il doit être cohérent et poursuivre.

        • Bonjour Manu

          J’en connais un tout petit peu au fil du temps, parce que je continue d’enquêter sur l’Opus Dei. Et comme cette organisation ultra conservatrice et dérivante s’est associée sur différentes opérations politiques, idéologiques et stratégiques avec la FSSPX (mais aussi avec le Renouveau Charismatique), j’essaie de me documenter sur la FSSPX un minimum, et sur les buts poursuivis ensemble et séparés par ces deux groupes ultra conservateurs, sur le comment et le pourquoi. Ca me paraît très important pour essayer de comprendre les tenants et les aboutissants.

          Le collège de la Salle d’Estaimpuis a fait partie des établissements catholiques qui ont été créés par différents religieux et ordres religieux français à la suite de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’est à dire aux environs de 1905.

          Les ordres religieux opposés à cette séparation de l’Eglise et de l’Etat, donc relevant des idéologies politico religieuses de la contre-révolution catholique, incarnée politiquement par Maurras, vont établir dans les zones frontalières francophones des établissements scolaires religieux huppés réservés aux riches, pour continuer d’y éduquer dans les idéologies monarchistes, colonialistes et religieuses à l’ancienne, leurs enfants et leurs descendants. Ces écoles vont fonctionner jusque dans les années 80, au moment où la FSSPX prend le relais avec des écoles hors contrat et de nouveau sur sol français.

          C’est la fameuse manif de 1984 de l’école libre qui va permettre la réintroduction de ce type d’établissement en France et aussi la création de lobbies politiques chrétiens qui vont ramener des fonds publics via des créations d’associations et fondations d’utilité publique, sous le contrôle de groupes religieux catholiques conservateurs (dont la FSSPX bien sûr et l’Opus Dei, aujourd’hui aussi une partie du Renouveau Charismatique).

          Dans le cas des trois frères Sirkis, c’est leur maman qui va insister pour les mettre à Estaimpuis, parce qu’elle est issue d’une famille d’officiers français en lien avec la contre-révolution catho. Pour elle, il était hors de question que ses enfants soient éduqués hors de ce moule idéologique et religieux. C’est pourquoi Christophe dira dans Starmustang que les valeurs maternelles idéologiques et religieuses ont fait du dégât. C’est le seul qui pourra avoir une parole vraie sur le sujet. Son papa va aussi se rendre compte d’un certain aveuglement sur le sujet. Il l’a exprimé dans deux témoignages sur Youtube liés aux révélations de Christophe. C’est très émouvant et très éclairant aussi sur le déni familial face à la pédophilie qu’elle soit ou non cléricale.

          C’est parce que ce qui se passait à Estaimpuis a été si destructeur que les chansons sur ce sujet d’Indochine et le dernier clip sont si durs. C’est à la hauteur de la violence qui s’y passait et de la terreur qu’en ont conçu plusieurs générations d’enfants qui sont passés par cette école et où les surveillants et prêtres pédophiles n’ont jamais été vraiment inquiétés ni punis au pénal. Cette verbalisation chantée a une fonction thérapique, cathartique. Même si du fait des images choc, elle peut heurter, scandaliser.

          Les poursuites pénales viendront concernant ces crimes pédophiles de la FSSPX, ne vous en faites pas. Mais ça prend plus de temps quand ça implique des notables, des religieux et un milieu qui fait partie comme les juges, les avocats, les politiques, de la classe dominante.

          Vous avez face à un crime de notable même avéré, des tas de précautions, de tractations pour limiter le temps de prison, l’incarcération, les poursuites financières,etc.

          C’est pourquoi, vous avez si facilement, concernant les abus sexuels y compris sur mineurs, autant de correctionnalisation de ces crimes. C’est à dire que ces crimes deviennent juridiquement et pénalement des délits.

          Ce qui va avoir une portée morale moins lourde (le viol étant mis au même plan qu’un braquage de banque) avec des temps de prison moins longs, mais aussi des aménagements de peine plus faciles qu’après un passage aux Assises. Et une parole de l’enfant peu voire pas prise en compte. Et l’on s’étonne encore que certaines victimes parlent si longtemps après les faits ? Au regard de l’affaire d’Angers, celle d’Outreau, et d’autres encore, ça ne devrait étonner personne.

          Cependant, la prise de conscience sociale de la dimension intrinsèquement criminelle des abus sexuels est générale depuis quelques années, du fait du combat incessant des victimes et des associations de victimes. Ca a mis du temps, mais ça y est ! Alleluia !

          Donc on peut espérer que dans les 10 ans qui viennent, s’opère au plan législatif un arsenal juridique plus sévère et moins complaisant. C’est le souhait de toutes les victimes mais aussi de la société en général.

          J’espère pour ma part en tant qu’ancienne victime d’inceste double, que la prescription n’existera plus pour ces crimes.

          En Allemagne, Dietrich Brüggemann (qui a vécu enfant un parcours religieux et éducatif au sein de la FSSPX) a commencé à dévoiler les dérives de la FSSPX via son film « Chemin de Croix ». Ca peut aider à faire réfléchir, même si ça ne concerne pas la pédophilie au sein de la FSSPX. Juste la pratique religieuse dérivante et sectaire.

          http://www.lefigaro.fr/cinema/2014/10/28/03002-20141028ARTFIG00297--chemin-de-croix-paradoxes-sur-la-religion.php

          D’autres productions suivront…

          Tant que toutes ces souffrances ne sont pas mises en lumière, contextualisées et restituées dans l’Histoire et l’histoire institutionnelle religieuse, et les criminels encore en activité punis comme il se doit, on ne pourra pas avancer en Eglise. Je pense qu’une bonne partie des croyants victimes d’abus sexuels le sentent bien. D’où la légitimité d’une association internationale des victimes pour contraindre l’institution vaticane à agir ou à être pénalement mise en cause au plan international pour ces crimes pédophiles. Le pape, comme je m’en doutais depuis le début, n’est pas en mesure d’assumer tout ça. Il s’est contenté de la création d’une coquille vide. Dont il pensait à tort, qu’elle suffirait à éteindre toute contestation. Et puis, il est englué lui aussi pour deux affaires en Argentine, dans le soutien à des prêtres pédophiles. A partir de là, il n’est pas surprenant qu’il réagisse comme il l’a fait tout récemment au Chili. C’est d’autant plus navrant qu’il y avait chez beaucoup de croyants, énormément d’espoir mis en lui. C’est donc une déception immense mais qui était prévisible.

          Maintenant l’espoir se porte sur l’association internationale des victimes et le rapport de force qu’elle constituera avec toutes les associations nationales de victimes qui s’y grefferont et s’y rencontreront pour contraindre l’institution au pénal international. C’est dans ce rapport de force que les choses changeront. Comme pour le reste des changements sociaux positifs que nous avons connus par le passé.