Jeudi 19 décembre 2013 — Dernier ajout mercredi 26 mars 2014

C. Beauclerc : Plus papiste que le pape ?

Nous sommes très honorés de publier aujourd’hui une analyse percutante produite par l’un des proches de notre collectif, à propos de l’une des racines du mal que nous dénonçons sur ce site internet : à savoir le phénomène de cour qui parasite les plus hautes autorités de l’Eglise. Un phénomène mal connu, mais extrêmement pervers.

« Pour tout le reste du monde c’était une cour anéantie, accoutumée à toute sorte de joug, et à se surpasser les uns les autres en flatteries et « en bassesse ».
Duc de Saint Simon

Vers la fin de son ouvrage « Moi, ancien légionnaire du Christ » [1], l’auteur, Xavier LEGER s’adresse directement au pape François d’une façon qui peut surprendre :

« Très saint Père, il y a deux façons de vous désobéir : la première, simple et tranchée, consiste à refuser votre autorité et à partir en claquant la porte. Cette façon a au moins un avantage : elle est explicite et claire. La seconde […] est beaucoup plus perverse : elle consiste à jouer la carte de la séduction, à se mettre au premier rang pour vous dire combien ils vous aiment, à vous promettre fièrement une « adhésion inconditionnelle », tout cela dans le seul but d’influencer votre jugement, de vous vendre des solutions miracle pour tous les problèmes de l’Eglise, qui sont autant d’écrans de fumée. »

Plus d’un lecteur peut se trouver choqué par une telle affirmation et penser, à bon droit, qu’il s’agit d’une exagération peut-être excusable en raison du traumatisme subi, mais en tout cas inopportune dans une adresse au Saint Père. Je me serais rallié à un tel point de vue si ne m’était pas revenue en mémoire cette forme de « journée des dupes » digne du duc de Saint Simon qu’avait constitué l’élection du cardinal BERGOGLIO au Pontificat suprême. En effet les mouvements et communautés qui n’ont pas arrêté de tarir d’éloges sur le Pape François depuis cette date du 13 mars 2013 ne sont-ils pas les mêmes dont on savait pertinemment qu’ils souhaitaient de tout cœur l’élection d’un cardinal italien bien connu comme papabile, archevêque d’un des plus grands diocèses du monde ? On conçoit aisément qu’une fois le choix opéré par le Conclave l’on se résigne et que l’on se rallie à la fumée blanche. Mais à quoi bon rajouter plus de louanges que n’en attend ce pape modeste ? De qui cherche-t-on à bien se faire voir et apprécier ? Je m’étais donc posé cette question et l’avais classée sans réponse jusqu’à ce que le texte de Xavier LEGER m’interpelle à nouveau.

Pourtant ce n’était pas la première fois que je constatais une nette différence de traitement entre les instituts et communautés reconnus canoniquement de droit pontifical et ceux qui bénéficient seulement ( !) d’une reconnaissance de l’évêque du diocèse local… Comme si les premiers prenaient avantage sur les seconds, étaient mieux placés. Pour tout dire : mieux en Cour à Rome. Mieux appréciés par la Curie. Bien qu’ils prennent soin de reproduire fidèlement les discours pontificaux dans leurs différents supports médiatiques, il m’apparaissait que certains, en réalité, n’en font qu’à leur tête.

Je parle évidemment de ceux dont on connaît les dérives… Ils se comportent comme les adolescents qui acquiescent à ce que leur disent leurs parents pour ne pas les heurter, et ensuite s’enferment avec les copains dans leur chambre pour fumer du cannabis…S’agit-il donc chez eux d’une attitude de façade, d’un moyen tactique utilisé pour bénéficier d’une relative impunité et s’adonner aux dérives qui s’appellent selon le caractère et l’histoire de chaque mouvement : abus de pouvoir, abus financier, abus sexuel, abus psychologique ?

Il me vient immédiatement à l’esprit le train de vie luxueux de tel fondateur de communauté douteuse qui s’est pourtant empressé de louer l’esprit franciscain du nouveau pape élu. Et puisqu’il est question d’esprit franciscain j’ai aussi sur les lèvres le nom tel autre mouvement, fidèle parmi les plus fidèles, papiste parmi les plus papistes, dont les opérations financières douteuses et à grande échelle sont de notoriété publique dans la péninsule italienne.

La nouvelle évangélisation : c’est nous !

Le papisme de ces mouvements s’affirme également dans la façon dont ils ont réagi à l’annonce de la nouvelle évangélisation. Il est clair qu’ils veulent se l’approprier : « la nouvelle évangélisation, c’est nous ». Tel est le message qu’ils nous adressent si l’on prend le temps de lire leurs documents ou de les écouter.

Cette attitude captatrice destinée à se faire voir est conforme avec leurs activités principalement orientées vers certaines catégories socio-professionnelles bien ciblées : pour tout dire les milieux aisés. Ils jouissent ainsi de moyens appropriés, et de prieurés cossus qui sentent bon la cire monastique. Leur comportement ne reflète guère ce qu’exprimait déjà Frédéric OZANAM dont on vient de célébrer le deuxième centenaire en Sorbonne, lui qui s’écriait le 30 janvier 1853 devant la Société St Vincent de Paul de Florence : « Eh bien, à l’œuvre ! Et que nos actes soient en accord avec notre foi ! Mais que faire ? Que faire pour être vraiment catholiques, sinon ce qui plaît le plus à Dieu ? Secourons notre prochain comme le faisait Jésus-Christ, et mettons notre foi sous la protection de la charité » [2].

Rappelons qu’OZANAM et ses compagnons étaient, eux aussi, confrontés en leur temps au problème de l’évangélisation face à un milieu universitaire très hostile. Après avoir essayé vainement des groupes de discussion et d’échanges appelés « conférences d’histoire », ils ont eu l’humilité de se remettre en cause et de prendre des avis extérieurs : M. BAILLY et Sœur ROSALIE. Alors ils ont compris que, pour évangéliser, ils devaient changer radicalement de méthode et aller vers les plus pauvres, « mettre leur foi sous la protection de la charité » : ce furent les Conférences St Vincent de Paul. Passer de « conférences d’histoire » aux « conférences St Vincent de Paul », n’est-ce pas un renouvellement ? Frédéric OZANAM avait compris que ce témoignage discret, plus que les joutes oratoires, était la meilleure réponse à apporter aux attentes du milieu universitaire. Mais, aujourd’hui, comment se peuvent-ils se renouveler, ceux qui se réclament justement du « renouveau » charismatique, mais restent figés depuis trois ou quatre décennies ? Le monde va vite. Les contextes se modifient. Est-ce en ressassant de façon permanente en milieu fermé les paroles et écrits de leur fondateur qu’ils porteront la bonne nouvelle aux démunis ? On a beau être nouveau, les tempes commencent à grisonner et le discours tourne au psittacisme.

S’ils veulent aider le pape pour la nouvelle évangélisation, ils devraient s’inspirer davantage des propos du cardinal SCHONBORN [3] concernant ceux que Jésus envoie : « Jésus les envoie avec pour seul bagage l’Evangile. Il leur a dit : n’emportez rien …Ceux qui sont appelés à annoncer l’Evangile sont dans le besoin : Jésus les envoie quasiment en mendiants. Pour annoncer l’Evangile il faut être disposé à recevoir ».

Mais savent-ils ce qu’est être dans le besoin ? Renoncent-ils à donner des leçons et sont-ils disposés à recevoir ? Cette question se pose à nous aussi, c’est vrai, et le pape François nous rappelle opportunément que nous devons nous abstenir de juger. Mais, au moins, nous abstenons-nous de faire antichambre dans les couloirs de la Curie, nous qui retordons déjà pas mal de fil pour nous faire entendre dans la salle d’attente de nos évêchés…

Tiens ! Parlons en justement de ces évêchés. Ce n’est pas nous qui les ignorons, qui les contournons : ce sont justement ceux qui, se targuant d’être reconnus à Rome, contournent nos paroisses, ignorent les efforts de nos diocèses en créant parallèlement à eux des séminaires, détournent par des appels vocationnels mal discernés la générosité d’une jeunesse toujours prête à se donner. Et si l’évêque du coin n’est pas content, qu’il se taise ! Nous sommes les plus forts puisque c’est nous qui nous adjugeons les vocations ! Et s’il y a un quelconque scandale menant au Tribunal ecclésiastique, qu’il attende patiemment que Rome juge en dernière instance. Tant pis si les abus empirent en attendant ! Tant pis si la justice ecclésiastique est encore plus lourde à remuer que la justice civile ! Rome nous aidera à étouffer le scandale !

Oui : je vois : vous allez m’accuser de partialité, d’esprit polémique. Alors permettez moi de vous citer un fait symptomatique.

Il concerne l’un de ces mouvements : le Chemin Néo-Catéchuménal, et un pays bien éloigné : le Japon. Quand le « Chemin » a voulu imposer sa loi dans les paroisses japonaises, la conférence des évêques du pays a cherché à l’en empêcher. Mais elle était moins bien introduite au Vatican que son fondateur, Kiko ARGUELLO le latino. Pourtant le président de la Conférence épiscopale du Japon était venu bien respectueusement se plaindre au pape en effectuant les courbettes et génuflexions qu’exigent l’étiquette et le respect dû au Souverain Pontife. Voici ce qu’en dit LA CROIX du 20 janvier 2012 :

« Déjà devant le pape, en 2007, le président de la Conférence épiscopale japonaise de l’époque n’avait pas hésité à parler de « problème grave » en évoquant les activités des membres du Chemin au pays du Soleil levant. « Au sein de la petite communauté que représente l’Église catholique au Japon, affirmait-il ainsi devant Benoît XVI, les activités des membres du Chemin, puissantes et assimilables à celles d’une secte, sont un facteur de division et de conflit. Elles sont la cause de souffrances profondes et douloureuses au sein de l’Église. »

On ne saurait être plus clair. Depuis l’arrivée dans ce pays, en 1579 d’Alessandro VALIGNANO, supérieur de la mission jésuite, l’Eglise japonaise mène une politique d’inculturation et d’indigénisation appréciée des intellectuels [4]. Elle résiste malgré les persécutions. Elle traverse plusieurs décennies, totalement coupée du reste du monde, sans pasteurs, et réapparaît enfin au grand jour grâce à sa persévérance. Et voilà que le Chemin veut imposer dans ce pays une formule liturgique prétendument universelle mise au point par son fondateur. Evidemment cela sème le désordre dans les paroisses où le mouvement s’introduit.

Mais M. ARGUELLO sait faire allégeance à Rome de façon plus habile que nos évêques peu familiers de la combinazione. La suite de l’histoire est connue…

* * *

Pour conclure gardons nous bien de généraliser à partir de ces quelques remarques, sachons nuancer nos propos. Reconnaissons que les mouvements religieux bénéficiant de la reconnaissance pontificale, jouissent d’une tranquillité qui devient vite, en cas d’abus, une impunité qui est un contre-témoignage, et reconnaissons que Xavier LEGER, dans son adresse au pape François, soulève une question que l’on aurait tort d’éluder.

Et, en paraphrasant Saint Simon, prions que, « pour tout le reste du monde les mouvements ecclésiaux, en totale liberté, accoutumés à toutes sortes de services, se dépassent en humilité et se renouvellent en vertus ».

Chrétien BEAUCLERC

[1Xavier LEGER & Bernard NICOLAS, « Moi, ancien légionnaire du Christ », Flammarion. Septembre 2013

[2Frédéric Ozanam de Gérard CHOLVY, Editions Fayard, page 241

[3Interview par Hélène DESTOMBES le 16/10/2012 sur Radio-Vatican

[4Paul GLYNN, « A song for Nagasaki » édité par The Marist Mission Centre, Hunters Hill N.S.W ; 2110 Australie , page 25

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