Jeudi 4 janvier 2018

La résistance que le pape va rencontrer au Chili

La visite du pape au Chili dans quelques jours ne fait pas le bonheur de tout le monde. Des associations impliquées dans la dénonciation des agressions sexuelles dans l’Eglise organisent un congrès qui rassemblera des militants du monde entier et qui se ouvrira ses portes le jour même de l’arrivée du pape sur le sol chilien. Et ce n’est pas tout. Ils ont également l’intention d’organiser des actes de protestation au cours de la visite papale.

Par Ignacio Bazán

La réaction fait suite aux funérailles de l’ancien archevêque de Boston, le cardinal Bernard Law, à la basilique Saint-Pierre au Vatican. Le pape François a offert une courte bénédiction à l’évêque accusé d’avoir étouffé une série d’agressions sexuelles perpétrées dans son archidiocèse entre 1984 et 2002. Une affaire qui a d’ailleurs inspiré le film oscarisé Spotlight.

Law, décédé le 20 décembre, à l’âge de 86 ans, après un court séjour dans un hôpital du Vatican, a protégé une douzaine de religieux accusés d’agressions sexuelles sur des enfants. Il a dû donner sa démission après les révélations du Boston Globe sur le réseau de protection dont jouissaient les prêtres pédophiles. L’un de ces prêtres a été accusé d’avoir violé ou harcelé 130 enfants, mais au lieu de le retirer de sa charge, Law avait déplacé le prêtre pédophile de paroisse en paroisse.

Après sa démission de l’archidiocèse de Boston, Law s’est installé au Vatican, où il a continué sa carrière religieuse en tant qu’évêque et cardinal. Des témoignages au sein du Saint-Siège prétendent que Law aurait été « victime des événements », et non le coupable d’un système honteux de dissimulation. Paradoxalement, après la sortie du film Spotlight, Radio Vatican a qualifié le film d’ « honnête » et de « convaincant » et a déclaré que ce dernier aiderait l’Église catholique aux États-Unis à « reconnaître pleinement le péché, à l’admettre publiquement et à en payer toutes les conséquences », tandis que Law, au même moment, continuait à exercer ses fonctions auprès du pape…

Le geste du pape François n’est pas passé inaperçu par les organisations chargées de dénoncer ces abus et de protéger les victimes. José Andrés Murillo, philosophe, président de la Fundación para la Confianza (Fondation pour la confiance), et également l’un des trois principaux plaignants dans l’affaire du père Fernando Karadima, est en train d’organiser un séminaire qui rassemblera les dirigeants des différentes organisations – qui viendront de différents pays du monde – pour le 15 janvier, le jour où le pape doit arriver au Chili. « Nous n’avons pas encore défini l’endroit, mais nous voulons qu’il soit proche de la nonciature », explique Murillo. « Le séminaire aura probablement lieu au moment où le Pape entrera sur le sol chilien », a-t-il déclaré.

Bien que Murillo affirme que la Fundación para la Confianza n’organisera pas d’évènement de protestation à la venue du pape, en tant qu’institution, il espère bien que les participants pourront manifester leur mécontentement à l’égard du pape pour les protections offertes à des auteurs d’abus sexuels et à ceux qui les ont couverts. « Il y aura peut-être une manifestation, mais on ne sait pas encore qui ira et comment on va la faire », explique Murillo.

Le journaliste Juan Carlos Cruz, un autre plaignant dans l’affaire Karadima, avec Murillo et James Hamilton, arrivera le 12 janvier des Etats-Unis, le pays où il vit aujourd’hui, pour participer au congrès et aux différentes actions qui sont en train d’être planifiées.

Cruz fait partie du TAP, The Accountability Project, un projet similaire au « Projet de responsabilité » fondé par Barbara Blaine, une militante qui s’est battue pour dénoncer les abus commis au sein de l’Église et qui est morte en septembre dernier d’une infection coronarienne. Cruz dit que grâce à ce projet, il a voyagé dans différentes villes du monde, telles que Dublin, Washington, Chicago, afin de sensibiliser les gens aux souffrances des victimes. Le mois dernier, il était à Varsovie, en Pologne, où « la réunion s’est déroulée en secret, parce que l’Église y est très puissante », dit-il. « Malgré cela, un prêtre a réussi à entrer et à espionner la réunion », ajoute-t-il.

Les participants

Parmi les personnalités étrangères qui viendront à ce congrès, se trouvent notamment Sara Oviedo, une Équatorienne qui a été élue au poste de Vice-présidente du Comité des Nations Unies des Droits de l’Enfant ; Peter Saunders, un Anglais qui a été abusé par deux prêtres dans son enfance, fondateur de la NAPAC (National Association for People Abused in Childhood) et qui faisait partie de la Commission Pontificale pour la Protection des Mineurs avant de la quitter en février 2017, jugeant cette commission inefficace.

Seront également présent Alberto Athie, un Mexicain qui a participé au dévoilement des cas d’abus sexuels chez les Légionnaires du Christ, au Mexique ; Pedro Salinas, du Pérou, qui a enquêté et a dénoncé, dans un livre publié cette année au Pérou, les abus sexuels au sein de Sodalitium Christianae Vitae, une société de vie apostolique composée de religieux et de laïcs, et Denise Buchanan, une Jamaïcaine qui a écrit le livre « Sins of the Fathers », dans lequel elle raconte son histoire : après avoir été violée par un prêtre à Kingston, elle s’est retrouvée enceinte et a été poussée à se faire avorter sous la pression des autorités de l’Eglise de la ville.

S’ajouteront également 30 personnes venant de Osorno, membres du diocèse de Mgr Juan Barros, accusé d’avoir dissimulé les exactions du père Fernando Karadima dans l’église d’El Bosque. Ce dernier a été nommé évêque par le pape François, qui a même pris la parole pour le défendre en 2015. Le Pape a en effet affirmé : « La seule accusation contre cet évêque a été discréditée par les tribunaux. Alors, s’il vous plaît, ne perdez pas votre sérénité. Osorno souffre, oui… mais pour des inepties. Parce qu’il n’ouvre pas son cœur à ce que Dieu dit et se laisse atteindre par les mensonges colportés par tous ces gens. »

Barros a été maintenu à sa charge à Osorno jusqu’à ce jour, mais subit de façon récurrente des protestations de la part de différents groupes de croyants dans la ville.

Cruz explique les objectifs de ce rassemblement des « leaders » qui ont dénoncé des abus dans différentes églises du monde : « Nous sommes un groupe qui veut apporter un soutien, en particulier à ceux qui ne peuvent pas parler », dit-il, en se référant à une partie de la communauté catholique de Osorno partie en résistance contre l’évêque Barros. « Ces gens-là savent que Juan Barros a assisté aux exactions qui se sont produites dans la paroisse d’El Bosque. Ils vont venir et ils vont donner une conférence. La chose la plus importante est de lever le voile sur le rôle du Vatican… en effet, si de telles choses arrivent, si des Errazuriz, Ezzati, Barros, Valenzuela, Arteaga, peuvent être ce qu’ils sont, abuser ou protéger des agresseurs sexuels… c’est parce qu’ils sont soutenus par la hiérarchie. »

Quant au rôle du pape François dans la prévention des abus sexuels et son implication pour une justice réelle, Cruz la juge déplorable : « Le pape parle beaucoup de tolérance zéro, mais c’est du chiqué » explique-t-il. « On voit des cas comme celui de Precht, qui a abusé sexuellement de mineurs et qui revient aujourd’hui dans le ministère. Le père John O’Reilly a été condamné par la justice chilienne, et pourtant, il se promène partout. Le père Karadima passe une retraite dorée. Le pape vient de célébrer lui-même les funérailles du plus grand protecteur de pédophiles, le cardinal Bernard Law. Il a envoyé à contrecœur le cardinal australien George Pell – un proche collaborateur – à Melbourne, où celui-ci va non seulement être jugé pour avoir dissimulé des agressions sexuelles, mais aussi pour avoir en avoir commis lui-même », conclut Cruz.

Lorsque le séjour du pape au Chili sera terminée, tout le monde se rendra au Pérou, y compris Cruz, pour y effectuer le même type d’actes de protestation à l’occasion de la visite du pape dans ce pays. « Nous faisons le tour du monde pour sensibiliser et pour aider ceux qui ne peuvent pas parler », insiste Cruz.

Apparemment, le pape risque de rencontrer certaines résistances lors de son passage au Chili.

Voir en ligne : http://www.latercera.com/noticia/la…