Jeudi 18 décembre 2014 — Dernier ajout mercredi 17 décembre 2014

Regnum Christi : le témoignage de M.

Avant de devenir pré-candidate [1], j’étais une adolescente comme les autres, et je commençais à avoir l’art de m’attirer les ennuis. A la fin de ma première année au lycée catholique du coin, ma vie est devenue compliquée : je passais mon temps à mentir à mes parents, à m’opposer à eux, je fuguais la nuit pour aller voir les garçons et des trucs comme ça.

Pendant les vacances d’été, on m’a envoyée dans une colonie encadrée par des femmes consacrées et des pré-candidates. C’était la première fois de ma vie que j’en rencontrais. En arrivant, j’étais persuadée que je n’allais pas beaucoup m’amuser, mais j’ai été gagnée par la joie qui émanait de ces femmes, l’atmosphère de charité et j’en suis venue à me convaincre que la pré-candidature était sans doute la meilleur option pour moi. Deux semaines plus tard, mes parents me conduisaient à Rhode Island pour le programme d’été. [2]

Les difficultés ont commencé immédiatement. Le soir même, j’ai pris la décision que la volonté de Dieu sur moi, c’était que je reste à Rhode Island pour y faire le reste de ma scolarité… et je me suis écroulée en larmes. C’était de loin la plus dure décision que j’avais prise de toute ma vie : quitter ma famille, mes amis, ma vie telle qu’elle était avant, pour adopter un style de vie complètement différent au nom de la volonté de Dieu. Après le programme d’été, j’ai passé trois jours à la maison pour faire mes valises, et je suis retournée à Rhode Island, pour de bon.

J’ai très vite ressenti de la culpabilité. C’était une charge bien lourde à porter pour une jeune fille de 15 ans. Je me sentais coupable de tout : coupable de mes luttes intérieures, coupable de ne pas vouloir vraiment être là, coupable de manquer à ma famille et à mes amis, coupable de ne plus mener la vie d’avant. Je me sentais aussi coupable de rompre parfois certaines règles, comme le silence absolu dans les pièces du centre, d’écouter de la musique aux toilettes avec mon walkman, de recevoir des lettres de mes amis masculins qui m’écrivaient avec des noms de filles. Mais j’avais absolument besoin de ces échappatoires, de ces petits actes de rébellions, pour ma santé mentale, parce que les règles qu’on m’imposait m’étouffaient. Du jour au lendemain, la volonté de Dieu dans ma vie était devenue extrême, et j’avais l’impression que je ne pourrais jamais la vivre à la perfection.

Je conserve également beaucoup de bons souvenirs de mes trois années de pré-candidature : des amitiés avec des filles merveilleuses, les escapades qui nous redonnaient le goût de la liberté, les bêtises et les farces qui nous permettaient de garder notre esprit éveillé. C’était aussi la recherche d’une relation personnelle avec le Christ, les heures d’adoration eucharistique, les magnifiques chants à la chapelle, etc. Cependant, il y avait comme une ombre sous-jacente qui enveloppait mon cœur en permanence, et qui devenait de plus en plus étouffante au fur et à mesure que s’approchait le moment de la « grande décision » : celle de devenir, ou non, consacrée du Regnum Christi ? Je me sentais seule, abandonnée, confuse, accablée par toutes ces sévères restrictions, telle une étrangère dans mon propre corps et ma propre âme. J’avais été projetée d’une vie d’adolescente insouciante (et qui en avait profité à fond) à une vie de détresse intérieure qui aurait pu faire s’effondrer même l’adulte le plus solide mentalement.

Je n’ai jamais rien dit à mes parents. Je me composais un visage courageux pour les 30 minutes de conversation hebdomadaire avec la famille, et je ne leur partageais que mes joies. Je leur mentais et les assurais que j’allais au mieux. Je craignais leur réaction : je savais en effet que c’était déjà très dur pour eux que je sois si éloignée d’eux, alors s’ils savaient ce que j’endurais, cela les aurait inquiété outre mesure.

Je me souviens qu’une nuit, alors que j’étais allongée sur le lit, je me suis dit que si je mourrais, cela n’aurait aucune espèce d’importance. La mort était préférable. Certaines nuits, je demandais au Bon Dieu de venir me prendre. Quand je repense avec le recul à ces nuits de désespoir, je suis horrifiée de voir comment le poids de ma vie, que la terrible vie de la pré-candidature avait déposée sur mes épaules, m’avait fait sombré si profondément.

On m’a séparée de mes plus proches amies (nous n’étions pas autorisées à avoir des « amitiés particulières ») et cela a provoqué en moi un immense sentiment de solitude. Ce n’est que des années plus tard que nous avons toutes réalisé que nous étions comme des étrangères les unes avec les autres, à cause de la culture du secret qui était profondément ancrée à la Légion du Christ et au Regnum Christi. Nous n’avions pas le droit de parler avec les autres de nos doutes, de nos souffrances, de notre état physique, spirituel et émotionnel. Nous ne pouvions rien partager de ces choses, sauf à nos directrices spirituelles, lesquelles avaient le contrôle ultime sur notre bien-être. Et en général, plutôt à notre détriment.

Je n’étais pas sûre de ma vocation, et l’idée d’être appelée à la vie consacrée me terrifiait. Le simple fait de penser que je pouvais passer le reste de ma vie dans un univers de contrôle aussi étroit, me donnait des douleurs au ventre.

En même temps, j’avais aussi peur de ne pas être appelée à la vie consacrée, après qu’on m’eût expliqué pendant des d’années que c’était la plus belle des vocations, que c’était une vocation pour les âmes d’élites, que les femmes que Dieu aimait vraiment étaient celles qui étaient appelées à la vie consacrée. Ainsi, si j’étais appelée à la simple vocation au mariage, cela signifiait-il que j’avais moins d’importance aux yeux de Dieu ? Que je ne serais jamais qu’une ratée, sans intérêt ?

Lors de ma dernière année, j’ai été invitée à effectuer un test psychologique afin d’entrer à la candidature. A l’issue de ce test, ma directrice spirituelle (qui se trouvait être également ma supérieure) m’a expliqué que j’étais tellement orgueilleuse que je pouvais rivaliser avec Satan, et que jamais je n’arriverais à me débarrasser d’un tel orgueil. J’étais complètement effondrée. A partir de ce jour là, j’ai commencé à penser que j’étais prédestinée à la damnation éternelle. J’ai porté ce poids avec moi pendant des années. Cela me hantait, et j’ai eu besoin, des années plus tard, d’un accompagnement spirituel de plusieurs années avec un saint prêtre capucin pour soigner les traumatismes spirituels et psychologiques que mes années de pré-candidature avaient laissées en moi.

La candidature, qui avait lieu en été, n’était pas assez longue pour mon âme en recherche, si bien que j’ai vécu avec les femmes consacrées pendant trois mois, de septembre à novembre, afin de prolonger mon discernement. J’ai vécu leur vie, et en ai partagé chaque aspect (ce qui, d’ailleurs, n’avait pratiquement aucune différence d’avec la vie des pré-candidates !). Ma consécration avait été programmée pour la fête du Christ Roi. J’ai appelé mes parents pour demander leur permission, étant donné que je n’avais que 17 ans. Mon père m’a demandé de lui laisser deux semaines. Pendant ces deux semaines, il est allé tous les jours prier à la chapelle, afin de faire un bon discernement pour moi. Puis, il m’a appelé et m’a demandé de prendre du recul pendant une année, de façon à avoir plus d’objectivité dans ma décision. J’étais ravie de sa décision. Quel sage et saint homme ! Je suis allée en parler à ma directrice/directrice spirituelle, qui m’a répondu : « Bien, êtes-vous obligée d’écouter votre père ? » J’étais scandalisée.

C’est à ce moment que mes yeux ont commencé à s’ouvrir et que j’ai compris qu’il y avait quelque chose qui clochait dans la façon dont j’étais traitée. Cela ressemblait à quelque chose mille fois entendue, une histoire que des consacrées nous racontaient souvent : cette « courageuse et sainte » femme consacrée qui s’était enfuie de chez ses parents pour se consacrer à Dieu, et n’avait toujours pu se réconcilier avec eux, mais ce n’était pas grave car elle savait qu’elle accomplissait la Volonté de Dieu au sein du Regnum Christi. Pour ma part, je savais que la Volonté de Dieu ne pouvait certainement pas aller à l’encontre du discernement de mon père, d’autant plus qu’ayant 17 ans, je dépendais de sa décision ! A ce moment, j’ai compris qu’il ne fallait pas que je reste une seconde de plus dans ce centre. J’ai plié bagage et je suis partie.

Ce ne sont là que quelques petits moments de mon expérience de pré-candidate et de candidate. Il y a tant d’aspects de cette vie qui ont contribué à créer un environnement difficile, hostile et préjudiciable pour la plupart de celles qui y ont vécu… Mes parents pensaient que le Regnum Christi prendrait soin de leur jeune fille, qu’elle serait protégée pendant son adolescence. Malheureusement, pour beaucoup d’entre nous, les blessures psychologiques, émotionnelles et spirituelles que la pré-candidature a laissé en nous sont plus graves que le mal que le « monde » aurait jamais pu nous faire. Je prie pour que chacune d’entre nous trouve la paix et la guérison.

Cette histoire est un témoignage tiré du blog 49 Week.

[1De même que la Légion du Christ dirige des petits séminaires pour recruter des jeunes garçons pour la congrégation, les consacrées du Regnum Christi dirigent des écoles destinées à recruter des jeunes filles. La « pré-candidature » correspond à la période du lycée

[2Dernière période de préparation avant la pré-candidature.

Vos réactions

  • Xavier Léger 19 décembre 2014 14:44

    D’après un certain nombre de témoignages, émanant même de personnes ayant eu de grandes responsabilités dans la congrégation, pratiquement rien n’a changé. Ce qui n’est pas étonnant, puisque les victimes n’ont pas été entendues lors de l’enquête… sic.

  • alexandre 18 décembre 2014 19:25

    Bonjour « M »,

    Ce témoignage date de quand s’il vous plait ? existe-t-il toujours de telles dérives en 2014 ? Il serait très éclairant d’avoir des précisions là dessus pour agir,

    merci par avance,