Lundi 27 janvier 2014 — Dernier ajout mercredi 26 mars 2014

G. Bernard : Les vampires sont parmi nous !

Le vampirisme n’est pas qu’un mythe moyenâgeux. Il est une réalité bien actuelle, qui prolifère sur le subjectivisme et l’hédonisme ambiants. Un petit bijou. Par Guillaume Bernard, maître de conférences HDR à l’Institut catholique d’études supérieures

Les tueurs en série ne sont malheureusement pas les seuls à être mus par une perversion narcissique. L’extraordinaire de leurs crimes ne saurait faire oublier la gravité des sévices infligés dans la vie ordinaire par d’authentiques vampires, les persécuteurs du quotidien : le voisin sans gêne, le conjoint odieux, le collègue envieux, le supérieur tyrannique. Ils peuvent être des femmes aussi bien que des hommes ; il existe aussi des cas de couples (officiels ou non) dans lesquels l’un est le complément et l’esclave de l’autre. Obtenir justice contre un vampire est d’autant plus difficile que bien de ses violences ne laissent pas de traces : vexations, humiliations, insultes, spoliations.

Le vampire se nourrit de la vie d’autrui : il vole l’énergie vitale et les forces créatrices de sa victime. Pour ce faire, il cherche à établir une relation d’emprise ; ainsi connaît-il l’ivresse de la domination, voire de l’anéantissement psychologique et-ou social de sa proie. Le vampire appartient à la catégorie du pervers par son immaturité affective dont les principales caractéristiques sont l’égo-centrisme, la difficulté à résister aux pulsions, l’intolérance aux frustrations et la facilité à transgresser les normes. À la différence de tout un chacun qui peut commettre des actes empreints d’une certaine perversité mais les regrette et essaie de les réparer, l’endurcissement dans l’iniquité conduit le vampire à ne pas se remettre en question et n’avoir aucun remords.

Le pervers manipule sa proie en tenant des discours ambivalents ou paradoxaux. Il use à petit feu sa résistance par la répétition des agressions, alternant phases d’accalmie et d’attaque. Il cherche à culpabiliser sa victime de telle manière qu’elle doute d’elle-même jusqu’à se juger coupable. Il excelle dans l’inversion des responsabilités et peut même se présenter comme la cible d’une machination. La résilience de sa victime dépend donc de la vigueur de ses liens familiaux et amicaux.

Diviser permettant de régner, le vampire pratique le cloisonnement. Parallèlement, se donner l’image publique d’une personne rigoriste, notamment pieuse, favorise son impunité. Il cherche à réduire l’espace de liberté de sa proie (surveillance de son emploi du temps) afin de limiter sa capacité de révolte ou de pouvoir la dénoncer comme irresponsable ou insubordonnée. Le vampire ayant pris soin de se constituer un cercle d’admirateurs aveuglés, sa victime se heurte à l’incrédulité ou à la réprobation. Pour la discréditer (parent indigne, mauvais professionnel), le pervers n’hésite pas à asséner mensonges (par exemple sur ses compétences) et amalgames (à propos de ses fréquentations) proférés avec un tel aplomb que cela bloque toute contestation.

Il est vrai que le pervers exploite l’émotion et rejette les argumentations structurées, préférant les vues partielles à l’analyse du tout. C’est pourquoi il est vain d’espérer un dialogue et une juste négociation avec un vampire. Il ne connaît que les rapports de force et se sert du pouvoir, acquis notamment dans le cadre d’une institution, pour imposer ses caprices, faire et défaire les règles en fonction de ses intérêts. Ses relations sociales sont toutes conçues de manière utilitaire : il n’éprouve envers autrui ni respect ni empathie. Il est la fin (puisque, monstre d’orgueil, il incarne le bien) tandis que les autres ne sont que des moyens devant le servir docilement, ou être éliminés.

Des causes, comme un traumatisme affectif ou une schizophrénie intellectuelle, peuvent expliquer le glissement vers la tartufferie sadique, mais ne l’excusent nullement. Car la perversion vampirique c’est, dans le même mouvement, nier la souffrance d’autrui et en jouir. Comme le phénomène sectaire, le vampirisme profite du délitement du lien social (éclatement des familles, déracinement culturel, insécurités physique et sociale) et de la subjectivisation de la morale. Il illustre la conjonction du désespoir nihiliste et de la réification utilitariste de l’autre.

Valeurs Actuelles – le 17 octobre 2013

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