Mardi 16 décembre 2014

« L’Eau Vive, une secte catholique ? »

Les 26 et 27 novembre 1981, le journal Le Monde publiait deux articles écrits par le journaliste Alain Woodrow, sur le fonctionnement très controversé de la communauté des Travailleuses Missionnaires. Dossier réalisé par l’AVREF.

I. - Des vierges consacrées

LE MONDE | 26.11.1981

ALAIN WOODROW

Quelques minutes avant neuf heures du soir. La nuit romaine est douce pour la saison, et plusieurs personnes font la queue devant une entrée discrète de la via Monterone - petite rue perdue dans le dédale des ruelles entre le Panthéon et la piazza Navona.

L’écriteau annonce simplement : « Restaurant l’Eau-Vive ». À l’intérieur, les clients sont filtrés par Paulette, grande femme brune, vêtue d’une tunique grecque orange, cerbère des lieux dont le regard sévère vérifie les réservations des clients, ainsi que leur tenue - cravate et veste exigées pour les hommes, sauf évidemment pour les prélats, dont le col romain et la soutane, surtout quand elle est violette ou écarlate, sont les meilleurs laissez-passer pour la chambre haute, réservée aux notabilités. Cette pièce, à laquelle on peut accéder directement par un escalier qui donne sur la rue, est très belle. Le haut plafond, recouvert de fresques, est muni de quatre haut-parleurs qui distillent, à petites doses, du Mozart et du Vivaldi sur les têtes respectables des clients qui occupent toutes les tables.

La cuisine - française - est bonne, mais les vins fins, le plus souvent importés de France, sont hors de prix. Le client à peine installé, les filles charmantes qui servent à table - Africaines en boubous de toutes les couleurs, Asiatiques en saris blanc et orange - glissent des feuilles imprimées sur les nappes. On peut y lire : « Travailleuses missionnaires : L’Eau-Vive dans les cinq continents », suivi d’un cantique à Notre-Dame de Lourdes.

À 22 h 30, les haut-parleurs annoncent : « Aujourd’hui, c’est la fête de sainte Marguerite-Marie, vierge, que l’Église nous propose en exemple. Nous prions pour ceux qui souffrent de la solitude et de la violence. Nous allons chanter ensemble l’Ave de Lourdes. » Les serveuses se tournent vers une petite statue de la Vierge pour chanter, tandis que les clients, quelque peu gênés, font silence. Un ou deux habitués chantent les paroles, d’autres parlent à voix basse ou rient franchement… Il est de bon ton dans la colonie française à Rome, et aussi chez les hauts prélats de la Curie, de fréquenter ce restaurant de luxe où la bonne chère passe mieux quand elle est accompagnée de paroles pieuses. Mais qui sont ces vierges consacrées aux allures à la fois aguichantes et pudiques ?

Elles appartiennent à l’association, ou « famille spirituelle », des Travailleuses missionnaires (T.M.) créée par l’abbé Roussel, prêtre français du diocèse de Paris, et déclarée en 1953, selon la loi de 1901. L’idéal de départ était le partage de vie des plus défavorisées (ouvrières, employées de bureau, prostituées) et le témoignage évangélique auprès de celles-ci, dans l’esprit de l’Action catholique naissante, exprimé notamment par l’abbé Godin, fondateur de la Mission de Paris.

Une œuvre déviée

Or, selon une des premières « missionnaires », Colette, qui a passé dix ans dans l’association, de 1955 à 1965, cet idéal s’est progressivement modifié. « Cette entreprise, dit-elle, au départ un peu »folle« mais philanthropique et spirituelle, n’est plus aujourd’hui qu’un commerce, exploitant des gens sous couvert de spiritualité. »

Et un des prêtres qui a aidé un certain nombre d’ex-membres des T.M. à trouver leur vraie vocation dans un ordre religieux ou dans la vie nous a parlé de la souffrance de filles qui ont été « trompées par un projet apostolique dévié et déviant de son objectif, alors qu’elles avaient donné le meilleur d’elles-mêmes ».

Colette explique comment, en 1965, elle avait décidé, avec deux autres T.M., de porter l’affaire devant Mgr Veuillot, alors archevêque de Paris. Elles se sont plaintes de l’atmosphère malsaine qui régnait à l’intérieur de la communauté, provenant surtout du déséquilibre psychique de la responsable « à vie » mise en place par l’abbé Roussel.

Plus qu’une question de personnes, cependant, c’était la finalité même du mouvement, prétendument humaine et spirituelle, qui faisait problème. « Depuis quelques années, il n’y a presque plus de vocations de T.M. en Europe, lit-on dans le rapport remis à Mgr Veuillot. La majorité des jeunes sont donc africaines ou asiatiques. Parlant à peine le français, elles sont souvent illettrées, sans éducation et peu préparées à vivre un engagement de T.M. Quant aux aînées, dispersées un peu partout dans le monde, nous n’avons pas une vie spirituelle qui nous permette de vivre un véritable engagement. » Elles se plaignaient, en outre, de l’insistance mise par les responsables sur la virginité physique des postulantes.

Sur le conseil de Mgr Veuillot, Colette a quitté l’association, ainsi que cinq de ses compagnes, mais l’enquête sur les T.M. promise par l’archevêque de Paris n’a jamais eu lieu. Le seul résultat tangible a été la mise en place d’un secrétariat de cinq membres, nommé par l’abbé Roussel, pour aider la responsable, qui n’était plus nommée à vie, ainsi que le départ de France de l’abbé Roussel, qui, après avoir été convoqué par Mgr Veuillot, s’est établi en Belgique, d’où il dirige l’association aujourd’hui. Des lettres circonstanciées envoyées par Colette en 1979 à Mgr Van Zuylen, évêque de Liège, diocèse dans lequel se trouve l’abbé Roussel, puis au cardinal Pironio, préfet de la Congrégation romaine pour les religieux et les instituts séculiers, sont restées, en revanche, sans réponse.

Un réseau mondial

L’activité « missionnaire » des T.M. se réduit donc à l’exploitation d’une chaîne de restaurants de luxe (il y a même un sauna en Argentine) à travers le monde, au service des riches beaucoup plus que des pauvres. Les « vocations » sont recrutées essentiellement dans le tiers-monde par l’abbé Roussel, qui se rend sur place pour choisir des filles de plus en plus jeunes (quinze à dix-sept ans). Les postulantes reçoivent une formation - spirituelle, linguistique, mais surtout manuelle - en France (pendant un temps à Saint-Denis, Dieppe et Biarritz, et actuellement à Domrémy) et en Belgique (à Banneux).

« En fait, déclare Colette, la »famille« des T.M. ressemble de plus en plus à une secte. Les filles sont d’abord coupées de leur famille et de leurs amis. Elles communiquent peu entre elles, car on mélange les races et on sépare celles qui se lient d’amitié en les changeant de continent. Aucun contact n’est permis avec l’extérieur : les filles doivent sortir en groupe, jamais seules, et rendre compte de tout ce qu’elles font. La délation est un devoir, le courrier est ouvert, et les responsables doivent, sans cesse, faire des rapports à Rome. L’abbé Roussel, appelé »le Père« , est considéré comme un saint, un oracle. »De son côté, le prêtre déjà cité note : « Dans ses rapports avec les T.M., le fondateur emploie tour à tour la séduction et l’autorité cassante. Séduction, tant que la T.M. est jeune, belle, rien ne lui est refusé : vêtements, chaussures, bijoux - pourvu qu’elle soit soumise, toujours plus belle et paraissant encore plus »vierge« (combien de fois ce terme ne revient-il pas dans les pages du bulletin). Autorité cassante, méchante, dégradante quand sont passés les émois de la jeunesse, quand une prise de conscience se fait jour, quand un semblant de refus apparaît. »

Il est difficile de quitter la « famille » à cause des pressions morales (chantage affectif), psychologiques (les filles sont éloignées de leur pays d’origine et de leur famille qu’elles ne veulent pas décevoir en rentrant à la maison) et matérielles (l’argent et les papiers d’identité des filles, qui le plus souvent ne sont pas couvertes par une protection sociale, sont entre les mains des responsables).

Malgré cela, les départs se multiplient. Cent vingt en 1967, les T.M. n’étaient plus que quatre-vingt-dix en 1978. Selon nos informations, ont quitté le mouvement depuis 1965 : une trentaine de Françaises, environ quatorze Africaines, une dizaine de Vietnamiennes, une Argentine et une Océanienne. Ces départs ont lieu dans des conditions très difficiles. Tout est bon pour retenir celle qui demande à partir : promesses et menaces.

Et si elle s’entête, elle est déplacée d’une Eau-Vive à l’autre, dans l’espoir qu’elle renoncera à son projet. Elles sont de plus en plus nombreuses, néanmoins, non seulement à vouloir quitter les T.M., mais aussi à vouloir expliquer pourquoi.

II. - Une conspiration du silence

LE MONDE | 27.11.1981

ALAIN WOODROW

Plusieurs ex-membres des Travailleuses missionnaires (T.M.) nous ont livré leur témoignage. Celui de Thérèse, Vietnamienne, est particulièrement significatif, compte tenu des responsabilités qu’elle a exercées. Pressentie au Vietnam lorsqu’elle avait quinze ans, elle fut envoyée à Dieppe un an et demi plus tard pour accomplir sa formation.

Celle-ci consistait avant tout en un travail manuel pénible, confié naguère aux anciens prisonniers : le ramassage de galets sur la plage ; ils s’y ajoutaient quelques rudiments d’étude (une demi-heure de français par jour) et quelques notions de spiritualité (deux heures de catéchisme le dimanche). À cette période, décrite par les supérieurs comme « la vie cachée de Nazareth », a succédé pour Thérèse « la vie publique », c’est-à-dire un stage dans le restaurant de l’Eau-Vive à Banneux, pour apprendre à faire la cuisine et servir à table - pendant douze à quatorze heures par jour. Puis elle retourna au Vietnam afin d’ouvrir un restaurant à Dalat, et ensuite en Italie, lors de l’ouverture de l’Eau-Vive à Rome.

« Après un an et demi à Rome, raconte Thérèse, j’ai demandé à quitter le mouvement. On m’a répondu que j’étais orgueilleuse et on m’a envoyée en Afrique pour me changer les idées. Là, c’était pire car je voyais la misère des gens, des enfants qui mouraient de faim, alors que nous vivions bien. On m’a dit que notre rôle était de leur donner une nourriture spirituelle !… »

De retour à Rome, on m’a envoyée en Argentine pour ouvrir un nouveau restaurant, puis, ensuite, un autre en Nouvelle-Calédonie. Pour me retenir, on m’a nommée membre du secrétariat international (cinq filles : une par continent), chargé de surveiller les Eau-Vive à travers le monde. Mais nous n’avions pas de vrai pouvoir ; nous n’étions que les représentantes du Père.

Ce qui m’a surtout choquée, c’étaient les sommes d’argent importantes que nous récoltions dans ces pays pauvres. Les serveuses devaient dire aux clients que les pourboires allaient aux « missions » ou aux « pauvres ». On ne mettait pas l’argent à la banque, mais on devait le changer en dollars et le remettre directement au Père deux fois par an. D’ailleurs, on ne déclarait qu’une partie de nos gains : sur mille clients on n’en déclarait que deux cents… « Roussel quand elle a exprimé son intention de partir. »Ingrate ! Ce que vous voulez, c’est épouser un curé  Selon plusieurs filles, le Père Roussel est »obsédé par la virginité, la beauté physique« . Et il y eut un incident un soir dans un restaurant romain lorsque la prière du soir fut remplacée par une »danse liturgique" au cours de laquelle des filles, vêtues de robes transparentes, dansaient. Quelques prélats, choqués, ont mis fin à l’expérience.

La dernière fille à partir - il y a quelques semaines - a dû signer une attestation pour exprimer « sa reconnaissance à la famille des T.M. » pour les études dont elle a bénéficié, ainsi que pour la somme de 5 000 francs qu’on lui a octroyée. C’est la première fois que l’association cherche ainsi à « se couvrir ».

Une ignorance incompréhensible

Que pensent les autorités de l’Église des accusations portées contre une association qui, si elle n’est ni ordre religieux, ni institut séculier, ni association pieuse, jouit de la confiance et du patronage du haut clergé romain ? Le cardinal Ugo Poletti, vicaire général de Rome, a en effet signé un décret en 1979 où l’on peut lire : « Je reconnais officiellement dans le diocèse de Rome la présence et l’activité ecclésiale de la famille spirituelle des Travailleuses missionnaires de l’Immaculée Conception [1]. »

À Rome, la plupart des membres de la hiérarchie que nous avons interrogés ont soit esquivé nos questions, soit plaidé l’ignorance. Mgr Garlato, secrétaire général du cardinal Poletti, nous a affirmé que le décret signé il y a deux ans par le cardinal « n’est pas une reconnaissance juridique » de l’association, qui n’a pas d’existence institutionnelle aux yeux de l’Église puisqu’elle ne figure pas dans l’annuaire des associations religieuses qui dépendent de la congrégation des religieux. Il nous a assuré, en outre, que le cardinal ignorait tout des agissements prêtés à l’association.

Ignorance incompréhensible quand on lit dans le décret : « La vie interne de la communauté des Travailleuses missionnaires sera gouvernée par un règlement spécial et par des personnes choisies selon les normes de ce règlement. Ces personnes assument la pleine responsabilité tant de la vie religieuse de la communauté que de son organisation et de la gestion administrative de l’activité propre de la famille spirituelle. Le vicariat de Rome se réserve seul le droit d’accorder son nulla osta [2], soit pour le règlement, soit pour la nomination des responsables, aux fins de garantir la fidélité de la famille spirituelle à ses fins institutionnelles. » propos de l’Eau-Vive, qu’ils ont décidé de ne plus fréquenter.

D’autres nous ont dit que plusieurs cardinaux (Mgr Paul Zougrana, de Ougadougou, en Haute-Volta, et Mgr Eduardo Pironio, de la congrégation pour les religieux) et évêques (Mgr Luis Tomé, de Mercedes, en Argentine, et Mgr Nguyen Son Lem, de Dalat, au Vietnam) qui avaient été favorables aux T.M. sont devenus méfiants.

Seul un monsignor de la curie a accepté de nous parler franchement, à condition que son anonymat soit respecté. « Je reproche surtout à cette association, dit-il, la colonisation spirituelle pratiquée dans les foyers de formation. C’est un mini-État policier, pire que chez les communistes ! Les filles sont constamment surveillées et on va jusqu’à ouvrir leur courrier. D’autre part, je ne puis accepter les buts du mouvement. Celui-ci est très riche, mais il ne donne pas d’argent aux pauvres et en a même refusé à une congrégation religieuse dans le besoin. Il n’y a ni comptabilité ni contrôle. Ce sont des travailleuses, oui, des missionnaires, non ! Pour moi, ce n’est autre qu’une entreprise de restauration bien gérée. » Du côté des responsables des T.M., le mur de silence est difficile à franchir. Leur règlement interdit toute interview ou toute photographie. Après avoir refusé de nous recevoir, les responsables de l’Eau-Vive à Rome, ainsi que l’abbé Roussel, ont accepté de répondre à nos questions par écrit (voir encadré).

En définitive, cependant, l’association des T.M. a toutes les caractéristiques d’une secte : dépersonnalisation des adeptes, qui doivent obéir aveuglément à un « gourou » représentant de Dieu ; une spiritualité infantile fondée sur l’abdication de la responsabilité personnelle et le refus mal compris de la sexualité ; un travail pénible en vue de gains matériels importants qui ne servent qu’à l’autofinancement de l’entreprise. Qui plus est, cette « secte », qui jouit d’une protection ecclésiastique, passe pour un mouvement spirituel catholique…

[1Les responsables de l’Eau-Vive à Rome font prévaloir l’intérêt que Jean-Paul II a témoigné, à deux reprises, à leur égard. D’abord en juillet 1979, lors d’une audience générale place Saint-Pierre, le pape s’est adressé à plusieurs membres des T.M. en ces termes : »C’est vous qui avez préparé, à l’Eau-Vive, le pape. Continuez, continuez comme ça… « (Numéro spécial de la revue des T.M. le Sillon missionnaire, novembre-décembre 1979.) Puis, le 12 janvier 1981, les T.M. de l’Eau-Vive étaient invitées, par le secrétaire de Jean-Paul II, à assister à la messe célébrée par celui-ci dans sa chapelle privée (le Sillon missionnaire, janvier- Il est vrai que, avant son élection, Mgr Wojtyla s’était rendu plusieurs fois au restaurant de l’Eau-Vive, seul ou avec d’autres évêques polonais (mais il ne reçut jamais le traitement de faveur de la »chambre haute« ), et l’invitation à la messe et l’audience privées furent accordées par l’entremise de Maria Winowska, filleule du pape et habituée du restaurant. Les ex-membres des T.M. nous ont affirmé que Jean-Paul II doit tout ignorer de l’organisation de l’association.

[2Nihil obstat.