Jeudi 2 janvier 2014 — Dernier ajout mercredi 2 avril 2014

La face cachée des « Petits gris »

Au moment où les frères et sœurs de Saint-Jean fêtent le trentième anniversaire de leur création (1975-2005), des familles, essentiellement des parents, continuent de crier au secours, mais leurs appels, entendus un instant, se sont perdus dans un religieux silence. Ce sont des parents, mais aussi des anciens ou anciennes des communautés Saint-Jean que Golias a rencontrés au cours d’une grande enquête sur cette « famille » religieuse.

Pourtant, et ce n’est pas là le moindre des paradoxes, du fait de leur culture religieuse, de leur manière de penser, de leur esprit d’obéissance à la hiérarchie, ces chrétiens plutôt classiques, voire même conservateurs pour certains, ne sont pas de ceux qui appréciaient spontanément notre revue. Aujourd’hui, après des années de souffrance, ils constatent que personne dans l’Église ne les écoute vraiment, alors qu’ils ont tant de choses à dire sur ce qui s’est passé et se passe encore chez ces moines de la communauté Saint-Jean, dits les « Petits Gris », de la couleur de leur robe.

Ces parents, qui sont restés profondément croyants, se battent aujourd’hui pour défendre leur enfant, pour l’aider à se reconstruire, à échapper à la dérive mentale, à oublier les peurs apocalyptiques qui lui ont été instillées au nom de la foi chrétienne. Comme dans tous les cas d’agression ou de viol, les victimes ont besoin de voir que leurs « bourreaux » sont, sinon condamnés par la justice des hommes, au moins contraints par les responsables de l’Église de changer complètement leur manière de fonctionner.

Ces victimes veulent au moins que soient éliminées de ces communautés les éléments destructeurs et sadiques qui leur ont fait tant de mal. Et ce camp de l’accusation ne comprend pas deux ou trois familles, celles-ci se comptent par dizaines, aux dires même de Mgr Séguy, évêque d’Autun et responsable de cette congrégation qui est de droit diocésain…

Les « affaires », certaines très graves, qui ont éclaboussé la famille Saint-Jean, avaient été évoquées il y a deux ou trois ans dans quelques articles de presse qui avaient provoqué un certain choc dans le monde catholique. Mais très rapidement des responsables de l’Église, proches des « Saint-Jean » ont tout fait pour minimiser, ne voyant là que les inévitables dérapages sans conséquence d’une congrégation dynamique qui avait grandi trop vite. Victime de son succès en quelque sorte.

Et, entre eux, les frères de Saint-Jean ont vite trouvé la réponse : leur fondateur, le père Philippe n’a-t-il pas déclaré, usant d’un argument de totale perversité, qu’il était normal qu’une entreprise venant de Dieu rencontrât critiques et persécutions : elles sont l’œuvre du Démon sur la défensive devant tant de dynamisme évangélique ! Petit frère, aie l’âme en paix, plus la Famille est contestée, plus tu dois être sûr que le Père a raison. L’incident fut clos, les moines n’avaient plus qu’à retourner à leurs affaires et les victimes à leurs douleurs.

La souffrance des victimes

Parce que, aujourd’hui encore, après que les moines ont laissé passer la tempête, des dizaines de parents pleurent en secret leur fille, leur fils démolis jusqu’au tréfonds de la conscience, consultent des psychiatres pour eux-mêmes et leur enfant, ou vont au cimetière fleurir une tombe. Mais tout ça n’est plus rien puisque des mesures, nous assure-t-on, ont été prises pour empêcher les dérives. Quelle aisance, quelle facilité a-t-on, dans l’Église, pour tourner la page, pour oublier, pour faire comme si rien ne s’était passé ! Personne, jamais, n’aura à rendre de compte pour autant de gâchis !

Ces familles, ces parents, sont d’autant plus amers et inquiets, que rien, dans les faits, n’a changé. Le père Philippe a bien quitté officiellement son trône de Père des âmes. C’est lui le fondateur au comportement condamné par Mgr Séguy, l’évêque responsable de la congrégation (« Beaucoup de frères semblent vivre leur relation personnelle avec le père Philippe à la manière de celle qu’on aurait avec un « gourou », c’est-à-dire d’une manière fusionnelle et inconditionnelle » (lettre de Mgr Séguy du 30 mai 2001). « J’avais demandé qu’on distingue le rôle de fondateur et de gouverneur. Votre fondateur n’étant plus votre prieur général et n’étant pas lui-même membre de votre institut, ne participera pas au gouvernement de l’institut dans ses diverses instances… » Voilà ce qui a été imposé et le père Jean-Pierre-Marie Guérin-Boutaud a été élu prieur général de la congrégation des frères de Saint-Jean en 2001. Ça, c’est sur le papier. Car dans la pratique, le père Philippe, abusant de son prestige, de sa capacité de séduction et de l’état de dépendance qu’il a su créer, continue de tirer les ficelles, d’écrire, de recevoir, de faire circuler des cassettes, de présider des cérémonies et d’envelopper les frères et les sœurs de cette espèce de chape de tendresse et de domination pernicieusement mêlées. En face, c’est sûr, le nouveau, le père Pierre-Marie, ne peut pas faire le poids.

Les lettres de Mgr Séguy aux responsables et membres de la communauté, ainsi que sa « monition canonique et pastorale » en juin 2000 et son discours d’ouverture avant l’élection du nouveau prieur général le 21 avril 2001, sont à rappeler ici, car elles sont parfaitement illustrées par les témoignages des victimes que Golias a recueillis.

Le 21 avril 2001, dans son discours d’ouverture avant l’élection imposée du nouveau prieur destiné à remplacer l’étouffant père Philippe, l’évêque d’Autun déclarait publiquement à propos de cette monition, apparemment très mal reçue dans la communauté : « Une monition canonique est une peine préventive adressée à celui qui « se met dans l’occasion proche » (CIC n° 1339) de commettre une faute. Elle n’est pas un jugement et l’"enquête sérieuse" (ibid) qui la précède ne recueille que des indices convergeant vers « un grave soupçon » (ibid.). Or le faisceau d’indices convergents est venu jusqu’à moi par les scandales publics causés par certains frères, par des mises en garde d’évêques, archevêques et cardinaux français ou étrangers parmi ceux qui vous veulent du bien, par des dossiers d’exclaustration [sortie de la communauté, ndlr] de sécularisation, de réduction à l’état laïc, voire de nullité de profession et d’ordination, qui se sont multipliés, enfin par les témoignages de frères en plein désarroi religieux, moral ou physique. Dans la fragilité du monde ambiant, ces difficultés ne sont pas l’apanage de votre institut. Mais ces cas lourds, parfois très difficiles, ne se comptent pas « sur les doigts d’une main », comme on peut l’affirmer ici ou là, mais sur les doigts de six ou sept mains telles que les miennes. Il y a en outre des cas moins difficiles et plus ordinaires. »

Et il continue, prouvant que le problème dure depuis longtemps : « Pour juger à fond de la situation, il aurait fallu demander à Rome la visite canonique de tout l’institut par un visiteur apostolique. Certaines autorités hiérarchiques m’incitaient à le faire. Mais, comme je l’avais fait en 1996 en suspendant l’exécution d’une lettre de la congrégation pour la vie consacrée qui demandait entre autre la démission de votre prieur général [le père Philippe, ndlr], j’ai voulu épargner à votre institut encore bien jeune une épreuve traumatisante. J’ai préféré vous inciter à vous corriger vous-mêmes… »

Et l’évêque poursuit, dénonçant la censure qui a frappé sa monition : « Ce serait à vous de dire comment se sont faites la communication et la réception de cette monition. Il semble, de mon point de vue extérieur, qu’il a fallu quelques hésitations et quelques tractations pour que, après la période d’été, elle soit communiquée aux profès perpétuels auxquels elle était destinée. Il n’y a eu, à ma connaissance — mais peut-être suis-je mal informé ? — aucun acte explicité et public (ad intra) d’accueil qui aurait pu donner l’exemple pour sa réception. Par ailleurs, des frères m’ont fait part de « présentations minimales » de la monition. Selon ces présentations, celle-ci n’exprimerait que « les préjugés personnels d’un évêque ne connaissant pas la vie des prieurés » et « conditionné par des témoignages unilatéraux », protestataires ou contestataires « de ceux qui murmurent dans la communauté ». »

Ne retrouve-t-on pas dans cette « monition », l’essentiel des reproches adressés en général à une secte ? D’ailleurs, elle déborde de références appuyées en ce sens, on y retrouve l’argent : « vous disposez de beaucoup d’argent ! », et également un grand train de vie (pour les responsables, bien entendu) : « avion… mondanités envahissantes… » La sévérité de la monition est renforcée par la personnalité de son auteur : elle est l’œuvre de Mgr Séguy. Les lecteurs de Golias et des successifs Trombinoscope des évêques de France savent que l’évêque d’Autun est plutôt considéré comme un conservateur grand teint. Venant d’un évêque ouvert à la modernité, les reproches auraient pu paraître exagérés ou tendancieux. Que ce soit Mgr Séguy qui trouve dangereuse la manière dont ces « Petits Gris » mènent leur vie religieuse donne à ces reproches un poids incontestable, d’autant qu’il l’avoue lui-même, il a longtemps retardé, freiné même contre Rome, les mesures à prendre. Alors, si même lui a jugé utile qu’il fallait un sérieux changement de cap…

Beaucoup trop de drames pour invoquer un malheureux hasard

Les scandales et ces prises de position datent de plusieurs années. Pourquoi y revenir aujourd’hui ? Pour une raison humaine toute simple : les victimes sont toujours là avec leurs souffrances. Quand un avion s’écrase quelque part, le pays est bouleversé pendant quelques jours, puis la vie reprend le dessus. L’opinion publique oublie très vite. Sauf les rescapés ou les parents de victimes qui, eux, n’oublient pas. Alors, ils veulent rappeler qu’ils existent. Traînant leur douleur, ils se regroupent pour mieux se soutenir, ils se serrent les coudes, ils manifestent, jusqu’à ce que justice leur soit rendue et que les responsables soient désignés et empêchés de nuire. C’est une nécessité pour la guérison et le deuil. Les victimes de ces manipulateurs ont le même besoin. Depuis plusieurs années, ils se retrouvent dans une association, l’Avref (Association vie religieuse et familles) pour demander des comptes et surtout pour que cessent de pareilles situations.

Le dernier numéro de Golias (n°103-104 d’octobre 2005), publiait une enquête portant sur les « Manipulations mentales et dérives sectaires dans l’Église », et qui concernait spécialement la « Croix Glorieuse » de Perpignan et la « communauté de l’Agneau ». L’écho de ce numéro, par le fait des solidarités entre victimes et des liens créés par l’Avref, est arrivé jusqu’aux familles de celles et ceux qui ont été détruits par leur passage chez les frères et sœurs de Saint-Jean. Nous les avons rencontrés : « Nous aussi, nous avons beaucoup de choses à dire sur la congrégation du père Philippe et les dégâts que nos enfants y ont subis et il n’y a que vous qui oserez en parler. » Une première rencontre de plusieurs heures entraîna d’autres contacts et c’est ainsi que prit forme un énorme témoignage à nombreuses voix : par exemple celle de la mère qui raconte comment, avec son mari, elle a dû aller chercher sa fille que la communauté laissait mourir en Afrique et la ramener en France pour la faire soigner, le corps d’abord et ensuite… l’âme, pour laquelle c’est beaucoup plus long. Et il y a aussi cette autre mère qui raconte longuement le drame épouvantable qu’elle a connu le 23 juillet 2003 à Genève, sa ville. On comprendra mieux l’immense douleur de cette mère quand on saura que le 23 juillet 2003 ce jeune homme tuait son père de plusieurs coups de couteau de cuisine.

Des drames, racontés dans ces rencontres avec Golias, il y en a eu beaucoup, beaucoup trop pour que l’on puisse invoquer un malheureux hasard, les suicides comme celle de cette jeune hollandaise se défenestrant du troisième étage de son couvent, les jeunes femmes mortes de cancer sans qu’elles aient pu recevoir, au moins, les soins appropriés, ces affaires de mœurs, de viols… Dans le cadre limité de cet article, on ne peut donner le détail de tout. Rappelons également pour mémoire l’affaire de l’aumônerie du collège Stanislas d’où les « Petits Gris » ont été proprement vidés par Jean-Marie Lustiger. Et il y a toujours l’affaire de la sœur Myriam, une fille « spirituelle » du père Philippe, à la tête des petites sœurs d’Israël et qui fait régulièrement parler d’elle, et qui « empoisonne » les responsables du diocèse de Lyon. Il y a ce climat malsain dans tel ou tel prieuré où les relations religieux-religieuses, compliquées parfois par l’homosexualité d’un de ses membres, sont mal vécues dans un climat de frôlement, de regards lourds et d’attirances en triangle, et qui pèsent sur toute la communauté. Des témoignages rappellent les jalousies sans échappatoire en ce milieu fermé, et qui, vécues dans le cadre officiel du célibat, engendrent la culpabilisation chez les plus faibles, alors que d’autres assument allègrement. Nous avons sur ce point un témoignage précis et impressionnant d’une oblate qui est partie, dégoûtée. Il y aurait de quoi écrire tout un livre.

Les problèmes de santé psychologique ne doivent pas faire oublier que se posent, surtout dans les « gros » prieurés, des problèmes de santé physique. Le corps est méprisé et doit être dompté. Le culte de la pénitence et de la souffrance fait refuser la prise en compte de la douleur comme signal d’alarme d’une maladie ou d’un quelconque problème physique. Ne pas s’écouter dans une volonté continuelle de dépassement est enseigné pour rester tendu vers le retour apocalyptique du Seigneur. À quoi bon se soigner et ainsi perdre son temps, puisque le Seigneur va revenir incessamment. L’approche de l’an 2000, avec son chiffre rond, avait été vécue comme la « date » de Dieu. Eh oui, on en est là chez des frères de Saint-Jean… Ce mépris du corps, dans un climat de sacralisation de la souffrance, dans une ambiance d’Apocalypse imminente, crée de grands dangers pour la santé des plus jeunes en particulier.

Bien évidemment, certains ont quitté les « Petits Gris » en bon état et d’autres peuvent mener chez eux une vie religieuse sans connaître de problèmes psychologiques particuliers. Il y a des personnalités plus solides, plus étanches à l’environnement, plus autonomes, qui s’impliquent moins, qui gardent une certaine lucidité, une distance qui leur assurent une protection. Certains petits prieurés, du fait des personnalités qui l’habitent, du fait aussi de l’environnement d’une communauté paroissiale assez solide et saine, peuvent connaître un climat « normal » et même avoir un certain rayonnement. Le mal est dans la structure de commandement. Des religieux en témoignent, en particulier des dominicains, qui s’étaient engagés dans des communautés Saint-Jean, entraînés sans doute par le père Philippe, lui-même dominicain. Beaucoup en sont sortis, dont cinq des professeurs titulaires (sur six !) de la Maison de formation de Rimont (Saône-et-Loire), parce qu’ils ne supportaient plus l’autoritarisme « théologique » du gourou qui imposait sa seule pensée comme matière d’enseignement. Et pourtant, ce n’étaient pas des progressistes et ils ne le sont toujours pas… Aujourd’hui, certains, qui ont un nom dans l’Église de France, qui sont des personnalités reconnues, ont pris la parole plus ou moins sous le manteau, et ils ne sont pas tendres pour le père fondateur et les responsables, allant jusqu’à affirmer : « Ils ont tous abdiqué leur conscience morale », ou bien encore, à propos des affaires : « Ce qui est frappant, c’est qu’il y a toujours une composante sadique. » Et venant d’un autre père dominicain : « J’aimerais dire au père Philippe tout le mal qu’il a fait. C’est un malade. » Et plusieurs de ces religieux ont accepté de recevoir les parents, les encouragent à s’organiser, à se défendre, voire à créer un site Internet pour attirer l’attention du public.

Enfin on peut faire un constat : on accuse souvent les chrétiens « conciliaires », ceux qui essaient de vivre leur foi en cherchant à la réconcilier avec la modernité, d’avoir bradé les valeurs chrétiennes les plus fondamentales, d’avoir perdu « le sens moral ». Les « Petits Gris » sont, dans les principes, tout à l’opposé. Leur père fondateur est ultra-conservateur, traditionaliste, qui cache mal son rejet de Vatican II (il a d’ailleurs fondé les « Petits Gris » en réaction à Vatican II), et qui forme ses disciples dans le sens de la tradition la plus étroite et la plus fondamentaliste et c’est cet aspect qui était souvent perçu chez eux. C’est notre rencontre des parents qui, à Golias, nous a vraiment éclairés : les responsables de la communauté sont des conservateurs grand teint, par bien des côtés assez proches des lefebvristes, mais parmi eux, il y en a — beaucoup — qui sont des pervers, au sens le plus fort du mot. Sans foi ni loi. Oui, de véritables voyous, qui eux, au nom de leur boutique, ont vraiment perdu tout sens moral. Ils se sont complètement « libérés » de ce qu’ils prêchent aux autres, ils transgressent ce qu’ils imposent aux autres. La morale la plus élémentaire est chez eux bafouée. Et, le plus grave, c’est que beaucoup sont à des postes de responsabilité.

Qui entend le cri des mères chrétiennes ?

Il faudrait déjà que le père Philippe ne puisse plus avoir contact avec les religieux et religieuses. Mais ça, ce n’est pas gagné si on en juge par ses participations aux cérémonies de la congrégation. Pourtant, rien n’évoluera tant que ce manipulateur, détenteur exclusif du savoir comme il s’arrange pour le faire croire, dont le message est véhiculé en circuit fermé par un petit nombre de clercs, gardera son emprise sur les personnes. Comment un homme de son âge (il a plus de 90 ans) et qui a une si longue expérience de la vie religieuse a-t-il pu autant manquer de discernement et de ce bon sens élémentaire qui existe encore dans l’Église : désir de paraître le meilleur recruteur ? exaltation compensatoire de la paternité ? besoin de domination ? orgueil de se voir à la tête d’une si grande famille, alors que les séminaires se vident ? nique à tous ses contradicteurs, et en direction des évêques : moi, je sais faire des prêtres et des religieux, et vous, responsables de séminaires vides, avez besoin de moi pour vos paroisses ? Ses résultats quantitatifs lui donnent de la morgue. Il peut se permettre d’ignorer les évêques ou de les prendre de haut : certains sont venus manger dans sa main pour avoir quelques curés de paroisse… comme par exemple, tiens donc !, Mgr Madec…

Mgr Madec a été nommé « assistant religieux » de la congrégation. Pas de quoi rassurer. Joseph Madec (82 ans) a été l’un des premiers évêques français, lorsqu’il était à Fréjus-Toulon, à accueillir les « Petits Gris » en paroisses. À son départ de Toulon en 2000, il y avait cinq communautés de frères et de sœurs de Saint-Jean. C’est donc rassurés que les moines de Saint-Jean ont vu débarquer leur ami désigné par Rome pour les surveiller. Avec lui, ils ne risquent rien. D’ailleurs, Joseph Madec serait plutôt gêné d’avoir à remettre sur le droit chemin une congrégation dont il a contribué à banaliser la présence dans les paroisses. Il ne peut se déconsidérer en reconnaissant ainsi publiquement que dans son diocèse, il s’était « planté ».

Quant au deuxième « assistant religieux », le père Hubert Niclasse, un dominicain qui fut l’élève du père Philippe, il n’a tout simplement pas été accepté par les moines qui le lui ont fait comprendre et qui lui ont rendu la vie si difficile qu’il a dû fuir… Nos « Petits Gris » sont donc bien tranquilles : un vieillard ami comme « surveillant » et Mgr Séguy, en partance pour la retraite comme « ordinaire » (évêque responsable).

Pourtant, il y a un sérieux ménage à faire, pour empêcher les plus malsains de continuer à nuire. Et puis il faudrait, jusqu’à ce que la situation soit redevenue « normale », interdire tout nouveau recrutement, aussi bien chez les hommes que les femmes. Cela rassurerait en partie les parents des victimes qui souffrent terriblement et auxquels l’Église devrait être davantage attentive. En les rencontrant, nous avons découvert le poids de leur souffrance. Ces chrétiens, toujours fidèles, se demandent chaque jour s’ils n’ont pas trop influencé la foi de leur enfant : « Si lui, si elle, est entré(e) chez les « Saint-Jean », n’est-ce pas à cause de l’éducation que nous lui avons donnée ? » Les tensions souvent s’installent entre époux, chacun reprochant à l’autre, souvent l’homme à sa femme, d’avoir trop poussé l’enfant vers la consécration religieuse. Sur cette culpabilisation viennent se déverser les reproches des responsables religieux : « Vous, les parents, vous ne pensez qu’à vous, vous ne respectez pas le choix de votre enfant, vous vous mettez en travers de la volonté de Dieu et s’il est malade, c’est parce que, au lieu de l’abandonner dans les bras du Père (Dieu ou le père Philippe ?), vous lui avez, par votre trop grand attachement, votre affection égoïste, imposé des tensions intérieures qui l’ont fait craquer. » On imagine les dégâts chez ces parents chrétiens, alors que les auteurs de ces méfaits continuent, comme si de rien n’était, dans la bonne conscience d’avoir toujours fait la volonté de Dieu : « N’avons-nous pas toujours obéi au Père (Philippe) ? »

La famille chrétienne en question

Ce mépris des familles est d’autant plus surprenant qu’il vient de responsables qui insistent à tout propos sur la « famille chrétienne », sur son rôle… Cruellement paradoxal de voir comment ces familles, qui ont su transmettre à leur enfant une foi qui l’a mené jusqu’au couvent, se voient pratiquement coupées d’un fils, d’une fille, qui désormais paraît avoir été formaté(e) pour ne plus communiquer. La famille chrétienne est belle et bonne pour faire des petits chrétiens. Passée par l’enfant la porte du couvent, cette famille devient « le monde », « le diable » surtout si une mère comme Hélène (prénom d’emprunt) s’inquiète de voir que son fils de 18 ans a perdu vingt kilos en quelques mois.

De célébrées, ces familles, les mères en particulier, se voient accuser d’être « trop possessives », « mère poule » dira-t-on à l’une d’elle quand, au nom des valeurs que l’Église leur a enseignées, elles s’opposent à des religieux qui prennent pour amour de Dieu l’exaltation de leur petit ego. Comme si la famille « selon le cœur de Dieu » n’était plus qu’une pépinière de petits moines, passant le total relais au « Père » dès que la clôture est franchie. Qui entend ce cri de « mères chrétiennes » qui souffrent tant dans leur amour et dans leur foi ?

Source : Golias magazine n° 105 novembre/décembre 2005