Lundi 16 décembre 2013 — Dernier ajout mardi 17 décembre 2013

De Paolis pose la Légion en victime et dénigre ceux qui ont quitté ses rangs

Au moins maintenant, les choses sont claires. Que ceux qui craignaient une évolution des mentalités se rassurent : l’esprit du père Maciel continue plus que jamais à hanter la Légion du Christ. Il a même trouvé un soutien et avocat inespéré en la personne du délégué pontifical, afin de défendre et parachever son œuvre diabolique.

Le samedi 14 décembre, avant de procéder à l’ordination sacerdotale de 31 nouveaux prêtres, le cardinal De Paolis a en effet offert à son assistance une homélie unique, dans la veine des bons vieux discours paranoïaques et culpabilisants du fondateur de l’ordre. Encore un signe supplémentaire qui montre l’incapacité totale des autorités vaticanes à remettre de l’ordre dans la Légion du Christ. Contrairement aux élucubrations de certains journalistes, plus occupés à soigner leurs bonnes relations avec les autorités romaines qu’à exercer leur discernement personnel et à assumer un quelconque devoir de conscience, nous avons de plus en plus de raisons de croire que le problème de l’enlisement des réformes ne vient pas tant de la Légion que du Vatican.

Voici en effet ce que le cardinal a affirmé au cours de son homélie, dont on peut lire ici l’intégralité de l’homélie en anglais :

« Dans quelques instants 31 diacres de la congrégation des légionnaires du Christ vont être ordonnés prêtres. Avec la prêtrise, ils atteignent un objectif : mener à terme la réponse à l’appel pour lequel ils se sont engagés dans un long processus de préparation. C’est la réalisation d’un idéal. D’un point de vue humain, c’est déjà un motif de joie et de satisfaction. Mais le sacerdoce est un idéal beaucoup plus élevé que n’importe quel idéal humain. (…)

Vous avez persévéré dans votre congrégation et aujourd’hui, vous allez recevoir le sacerdoce en son sein ; Des épreuves ont ébranlé la Légion, et vous les avez toutes expérimentées. Si vous êtes ici aujourd’hui, c’est parce que vous avez su les surmonter ; et si vous les avez surmonté, c’est seulement parce que vos cœurs ont su préserver l’assurance d’un amour, celui du Christ.

Il y a eu, dans la Légion du Christ, une période au cours de laquelle le péché, qui avait réussi à se nicher en son sein et qui l’opprimait, est devenu très visible, au point de prendre des proportions énormes. Cela a ensuite fait les choux gras de la presse et des médias du monde entier. La survie de la Légion semblait incertaine. C’est ainsi que des regards sans pitié se sont posés sur elle, dévoilant sans vergogne sa pauvreté et sa nudité au regard du monde. Cela a été une époque particulièrement difficile. Tout ce qu’on pouvait raconter de mauvais sur les légionnaires du Christ était systématiquement tenu pour vrai et irréfutable. Les médias étaient à l’affût du moindre détail, non sans une certaine satisfaction. Pour les légionnaires, cette période a été désagréable et difficile.

Leur fidélité à la vocation – ou du moins à leur vocation légionnaire – a été soumis à rude épreuve. Certains ont hésité à croire tout ce qui se disait. D’autres, devant les faits relatés, se sont sentis perdus et sont devenus méfiants, estimant que d’une telle situation, rien de neuf ne pourrait voir le jour.

Quelques uns – heureusement, une minorité – ont quitté le sacerdoce. D’autres, plus nombreux que ces derniers, mais qui restent relativement peu nombreux, ont quitté la Légion pour rejoindre différents diocèses, où ils ont généralement été accueillis chaleureusement par les évêques. Ils ont dit qu’ils avaient quitté la Légion parce qu’ils avaient été trahis par le fondateur et par les supérieurs qui l’avaient couvert, ou qui ne leur avaient pas révélé la vérité d’une manière satisfaisante.

Ils ont pensé qu’en quittant, ils prenaient la bonne décision. Ce n’est pas à nous de les juger ! Seul le Seigneur peut les juger ! D’autres sont restés, parce qu’ils ont compris que c’est le Christ qui les avait appelé, et que celui-ci ne les avait pas trahi, ni ne pouvait les trahir. Ils se sont confiés au Dieu de toute bonté et de miséricorde, qui est capable de renouveler le cœur de l’homme et de faire surgir des enfants d’Abraham à partir de quelques pierres. Ils sont restés. Ils sont nombreux. Ils sont la plus grande majorité, et vous en faites partie. (…)

Vous tous, qui êtes restés, vous n’êtes pas responsables de toutes ces choses douloureuses que nous avons vécues au cours des trois dernières années. Par votre décision et par votre fidélité, par vos souffrances et en portant l’opprobre des péchés commis par d’autres légionnaires, vous avez permis que s’ouvre le chemin de purification et de rénovation de cette même congrégation, et vous l’avez rendu encore plus belle au service du Regnum Christi et de l’Église. (…) »

Un tel discours laisse sans voix. Nous avions beau connaître un peu le personnage, avec le temps, on espérait un sursaut de conscience, quelques signes d’empathie à l’égard des milliers de vies humaines et de familles qui ont été broyées et brisées par la Légion du Christ, un peu d’humanité quoi ! Que nenni : le délégué pontifical semble même avoir adopté le mode de penser froid et calculateur de certains supérieurs légionnaires. Son homélie est un tissu d’insinuations nauséabondes.

Ainsi quand le cardinal affirme « Des épreuves ont ébranlé la Légion, et vous les avez toutes expérimentées. Si vous êtes ici aujourd’hui, c’est parce que vous avez su les surmonter ; et si vous les avez surmonté, c’est seulement parce que vos cœurs ont su préserver l’assurance d’un amour, celui du Christ. » que faut-il comprendre ? Que ceux qui ont quitté les rangs de la Légion… auraient douté de l’amour du Christ ?

Lorsqu’il affirme ensuite qu’ « Il y a eu, dans la Légion du Christ, une période au cours de laquelle le péché, qui avait réussi à se nicher en son sein et qui l’opprimait », non seulement il esquive la question de la gravité du péché et de la responsabilité morale du père Maciel et de ses sbires… mais en plus, il a le culot de désigner la Légion comme LA principale victime de ce drame. « C’est d’abord NOUS, NOUS, et encore NOUS qui souffrons ! ». Notez bien : je ne prétends pas que les légionnaires n’ont pas souffert, mais cette souffrance doit-elle occulter celle de tous les autres ? De ceux qui ont quitté la Légion en mordant la poussière ? De toutes les personnes que la Légion a escroqué ? De toutes les familles qui ont parfois volé en éclat à cause de la Légion ? De tant et tant de vies détruites ?

Le cardinal continue ainsi : « Et c’est ainsi que des regards sans pitié se sont posés sur elle, dévoilant sans vergogne sa pauvreté et sa nudité au regard du monde ». On y est : le cardinal insinue l’idée que ceux qui critiquent la Légion ont par définition des mauvaises intentions ! C’est tellement facile de tenir ce genre d’argument pour ne pas avoir à se remettre en cause ! On est toujours dans cette même dialectique : en accusant les accusateurs d’être « sans pitié », le cardinal esquive le question de la justice pour remettre la faute du côté des victimes « qui n’ont pas pardonné ». Quand la Légion va-t-elle enfin réaliser qu’elle a détruit des vies et des familles entières ? Quand la Légion va-t-elle rembourser les héritages qu’elle a capté à de vieilles veuves isolées et faciles à manipuler ? Quand la Légion va-t-elle rembourser les années de cotisation pour la retraite de tous ses anciens membres ? Quand la Légion va-t-elle indemniser tous les enfants qui ont été abusés sexuellement dans ses écoles par des légionnaires ? Quand la Légion va-t-elle s’occuper de tous ces anciens légionnaires qui ont eu tellement de mal à reconstruire leur vie après leur passage dans la Légion ? Qui ont des comportements suicidaires ? Qui passent de dépression en dépression ? Qui n’ont aucun diplôme leur permettant de reconstruire une vie professionnelle ?

Continuons : « Tout ce qu’on pouvait raconter de mauvais sur les légionnaires du Christ était systématiquement tenu pour vrai et irréfutable. Les médias étaient à l’affût du moindre détail, non sans une certaine satisfaction. Pour les légionnaires, cette période a été désagréable et difficile. » Ici, on est devant une figure sophistique absolument redoutable. Qu’est-ce que le cardinal essaye d’induire ? Que parmi les accusations, il y a eu beaucoup d’exagérations, beaucoup de mensonges, beaucoup d’amalgames… bref, qu’au fond, la plupart des accusations étaient malveillantes. On connait la chanson : cela fait 70 ans que la Légion dénigre tous ceux qui l’accusent en leur prêtant de mauvaises intentions. Il serait temps de changer de disque !

Geneviève Kineke, commentant ce point sur son blog, fait cette réflexion intéressante :

Rappelez-vous simplement que c’est nous qui, parce que nous avons collaboré avec les médias, que nous avons déterré des preuves et que nous avons fait éclater les scandales, nous sommes la cause de tant de tant d’« ébranlements », de « honte » et de « souffrances ». Mais rassurez vous : ils ne nous jugent pas, comme ils ne jugent pas ceux qui quittent la Légion ! Ils vont tout simplement se réjouir d’avoir réussi à surmonter tout ce qu’on a jeté sur eux.

Le cardinal prend ensuite un ton de plus en plus accusateur : « Quelques uns – heureusement, une minorité – ont quitté le sacerdoce. D’autres, plus nombreux que ces derniers, mais qui restent relativement peu nombreux, ont quitté la Légion pour rejoindre différents diocèses (…) Ils ont pensé qu’en quittant, ils prenaient la bonne décision. Ce n’est pas à nous de les juger ! Seul le Seigneur peut les juger ! » Dans l’esprit du cardinal, il y a les bons et les mauvais légionnaires. Les mauvais étant ceux qui ont commencé à réfléchir par eux-mêmes et qui ont osé douter. Un bon légionnaire doit être soumis et ne pas se poser trop de questions.

Le coup de grâce arrive ensuite : « Une majorité cependant a décidé de rester parce qu’ils ont compris que c’est le Christ qui les avait appelé, et que celui-ci ne les avait pas trahi, ni ne pouvait les trahir. » L’idée ici, c’est bien sûr que les bons légionnaires, sont ceux qui ont été fidèles. Comprenez : les autres sont des lâches, des traitres et des déserteurs.

Ainsi, après avoir passé trois ans à accompagner la congrégation dans son processus de réforme, le délégué pontifical en est encore là !

Inutile d’être un devin pour prédire que le Chapitre Général de la Légion qui commence dans quelques semaines va être un beau désastre.

Xavier Léger

Xavier Léger a été 6 ans et demi dans la Légion du Christ. Il a écrit, avec le journaliste Bernard Nicolas, un livre de témoignage « Moi, ancien légionnaire du Christ », publié chez Flammarion.

Vos réactions

  • Bertrand Souichard 17 décembre 2013 10:33

    Cher Xavier,

    Tout cela est vraiement désolant, voire inquiétant. Mais je ne veux pas désespérer de l’Eglise, même si je ne suis pas naïf.

    Comparaison n’est pas raison, mais en lisant le beau livre de Yves Hamant sur le père Alexandre Men, je me disais qu’il lui en a fallu de l’espérance dans la continuité face au régime communiste. Et il a peine pu voir de son vivant la chute du mur. Certes ici le combat semble interne à l’Eglise et non externe, mais siant François a connu, avec de nombreux saints la m^me situtation interne désolante.

    Je redonne ci joint le texte de Bernanos Frère Martin, qui s’adresse à Luther.

    « Amour et vérité se rencontrent. justice et paix s’embrassent » dit le Psaume 85.

    Il faut continuer de se battre dans la confiance dans le Christ

    Un mot de Thérèse d’Avilla :" La vérité patît, mais ne meurt pas"

    Amitié

    Bertrand Souchard

    « Je me méfie de mon indignation, de ma révolte, l’indignation n’a jamais racheté personne, mais elle a probablement perdu beaucoup d’âmes … Qui désespère de l’Eglise, c’est curieux, risque tôt ou tard de désespérer de l’homme. … On ne réforme pas l’Eglise par des moyens ordinaires. On ne réforme l’Eglise qu’en souffrant pour elle. … Il est possible que saint François d’Assise n’ait pas été moins révolté que Luther par la débauche et la simonie des prélats. Mais il n’a pas défié l’iniquité, il n’a pas tenté de lui faire front, il s’est jeté dans la pauvreté … L’Eglise n’a pas besoin de réformateurs, mais de saints. … « Mon fils Martin, (dit la douce voix du Très-Haut) j’ai mis en toi cette amertume, prends garde ! C’est avec moi, par moi, en moi que tu souffres du misérable état de mon Eglise, ne va pas te prévaloir de cette souffrance devant moi … Pense à mon apôtre Paul, que tu aimes tant. C’était, lui aussi, un homme charnel, violent, téméraire et raisonneur. Comme il a fallu déraidir et assouplir son âme. … « Va, (dit le Seigneur à Ananie), car il (Paul) est un instrument que je me suis choisi, je lui montrerai combien il lui faudra souffrir pour moi. » Dès le commencement, mon Eglise a été ce qu’elle est encore, ce qu’elle sera jusqu’au denier jour, le scandale des esprits forts, la déception des esprits faibles, l’épreuve et la consolation des âmes intérieures, qui n’y cherchent que moi. » »

    • Néanmoins, Bernanos a de l’indignation. Il ne dit pas qu’elle n’est pas justifiée. Il a écrit d’ailleurs un livre qui s’appelle « L’Imposture ». Personnellement, je me méfie d’abord des imposteurs avant de me méfier de mon indignation ou de ma méfiance. Et je ne pense pas que la charité ne résolve pas l’injustice. S’assoirait-elle sur la justice ?

      • « Amour et vérité se recontrent. Justice et paix s’embrassent » L’Amour et la paix sans la vérité et la justice c’est la tyrannie. Merci à l’enversdu décor de promouvoir la vérité contre la loi du silence et justice contre les tyrans « catholiques » dans les abus de pouvoir, d’argent, de pressions psychologiques, ou dans les abus sexuels. L’excès invers est la justice et la vérité sans l’amour et la paix, qui peut conduire à la violence, au dénigrement systématique, voire à une forme de désespérance ? Et les pervers narcissiques sont champions pour que l’on tombe dans la piège de la violence en faisant retomber sur la victime la faute. Dans ce combat de foi, d’espérance et de charité, seuls les saints, comme saint François et non comme Luther nous indiquent un chemin pour avancer sur cette ligne de crête ?

        Bertrand

        • Si la vérité conduit à la désespérance, c’est un problème. Il me semble que pour s’indigner il faut croire à et défendre quelque chose. Ne serait-ce que la dignité humaine, en l’occurrence.

          Le premier jeu du pervers est d’enfermer la victime dans le silence et de transformer la violence en auto-destruction. Si s’indigner c’est quitter l’Église, cela veut dire alors que l’Église serait intrinsèquement perverse et que néanmoins lui rester fidèle au nom de la paix et de l’amour serait préférable à désirer la vérité et le bien. Je questionnerais alors la foi de celui qui avance cela : est-ce un attachement à une institution ou la foi que son fondement est et ne peut être que dans le Christ, vérité et amour ? Au nom de la paix et de l’amour, l’attention est sur la victime qui est violentée. L’Église a lancé beaucoup d’anathèmes par le passé. Était-ce par manque de charité ? Des saints ont eu des mots très durs sur les pasteurs, oublierait-on leurs paroles salutaires ? L’amour n’est-il réservé qu’aux puissants, fussent-ils bourreaux, et prissent-ils le bel habit de l’Épouse immaculée ? La désespérance n’est-elle pas dans la résignation, fût-elle sous le prétexte de l’amour ? Il y a une vérité sans amour qui consiste à asséner des vérités au prix de vies, de libertés, et d’attention aux personnes, chose que ces personnes et mouvements qui nous accusent de les pointer savent si bien faire. Etienne Michel