Jeudi 16 février 2017 — Dernier ajout jeudi 13 avril 2017

Le deuxième personnage le plus puissant de la Légion du Christ a-t-il agressé sexuellement un jeune adolescent ?

Par Jason Berry. The Daily Beast, 6 novembre 2016. Roberta Garza a eu le cœur déchiré cette semaine lorsqu’elle a lu dans un article d’Associated Press que son frère aîné, le père Luis Garza, 58 ans, était accusé d’agression sexuelle dans une plainte déposée au civil à Waterbury, dans le Connecticut.

Le frère et sa soeur ne se parlent plus depuis des années. Roberta est chroniqueuse au journal Milenio, à Mexico. Luis, qui a été pendant près de deux décennies le Vicaire Général de la Légion du Christ, semble être aujourd’hui en exil, envoyé aux Philippines en tant que Directeur Territorial de la congrégation.

Dans la plainte, un adulte qui se fait connaître sous le nom de « John Roe 1 » accuse le Père Garza et deux autres prêtres – parmi lesquels le Père Marcial Maciel Degollado, le fondateur de la Légion – de l’avoir agressé sexuellement lorsqu’il était un jeune adolescent dans un centre tenu par la congrégation près de Mexico, au début des années 90.

Le Père Maciel a fondé la congrégation au Mexique en 1941. Dans les années 1950, il a fait construire un Centre d’études à Rome, puis il a installé le quartier général de la Légion aux Etats-Unis à Cheshire, dans le Connecticut. Maciel, qui est mort en 2008, a été le plus grand collecteur de fonds de l’Eglise moderne. Il a été loué par le Pape Jean-Paul II pour avoir su inspirer la vocation sacerdotale à de nombreux jeunes hommes comme Luis Garza, mais aussi pour le nombre extraordinaire d’écoles privées, d’universités et de facultés religieuses qu’il a créé en Amérique latine, en Amérique du Nord et en Europe.

Bien qu’il s’agisse d’un ordre relativement modeste (2400 religieux, alors que les jésuites, par exemple, sont 11 900), le Wall Street Journal a révélé en 2004 que la Légion avait un budget de fonctionnement de 650 millions de dollars. Le site Web de la Légion présentait à cette époque des vidéos et des photos du père Maciel en compagnie de Jean-Paul II, lequel, en 1994, avait qualifié le fondateur de « guide efficace pour les jeunes ».

Tout a changé en 2006, lorsque le pape Benoît XVI a demandé au père Maciel, âgé de 86 ans, de se retirer de la congrégation pour mener « une vie de prière et de pénitence » après avoir diligenté une enquête sur des accusations de pédophilie. John Allen, chroniqueur au National Catholic Reporter, estime que, selon les confidences privées d’un fonctionnaire du Vatican, le père Maciel aurait fait « plus de vingt, mais moins de cent » victimes.

Maciel avait 70 ans en 1990, à l’époque des faits reportés dans la nouvelle plainte de cette victime présumée, qui a aujourd’hui quarante ans. « Je ne sais pas si les allégations contre Luis sont vraies ou non », a déclaré Roberta Garza au Daily Beast. « Mais je sais que Luis nous a menti, à nous, sa famille, pendant des années, alors qu’il savait la vérité sur Maciel. »

Le porte-parole de la Légion du Christ, Jim Fair, a publié une déclaration dans laquelle le père Garza « nie catégoriquement son implication dans un quelconque affaire d’agression sexuelle, et affirme qu’il coopérera entièrement avec les enquêtes qui seront faites sur ce sujet ».

Michael Reck, l’avocat du plaignant, a déclaré au Daily Beast que le père Maciel, le père Garza et le père Jose Sabin ont agressé sexuellement son client, alors que ce dernier, un jeune américain, faisait ses études dans une école de la Légion du Christ au Mexique en 1990-1991.

Reck affirme que les prêtres ont abusé individuellement du jeune garçon dans son adolescence, à de nombreuses reprises. Le jeune avait des proches à côté de Mexico. Ces derniers l’ont aidé à rentrer chez lui, en Californie, mettant ainsi fin à sa triste expérience dans les écoles de la Légion.

Selon Reck, le plaignant s’est décidé à agir après avoir vu le reportage HBO d’Alex Gibney sur la crise des abus sexuels dans le clergé, Mea Maxima Culpa, dans lequel est évoqué l’affaire du père Maciel. « John Roe 1 » a signalé l’abus sexuel à la Légion, puis il est allé demander à Jeff Anderson, un avocat qui apparaissait dans le reportage, de le représenter légalement, explique Reck, qui appartient à ce cabinet d’avocats.

Le Père Garza a joué un rôle clé dans la défense du père Maciel contre les accusations de pédophilie ; mais lui-même n’avait jamais été accusé d’inconduite sexuelle.

Le troisième prêtre, Jose Sabin, qui vivait au Mexique, a quitté la Légion et le sacerdoce en 2014, et est retourné vivre dans son pays d’origine, l’Espagne, selon les blogs qui suivent les déboires de cette congrégation religieuse ternie par les scandales.

Une enquête menée par le Vatican après la mort de Maciel a conduit la congrégation à devoir réécrire ses statuts et à opérer des mouvements internes. Le pape François a maintenu la décision de Benoît XVI de réformer l’ordre religieux malgré tous les mécanismes mis en place par le père Maciel pour empêcher la congrégation de se désolidariser de lui.

Garza a été Vicaire Général de la Légion à Rome, le numéro deux dans la hiérarchie, de 1992 à 2011. Après l’intervention du Vatican, il a quitté Rome en 2012 pour Atlanta, en tant que directeur nord-américain de l’ordre. Il est ensuite allé aux Philippines, où il est aujourd’hui - « une grande zone de croissance pour nous avec beaucoup d’écoles », selon ce qu’à déclaré Fair, le porte-parole de la Légion au Daily Beast.

Pourtant, les Philippines sont bien loin du poste doré qu’il occupait autrefois à Rome.

Roberta Garza Medina a grandi dans une des familles les plus riches d’Amérique latine. Elle est la benjamine de la famille, avec quatre frères et trois soeurs.

Les racines de la famille Garza sont à Monterrey, la capitale industrielle du Mexique. Un grand-père a fondé Alfa, une entreprise agroalimentaire qui est devenue une multinationale dirigée pendant de nombreuses années par Dionisio, le frère aîné. Paulina, l’une des soeurs, a récemment quitté le Regnum Christi, le mouvement laïc associé à la Légion du Christ, chargé entre autres choses de collecter des fonds et de soutenir les écoles de la congrégation. Après avoir passé de nombreuses années dans une maison du Regnum Christi pour « femmes consacrées » à Rome, elle a finalement décidé de rentrer à Monterrey.

Roberta a longtemps été éloignée de Luis et ne parle que très rarement avec ses autres frères et sœurs qui soutiennent la Légion du Christ et le Regnum Christi. Maciel a eu l’impact d’un couteau de boucher sur cette famille autrefois très unie. Au fil des années, les membres de la famille ont intégré le mouvement. S’il leur arrive de se retrouver occasionnellement, Roberta, ainsi qu’un de ses frères, garde une image très négative de la Légion du Christ.

Connu par ses disciples comme « Nuestro Padre » (Notre Père), le Père Maciel a courtisé les parents Garza dans les années 1970, pour en faire des bienfaiteurs de la Légion du Christ. A cette époque, le fondateur était en train de créer un réseau d’écoles et il expliquait que la Légion du Christ avait reçu la mission de redresser une Eglise qui s’était écroulée après le concile Vatican II. Au Mexique, cela ne les a pas empêché d’acquérir le surnom de « millionnaires du Christ ».

Parmi les soutiens de la Légion, se trouvent entre autres Carlos Slim, le magnat des télécommunications de la ville de Mexico qui est devenu un actionnaire important du New York Times, et William Casey, directeur de la CIA sous Ronald Reagan, dont le don à sept chiffres a permis de financer la construction d’un centre de formation de la Légion du Christ à Cheshire, dans le Connecticut, où travaillait autrefois une équipe de collecte de fonds composée d’une vingtaine de personnes.

Quand elle était plus jeune, Roberta appréciait les conversations dans sa famille qui « ne regardait que très rarement la télévision. Nous avions un environnement de discussions ouvertes et franches », dit-elle. Sa mère a donné ses bijoux et son argent à la Légion. « Une de mes tantes a donné une maison au père Maciel. »

Roberta a fréquenté un internat en France et s’est plongée dans la littérature. Lorsqu’elle est rentrée à Monterrey pour poursuivre ses études, elle a compris que Maciel manipulait ses parents et ses frères et sœurs plus âgés pour leur soutirer de l’argent, en présentant ces dons comme un moyen de rédemption.

Luis a fait ses études dans l’école tenue par la Légion du Christ à Monterrey. Il est entré à l’Université de Stanford où il a étudié l’ingénierie et partageait sa chambre avec un membre du Regnum Christi. Après avoir obtenu son diplôme en 1978, Garza a rejoint la Légion du Christ et huit ans plus tard il est devenu prêtre. Il a grimpé dans la hiérarchie, selon les voeux explicites du père Maciel, et il est devenu un personnage clé dans la gestion des finances de la Légion.

Les accusations de pédophilie et de toxicomanie de Maciel ont éclaté dans une enquête du Hartford Courant en 1997 (par Jason Berry et Gerald Renner). Maciel a alors nié toutes les accusations mais n’a pas accepté de répondre aux questions des journalistes ; Le Vatican, quant à lui, a refusé de faire le moindre commentaire.

Avant la publication de cet article de 1997, un avocat de la Légion avait essayé de faire pression sur le Courant pour l’enjoindre d’abandonner cette affaire, estimant qu’il s’agissait de diffamation.

À cette époque, d’après Christopher Kunze, un ancien prêtre de la Légion qui vit actuellement dans le Wisconsin, « Luis Garza s’est rendu dans la majorité des maisons de formation légionnaires (dans près de 20 pays) obligeant tous les membres à observer un silence absolu sous peine de péché mortel au sujet d’informations que nous pourrions recevoir à travers des rencontres personnelles, des appels téléphoniques, des lettres ou des messages électroniques » sur « les fausses accusations contre le Fondateur, » se souvient Kunze.

« Garza nous a demandé à chacun de signer un document dans lequel nous nous engagions à ne jamais attaquer en justice la Légion du Christ. A l’époque, nous ne connaissions pas l’objet des accusations contre le père Maciel, ni même pourquoi nous pourrions être enclins à poursuivre la Congrégation. Toutes les informations auxquelles nous avions accès étaient extrêmement censurées. Seuls un petit nombre d’entre nous avait eu vent de l’article du Hartford Courant. »

Kunze, Garza et tous les légionnaires avaient déjà prononcé le « vœu privé » de ne jamais parler mal du Père Maciel ou d’autres supérieurs de la Légion, et de dénoncer à leurs supérieurs tout religieux qui aurait enfreint ce voeu. Kunze, ainsi que d’autres ex-légionnaires, ont déjà évoqué le poids psychologique que représentaient ces « vœux privés » grâce auxquels le Père Maciel a pu instaurer le culte de sa personnalité. Le Vatican a aboli les vœux privés après la mort du Père Maciel au cours d’une enquête qui a conduit à la réécriture des règlements internes de la Légion du Christ, que Maciel avait utilisé pour protéger sa vie sexuelle.

Kunze a découvert l’article de 1997 plusieurs mois plus tard sur Internet, alors qu’il travaillait dans un bureau du Vatican, à la Congrégation pour le Clergé. Il a quitté la prêtrise en 2000, est rentré aux Etats-Unis, puis il s’est marié et est devenu père de famille.

La Légion du Christ n’a pris aucune action contre le Hartford Courant, mais peu de temps après l’article, elle a créé un site Web, LegionaryFacts.org, pour attaquer les détracteurs du Père Maciel, affichant les messages de soutien de George Weigel, biographe de Jean-Paul II et commentateur pour la NBC des affaires du Vatican ; Le Père Richard John Neuhaus, éditeur du journal First Things ; William Donohue, président de la Catholic League (Ligue catholique) ; Mary Ann Glendon, professeur de Droit à l’Université Harvard, qui est devenue ambassadrice des États-Unis au Vatican sous la présidence de George W. Bush, et le commentateur Bill Bennett, parmi d’autres.

Alors que l’on ignore ce que Garza savait des victimes du Père Maciel (peut-être rien du tout), il a joué un rôle de premier plan dans cette campagne de dénigrement.

En 1998, huit victimes du Père Maciel – dont un prêtre espagnol et sept mexicains d’âge mûr que nous avions interviewés - ont déposé une plainte canonique au Vatican demandant au cardinal Joseph Ratzinger d’excommunier Maciel de l’Eglise.

Le Pape Jean-Paul II n’a jamais remis en cause son admiration à l’égard du Père Maciel qu’il considérait comme une figure revitalisante, capable d’entrainer des jeunes hommes dans un ordre très conservateur.

Le Pape est l’arbitre suprême du Droit Canon. Jean-Paul II est resté passif face aux accusations contre le Père Maciel, comme il a été complètement incapable de gérer la crise des abus sexuels dans l’Eglise. Le cardinal Angelo Sodano, secrétaire d’État du Vatican, était un proche du Père Maciel et était habitué à recevoir des cadeaux financiers de la part de la Légion du Christ, comme plusieurs prêtres me l’ont affirmé au cours de mes précédentes enquêtes. Sodano aurait fait pression sur Ratzinger pour l’empêcher d’agir (Note de lenversdudecor : cette affirmation n’est pas partagée par la plupart des victimes du père Maciel : certains journalistes, parmi lesquels Jason Berry, présentent en effet le cardinal Ratzinger comme une victime qui aurait été empêchée d’agir à cause de certains cardinaux et prélats… alors qu’en réalité, tout indique le contraire). Mais à la fin de 2004, alors qu’il était malade et qu’il ne lui restait que quelques mois de vie, le Pape Jean-Paul II a encore une fois fait l’éloge de Maciel lors d’une cérémonie au Vatican. Ratzinger a alors rompu les rangs et a ordonné une enquête, comprenant qu’il fallait éviter à tout prix que le prochain Pape n’hérite d’une telle affaire.

Après que Ratzinger fut devenu Benoît XVI en 2005, le juge ecclésiastique qu’il avait envoyé pour faire une enquête sur le Père Maciel, Mgr. Charles Scicluna, a transmis au nouveau Pape un rapport qui a scellé le sort du Père Maciel, pour ainsi dire.

« Maciel était un escroc, un pédophile et un toxicomane, » explique Roberta au Daily Beast. « Et Luis a continué à le défendre malgré le fait que le Pape lui ait demandé de se retirer en 2006. La Légion a refusé de reconnaître qu’il s’agissait d’agressions sexuelles sur des séminaristes. »

Roberta Garza accuse son frère d’avoir menti en 2006, lorsqu’un ordre émis par le Vatican – et approuvé par le Pape Benoît XVI – a effectivement banni le Père Maciel de Rome, enjoignant ce dernier à mener une « vie de prière et de pénitence ». Au cours de son enquête, Mgr Scicluna avait recueilli les témoignages de plusieurs dizaines d’anciens séminaristes de la Légion en Europe, aux Etats-Unis et au Mexique. Ces hommes lui ont donné des témoignages détaillés sur les abus sexuels qu’ils avaient subi dans les années 50 et 60, ajoutant que le Père Maciel s’injectait souvent de la Dolantine, un dérivé de la morphine. Mais la Légion du Christ et Luis Garza ont présenté cette sanction comme étant la retraite volontaire du pasteur du troupeau.

Le communiqué de 2006, dont le langage sibyllin est typique des documents du Vatican, ne précisait pas ce que Maciel avait fait et « l’a invité » à une vie de pénitence. « La Légion a réussi à ré-interpréter ce communiqué à Monterrey pour faire croire aux gens que c’était une retraite volontaire », explique Roberta Garza.

La Légion proclamait sa fidélité au Pape et, dans une ironie insondable, comparait Maciel au Christ qui avait accepté sa peine avec « une conscience tranquille ». C’était un exercice de sémantique tortueux : le Vatican envoyait Maciel mener une vie de pénitence sans préciser ce qu’il avait fait, tout en soulignant tout le bien fait par la Légion et le Regnum Christi, malgré leur longue dissimulation, afin d’empêcher une hémorragie de prêtres et de membres du mouvement. Les victimes qui avaient témoigné auprès de Mgr Scicluna, l’enquêteur du Vatican, étaient furieux de ne pas être publiquement reconnus. Et la Légion, tout en jurant fidélité au pape Benoît, affirmait à ses membres que Nuestro Padre, faussement accusé comme Jésus, serait un jour déclaré saint !

Maciel s’est d’abord rendu à Cotija, sa ville natale, au Mexique, et comme plus tard quelques articles l’ont confirmé, il a retrouvé là-bas sa maîtresse, Norma Hilda Baños, ainsi que sa fille Normita, née en 1983, trois ans après la rencontre de ses parents à Acapulco.

A cette époque, Maciel avait depuis longtemps transféré Norma et Normita à Madrid, où il les entretenait avec des fonds de la Légion. Ce soutien financier fait d’ailleurs l’objet d’un autre procès contre la Légion du Christ dans le Connecticut, par une deuxième famille cachée du Père Maciel, qui est représentée par l’avocat Joel Faxon, du cabinet d’avocat de Jeff Anderson.

En 2010, Jose Raul Rivas Gutiérrez, âgé de 33 ans, a donné une interview dans une radio de Mexico, se présentant comme le fils biologique du Père Maciel. Lui et son frère aîné, Omar, accusent leur père de les avoir agressé sexuellement durant leur enfance. Leur mère, Blanca Lara Gutiérrez, a donné des interviews au Mexique attestant de sa longue relation avec Maciel, qui les entretenait aussi financièrement.

Alors que Blanca donnait naissance à Raul, le Père Maciel courtisait Norma à Acapulco. Omar est le fils de Blanca d’une relation antérieure. Maciel rendait fréquemment visite à sa famille, pendant des courts séjours, et l’a soutenu financièrement jusqu’en l’an 2000, selon ce que m’a dit Raul lors d’une interview, en 2010.

Un jour, Maciel a emmené Raul et sa demi-soeur Normita, à Rome et à une messe célébrée par le Pape Jean-Paul II. Raul a même été photographié avec le Pape. En mettant ses propres enfants à proximité de Jean-Paul II, Maciel a fait preuve d’une audace cynique et d’une effronterie éhonté, marquant la profondeur de son narcissisme psychopathique.

Le père Garza a donné son témoignage à propos de la fille de Maciel en 2012 dans le cadre d’un procès intenté à Rhode Island par la nièce d’une veuve qui avait versé toute sa fortune – 60 millions de dollars – à la Légion du Christ avant de mourir. Mary Lou Dauray accuse en effet la Légion d’avoir trompé sa tante, Gabrielle Mee, afin de mettre la main sur son héritage.

Au début de 2008, Norma et Normita se trouvaient dans une villa de la Légion du Christ dans une communauté située à Jacksonville, en Floride, alors que la santé de Maciel déclinait.

Sans le moindre soupçon d’ironie, Garza a affirmé que la Légion avait acheté cette villa pour que Maciel puisse y vivre sa « vie de pénitence et d’absence du ministère public ».

Alors qu’il rendait visite au Père Maciel, affirme Garza, il aurait appris l’identité de sa maîtresse et des sa fille.

Garza se méfiait de Norma et Normita, assises près de la piscine avec Maciel dans sa retraite pénitentielle. La mère et la fille séjournaient à l’hôtel voisin Sawgrass. Plusieurs autres prêtres ainsi que Javier, le frère du Père Maciel, ont séjourné dans la villa et « connaissaient les femmes », a déclaré Garza, laissant entendre que lui, le Père Garza, ne connaissait pas « les femmes ».

Une lecture dépassionnée de son témoignage pourrait conduire à la conclusion que Garza a voulu se présenter comme une personne dupée, mettant ainsi de la distance entre lui-même et le prêtre galvanisant qui en avait trahi tant d’autres ; et qu’il aurait ainsi appris très tard l’existence de Normita. Garza aurait peut-être été tellement programmé à nier les évidences après avoir passé des dizaines d’années à révérer le Père Maciel, collectant d’énormes quantités d’argent pour la congrégation à travers son réseau familial – et ayant lui-même versé 3 millions de dollars provenant de son héritage personnel à la Légion – que ce prêtre assez rigide, qui séjournait dans un hôtel « moins cher » de Jacksonville, aurait été abasourdi en voyant cette jeune fille de 23 ans, Normita, dont la ressemblance avec le Père Maciel ne faisait aucun doute.

Garza a déclaré à l’avocat de Dauray, Bernard Jackvony, qu’il avait demandé à Norma « si la fille » - Normita - « était la fille du père Maciel … Et elle lui a répondu positivement. »

Insistant sur le fait qu’il avait besoin d’être sûr, Garza a dit qu’il avait des recherches et avait ainsi trouvé l’acte de naissance de Normita ; Il a également découvert qu’elle avait étudié à l’Anahuac, une université dirigée par la Légion au Mexique.

Cependant Garza n’a toujours rien dit aux membres de la congrégation et encore moins au grand public.

Dans sa déposition, il se présente comme homme loyal qui a été trahi.

Comme tous les légionnaires, Luis Garza avait prononcé les « vœux privés » de ne jamais parler en mal du Père Maciel ou de ses supérieurs, de ne jamais chercher un poste supérieur dans la Légion et de signaler toute critique du fondateur à ses supérieurs. Beaucoup d’ex-légionnaires ont parlé et écrit sur le poids psychologique que représentaient ces « vœux privés », la forme la plus coercitive de secret dans la congrégation, qui permettait de fomenter le culte de la personnalité du Père Maciel.

Quand il « a découvert » l’existence de Normita, Luis Garza, s’il devait suivre le règlement impitoyable de la Légion – qui était toujours en vigueur à l’époque – n’avait qu’une personne à qui se confier : le successeur du Père Maciel, à savoir le nouveau Directeur Général, le Père Alvaro Corcuera, qui provenait d’une famille éminente de Mexico et qui, comme Garza, adulait Maciel. Selon son témoignage, Garza a seulement parlé avec le Père Corcuera et avec deux autres prêtres.

Le Vatican a appris l’existence de la fille du Père Maciel à la fin de l’année 2004, selon ce que le Cardinal Franc Rodé, qui a supervisé la congrégation pour les ordres religieux, m’a affirmé en 2012 au cours d’une interview conjointe pour le GlobalPost et le National Catholic Reporter. Un prêtre lui avait montré une vidéo de Maciel et de la jeune fille. Rodé m’a dit qu’il avait alors parlé à Mgr. Scicluna, l’enquêteur envoyé par le Pape. Rodé a-t-il rencontré le Père Maciel ? Non, m’a répondu le cardinal. Pourquoi ? « - Je n’étais pas son confesseur. »

Au lieu de cela, il a exhorté le Père Maciel à démissionner de son poste de Directeur Général. C’est ainsi que les Légionnaires ont élu le Père Alvaro Corcuera à sa place, en 2004.

En janvier 2008, alors que Maciel était en train de mourir dans sa villa de Jacksonville, Norma, Normita et plusieurs prêtres, dont Garza et Corcuera, se sont rassemblés autour de lui.

Selon un reportage publié dans le journal madrilène El Mundo, le Père Maciel a reculé lorsque le Père Corcuera a essayé de lui donner les derniers sacrement, en criant « J’ai dit non ! »

Le Père Maciel « ne croyait pas au pardon de Dieu », rapporte El Mundo, une information qui corroborent ses sordides données biographiques, mais qui ne reste qu’une opinion.

Mais sa puissance dépassait sa tombe. N’ayant jamais reconnu que le Père Maciel avait abusé de personne, la Légion avait élaboré toute une stratégie paradoxale : soutenant d’un côté le pape Benoît et considérant en même temps le Père Maciel comme un saint homme victime de fausses accusations. Et maintenant, il y avait une fille de 23 ans auprès du mort, avec le Père Corcuera et le Père Garza.

Le communiqué de presse de la Légion sur la mort de Maciel annonçait qu’il était allé au ciel - une opinion contraire à celle du journal El Mundo selon lequel le fondateur aurait au contraire abjuré sa foi.

La pression sur le Père Corcuera, en tant que successeur du Père Maciel, a du être énorme. Le Vatican était au courant de la fille de Maciel au moins depuis 2004, mais les dirigeants de l’Eglise voulaient que ce soit la Légion, et non un porte-parole du pape Benoît, qui divulgue la vérité sur Maciel.

Un an après sa mort, début 2009, le Père Corcuera a commencé à visiter les maisons de la Légion, annonçant la vérité sur la descendance du fondateur. Lorsque cette nouvelle a éclaté dans le New York Times, la Légion a finalement présenté des excuses aux nombreuses victimes du Père Maciel, avec un jour de retard, et beaucoup de dollars dépensés pour rien. Des dizaines de prêtres ont commencé à quitter l’ordre. La stratégie de collecte de fonds construite autour de la figure du Père Maciel s’est effondrée. Et le Vatican a annoncé qu’il allait faire une enquête sur la Légion du Christ.

La tâche a été confié au cardinal Velasio De Paolis, un spécialiste en Droit Canonique du Vatican, qui a été chargé de superviser la réécriture des statuts de la congrégation, se débarrassant du « vœu privé », mais sans tenir compte par ailleurs de la psychodynamique corrosive de la congrégation.

L’image selon laquelle le Vatican serait comme une force exerçant un contrôle vertical sur l’ensemble de l’Eglise et qui serait également la plus grande organisation du monde relève quelque peu du mythe. Le Vatican intervient dans certaines circonstances compliquées, mettant à l’écart les évêques quand ceux-ci ont des ennuis, tout en recevant des quantités astronomiques de documents de la part des diocèses et des ordres religieux dans le monde entier. Rome doit également donner son accord pour défroquer un prêtre pédophile ou un clerc criminel.

Mais sous le Père Maciel, la Légion a toujours été un cheval fou, hors de tout contrôle. Le Père Maciel courtisait les catholiques les plus riches et les plus conservateurs, tout en entretenant des histoires sexuelles avec des jeunes, semble-t-il, d’origines plus modestes.

Les dépenses démesurées de Maciel pour entretenir ses enfants secrets, et cacher sa vie de pédophile, a soulevé des vastes questions. Les gens ont donné de l’argent à la Légion du Christ comme à une œuvre de charité religieuse.

Dauray, la nièce de Mme Mee, a perdu son procès contre la Légion sur un aspect technique ; La cour a estimé que, comme elle s’était engagée à redonner ensuite l’héritage à d’autres organismes de bienfaisance en conformité avec les souhaits de sa tante, elle manquait d’un statut légal personnel pour poursuivre la congrégation.

Son avocat, Jackvony, un ancien lieutenant-gouverneur républicain de Rhode Island, a déclaré au Daily Beast : « J’ai demandé au procureur général de Rhode Island de diligenter une enquête sur la Légion du Christ et de mener une action dans ce litige pour avoir interféré avec une œuvre de bienfaisance. Il a refusé. »

La Légion du Christ est en train de construire un hôtel de luxe sur la mer de Galilée, à côté d’un site archéologique qui serait le village de Sainte Marie-Madeleine, selon le New York Times et d’autres articles.

Les travaux ont commencé alors que la Légion était en train de fermer ou de se séparer de plusieurs écoles privées aux Etats-Unis, et de revendre quelques biens immobiliers situés dans le Rhode Island et dans le Connecticut, tout en faisant face à une marée de poursuites judiciaires et de nombreuses factures à honorer pour assurer sa défense.

Les jésuites, les dominicains, les franciscains et d’autres congrégations possèdent des écoles et des capitaux pour leurs facultés. Certains ordres religieux ont payé lourdement des affaires de prêtres pédophiles. Combien de congrégations religieuses, qui se qualifient d’œuvres caritatives, construisent et dirigent des hôtels cinq étoiles ? Où la Légion a-t-elle obtenu l’argent pour réaliser son énorme projet en Israel ?

A la lecture de la plainte contre son frère, Roberta Garza dit n’avoir vu aucun signe antérieur suggérant un tel comportement. Mais, elle était naturellement très troublée.

« La Légion a retiré Luis des États-Unis et l’a envoyé aux Philippines dans ce qui semble être une forme de punition », a-t-elle affirmé au Daily Beast. « Je ne sais pas si j’ai de la peine pour lui. Ce qui me désole, c’est que j’ai perdu tout ce que j’imaginais qu’une famille devrait être. Tout a volé en éclat, en grande partie à cause de Maciel et de la Légion. Et Luis leur a été bien utile pour les guider et pour dissimuler. »

Jason Berry a étudié la vie du père Maciel dans un documentaire diffusé en 2008 « Vows of silence » et dans son livre « Render unto Rome : The Secret Life of Money in the Catholic Church » (Crown) qui a obtenu le prix du meilleur livre d’investigation en 2011.

Voir en ligne : http://www.thedailybeast.com/articl…