Mercredi 20 mai 2015

L’AVREF publie le Livre Noir de la Communauté Saint Jean

Après des années d’enquête, l’association publie un Livre Noir sur la CSJ, dans lequel apparaissent les différentes pièces du puzzle permettant de mesurer la gravité des déviances qui affectent cette communauté. Nous publions ci-dessous la remarquable introduction d’Aymeri Suarez-Pazos, le Président de l’association. Le reste du dossier est en libre téléchargement sur le site de l’AVREF.

En hommage aux victimes de cette communauté et à ceux qui ont lutté pour elles durant tant d’années.

Les faits concernant la Fraternité Saint-Jean sont bien connus de l’Avref, dont la fondation en 1998 est due au rapprochement de personnes qui, depuis des années, cherchaient à alerter les autorités de l’Église sur la situation de leur fils ou de leur fille dans l’une ou l’autre composante de cette Fraternité : frères (appelés quelquefois les petits-gris), sœurs apostoliques, sœurs contemplatives…

Ces personnes, entamant ensemble leurs démarches, ont pris conscience de l’ampleur d’un phénomène à l’intérieur de l’Église catholique que les années (les décennies ?) dévoilent peu à peu, et qu’aujourd’hui on décrit comme « dérives sectaires » (c’est ainsi que la Conférence des Évêques de France a créé en 2013 un Bureau des Dérives Sectaires, anciennement rattaché à la Pastorale des Nouvelles Croyances). Il est difficile d’admettre un fait sectaire à l’intérieur d’une institution aussi vénérable et qui se qualifie de sainte, spécialement quand elle se cherche un nouveau souffle et qu’elle croit le trouver précisément dans les mouvements dont on lui dénonce des faits scandaleux ou des comportements problématiques.

Le déni opposé par les autorités est la première expérience qu’ont connue les parents de victimes ou bien les victimes elles-mêmes quand, sorties souvent à grands frais de leurs communautés, elles ont voulu s’en remettre à leur sagacité.

La Fraternité Saint-Jean a longtemps été pour l’Église de France une vitrine, et l’aura de son fondateur, considéré comme un grand intellectuel et maître en spiritualité, n’a pas peu joué en ce sens. Il a été défini par beaucoup, à commencer par lui-même et sa communauté -mais son aura allait plus loin- comme maître des trois sagesses : spirituelle, théologique et mystique.

Que la personnalité d’un tel fondateur fût problématique ne pouvait passer le mur des secrets de conscience, pas même de couloirs, quand bien même il ne pouvait échapper à certaines autorités quelques plaintes, ni à certains placards d’évêchés de gonfler à outrance de dossiers plus qu’embarrassants. Mais les jeux de séduction et les peurs de scandale, un peu les incapacités de croire aux faits peut-être ? la pensée que tout bruit s’éteint de soi-même, que les alléluia et les amen soignent de tout, que les plaignants sont des ennemis de l’Église, que le linge sale se lave en famille, que les supérieurs sont assez grands pour gérer les petits problèmes, qu’un semblant d’admonestation privée suffit, non pas seulement à laver la conscience, mais à faire entendre la bonne raison – tout cela et d’autres choses ont permis que s’étende un voile de silence sous lequel a proliféré jusqu’au plus sordide. Il n’y a pas que des tartufes, au sens d’hypocrites, pour expliquer les complaisances d’orgons, il y a aussi ce que la science de la psyché appelle des perversions, perversions de relations commandées par des perversions psychiques. Il y a un phénomène que Tartufe sans toutes ces connaissances a bien maîtrisé : celui de l’emprise. L’emprise, en amont de tous abus, dont ceux physiques sont les ultimes chaînons, est dans ce cas contemporain, au-delà d’une personne et de son charisme, celle d’un système, d’une structure aliénante.

A l’Église de réfléchir, puisque nous parlons ici d’un cas la concernant, sur les facilités qu’elle offre à de telles déviances. Elles ne nous semblent pas toutes difficiles à débusquer.

Maintenant qu’un voile s’est publiquement levé sur un bout de sabot du fondateur, et quoique la pudique révélation (par le dernier Chapitre de la Fraternité) ait provoqué de fortes réactions de dénis, - non seulement sur certains comportements de sa part, mais sur ceux, quelquefois bien graves, de nombreux frères et disciples ; maintenant que les procès en Assises s’additionnent, alors que quantité de victimes n’osent encore ouvrir la bouche, du moins en public, et se demandent comment simplement se reconstruire, ignorantes quelquefois de l’universalité des méfaits dans cette communauté, il nous a paru qu’il était temps - que les oreilles pouvaient être prêtes - de lever un peu plus le voile, de rendre compte un peu plus du phénomène (quiconque s’intéresse à la presse des dernières années peut s’en faire une idée). Car il ne s’agit pas d’un cas d’étude pour salons, mais d’une réalité qui fait des dégâts encore et toujours, qui n’a pas même payé son passé, fait justice aux victimes, mais qui compte sur la mansuétude d’une absence de justice et d’une miséricorde ignare, pour se contenter auprès des personnes blessées, détruites quelquefois, d’un vague « pardonnons-nous mes frères » (il y a forcément partage).

Il nous semble que la miséricorde n’exclut pas la justice, mais la suppose, que l’esprit de vérité n’est pas seulement dans une profession de foi mais dans une démonstration d’attitude, qu’un homme juste est aussi un homme de justice et de justesse. Or la justice ici, à supposer qu’il y ait quelque aveu, ne semble pas très ajustée. Mais la justice civile se chargera dans les mois et années qui viennent de rétablir la balance. Pour les pauvres gens, il n’y a qu’une voie : celle de respecter ce que professent les abuseurs. Ainsi, ils sauveraient au moins leur âme, à défaut du reste, en mal état, à supposer que leur départ de communauté ne fût pas tout de même de leur faute.

Pour nous, nous portons ce scandale dans nos chairs, pour certains, et ne souhaitons pas le porter dans nos consciences, alors même que tant se sont confiés à nous.

Aymeri Suarez-Pazos, président de l’Avref.

Suite du dossier

Vos réactions

  • alexandre 22 mai 2015 13:30

    Apparemment, ce qui me parait GRAVISSIME, c’est que la communauté savait pour les abus du frère qui passe au Assises mais n’a pas arrêté de la déplacer au lien de l’exclure et le dénoncer à la police : la communauté est donc complice : pourquoi n’est(elle pas inquiété par la justice ? je ne comprends pas…

    • Vous ne comprenez pas ? 26 juin 2016 19:40, par Eitan

      Comprenez-vous que des diocèses américains se soient mis en faillite pour ne pas avoir à donner de compensations financières aux victimes de l’Eglise ?

      La réponse se trouve en Matthieu 7:18 : « Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits ». L’Eglise a reconnu elle-même, par ses repentances, qu’elle n’a cessé de porter de mauvais fruits.

      Comprenez donc enfin qu’elle n’est pas un bon arbre mais un arbre perverti, qui portera toujours en elle le mauvais penchant.

      • Vous ne comprenez pas ? 30 juin 2016 23:35, par Françoise

        Bonsoir Eitan

        Face au dévoilement des dérives et crimes institutionnels, c’est comme dans le cas d’un divorce qui demanderait l’attribution d’une pension alimentaire ou de compensation : la plupart des individus plus fortunés s’arrangeront pour se mettre hors d’état de payer quoi que ce soit à l’ex-conjoint plus démuni. C’est une stratégie qui est adoptée massivement et constitue depuis très longtemps plus de 60% de l’activité juridique. Que l’institution cléricale catholique l’utilise n’est donc absolument pas une surprise. Sachant que le fondement de l’institution est le pouvoir, la conservation du pouvoir quel qu’en soit le prix, les fruits produits ne peuvent qu’être en lien avec le pouvoir. Dieu dans cette affaire n’est qu’un alibi.

  • Jean Paul 21 mai 2015 20:16

    @le livre noir de st jean

    « Je ne me rappelle pas la date du deuxième incident ; peut-être une année plus tard environ. Il était autour de 22h ou 23h du soir. Je faisais ma confession au P. Philippe ; il tenait ma main dans la sienne entre ses genoux, la caressant de temps en temps. Il a progressivement attiré ma main plus près entre ses jambes jusqu’à toucher ses organes génitaux. Embarrassé et plutôt dégoûté, j’ai retiré ma main. Il m’a alors donné l’absolution comme si de rien n’était. »

    J’avoue que je suis sans mot quand je lis ça. Le pere Marie Do fondateur de st jean et dont les enseignements était suivi chez les soeurs de Bethleem était un pervers sexuel. Mais on va nous dire que ces tous témoignages sont faux… évidemment. Bientôt un film sur la communauté st jean sur Arte pour démonter tout ça ??

  • Fortuné 21 mai 2015 18:27

    Connaissant le courage de certaines victimes de membres de la communauté st Jean quand elles ne sont pas mortes, ne se sont pas réfugiées dans la folie ou terrées dans le silence pour faire comme si elles avaient oublié ou à cause de pressions subies, j’ai relu l’homélie prononcée par mgr Barbarin lors des obsèques du père MD Philippe.

    http://www.evangelium-vitae.org/documents/3028/archives/divers/homelie-du-cardinal-barbarin-aux-funerailles-du-pere-mariedominique-philippe--2-septembre-2006.htm

    N’avez-vous donc pas connu le père M.D Philippe, Mgr Barbarin, pour en être resté à ce point à la face Dr Jekyll à l’habit blanc de Mr Hyde à la cape noire, cape si connue pourtant, de bien triste mémoire, et dont il est possible de vous raconter sur l’ordre de qui elle fut confectionnée ? Et vous autres, évêques, qui saviez tous les « problèmes de mœurs » dans cette communauté, bien avant la mort de son fondateur, comment vous sentez-vous ? Allez-vous enfin remercier les victimes d’aider l’Eglise plutôt que d’oser dire, comme entendu parfois de la part de certains, qu’elles la salissaient ? Et vous, médecins tenus au secret, sauf dans des situations précises définies par la loi, qui avez entendu ou soigné des victimes, où êtes-vous ? Parfois même, dans des instances dites de réflexion ou de formation chrétienne ?

    Comprenez-vous, tous, que vous soyez traités de beaux parleurs ? Et qu’on vous mette dans le même sac, les uns et les autres, car ayant étouffé l’innommable et l’impensable ? Pour des raisons qui vous appartiennent et qui ne sont pas de bonnes raisons ? Mais quelles sont donc vos raisons ? Elle a bon dos, la miséricorde !

    Quant à ceux qui, en interne, savaient, se sont fait soigner pour dépression, et ne pouvaient pas dire car ils avaient été eux-mêmes détruits de l’intérieur, alors que certains étaient des hommes qui marchaient droit lors de leur entrée dans cette communauté, puisse ce forum public les aider à se dégager de l’emprise communautaire.

    Et vous, hommes et femmes de presse, dont certains, de bonne volonté professionnelle, non avides de scandale médiatique mais de vérité, demandaient les coordonnées de victimes pour faire un papier sérieux, connaissiez-vous leur peur au ventre ?

    Merci l’Avref d’avoir publié ce que certains savaient depuis trop longtemps. Une minute de perdue peut ressembler à un siècle.