Lundi 7 avril 2014 — Dernier ajout mardi 8 avril 2014

Saint Ignace face à ses choix, un éclairage pour aujourd’hui

Aux antipodes des gourous obsédés par le besoin de faire du chiffre - pour faire bonne figure devant la hiérarchie - il y a les grands maîtres spirituels, comme Saint Ignace de Loyola, qui nous offrent les clés d’un bon discernement. Une conférence édifiante du père Arnaud de Rolland, sj.

Je vous propose de regarder l’itinéraire de saint Ignace sous l’angle des choix qu’il a posés et comment ses décisions peuvent éclairer les nôtres. Je vais d’abord vous donner quelques repères biographiques très rapides. Puis, nous nous arrêterons sur quelques moments-clés de son itinéraire à partir des extraits de son autobiographie."

L’itinéraire de saint Ignace de Loyola

Ignace naît en 1491 à Loyola, au Pays Basque. C’est la Renaissance, période d’ébullition, période de découverte de nouveaux territoires. Il est élevé par une nourrice car il perd sa mère très jeune. Il quitte le domicile familial vers 17 ans et se lance dans une vie active débridée comme un jeune noble de l’époque, visant une carrière à la cour. Cette vie est faite de « désirs vains de gloire », dira-t-il plus tard. Il est dans cette perspective-là.

Il sert à la cour de l’un des ducs espagnols, il y a quelques conflits, notamment avec les Français. Lors du siège de Pampelune, quelque chose va transformer son existence : il prend un obus dans la jambe. Ses beaux rêves de gloire tout d’un coup s’écroulent. Il a une trentaine d’années, et le voilà immobile. Il retourne chez lui à Loyola et tous ses rêves se sont brisés. Une fois rétabli, il décide d’aller vers Jérusalem. Il se dirige vers Barcelone pour pouvoir embarquer en direction de l’Italie puis de Jérusalem.

Sur ce chemin, il s’arrête à Manrèse, grosse bourgade à 25 km de Barcelone. Il reste là 11 mois, y vit une expérience spirituelle très forte qui va transformer son existence. C’est là qu’il va commencer à rédiger le livret des Exercices spirituels. Suite à un passage bref à Jérusalem où il ne peut rester, il décide d’entreprendre des études. Il commence ses études en Espagne puis se retrouve à Paris à la Sorbonne. A ce moment-là, il est âgé de 34 ans et se retrouve avec de jeunes étudiants de 20 ans pour étudier la philosophie, la théologie, etc.

En 1540, c’est-à-dire 20 ans après sa conversion liée à l’expérience de Pampelune, il fonde, avec des compagnons d’études qu’il avait trouvés à Paris, la Compagnie de Jésus. Ces hommes se mettent à la disposition du Pape pour être envoyés là où le Pape souhaitera les envoyer. Ignace est élu supérieur général à vie et débute une vie sédentaire, alors qu’il était auparavant pèlerin… (dans son autobiographie, il s’appelle « le pèlerin »). Il reste une quinzaine d’années à Rome comme supérieur général pour envoyer ses autres compagnons dans le monde. Il meurt en 1556. Voilà très brièvement l’itinéraire de saint Ignace.

Je vous propose de nous arrêter sur quelques lieux plus marquants et qui touchent à notre thème des décisions :

Loyola : le début du discernement

Ignace est blessé, il a pris un obus dans la jambe et le voilà immobile dans le château familial. Il ne sait que faire et on lui propose des lectures : la vie du Christ, la vie des saints, il n’a rien d’autre à « se mettre sous la dent ». Que se passe-t-il ? Une expérience très concrète :

Ignace et le début du discernement

6. En en faisant souvent la lecture, il s’attachait quelque peu à ce qui s’y trouvait écrit. Mais, cessant de les lire, il s’arrêtait quelquefois pour penser aux choses qu’il avait lues ; d’autres fois aux choses du monde auxquelles il avait autrefois l’habitude de penser. Et parmi les nombreuses choses vaines qui s’offraient à lui, l’une occupait tellement son cœur qu’il était ensuite plongé dans cette pensée pendant deux, trois, quatre heures sans s’en apercevoir ; il imaginait ce qu’il devait faire au service d’une dame, les moyens qu’il prendrait pour pouvoir aller au pays où elle se trouvait, les pièces de vers et les paroles qu’il lui dirait, les faits d’armes qu’il ferait à son service. Et il était si vaniteux de cela qu’il ne voyait pas combien il était impossible de pouvoir réaliser cela ; car la dame n’était pas d’une noblesse ordinaire : ni comtesse, ni duchesse, mais d’une condition plus élevée que celle de l’une ou de l’autre.

7. Cependant notre Seigneur venait à son secours en faisant qu’à ces pensées en succèdent d’autres qui naissaient des choses qu’il lisait. Car en lisant la vie de notre Seigneur et des saints il s’arrêtait pour penser, raisonnant en lui-même : « Que serait-ce si je faisais ce qu’a fait saint François et ce qu’a fait saint Dominique ? » Et il réfléchissait ainsi à de nombreuses choses difficiles et pénibles ; quand il se les proposait, il lui semblait trouver en lui la facilité de les réaliser. Mais toute sa réflexion était de se dire en lui-même :

« Saint Dominique a fait ceci : eh bien, moi, il faut que je le fasse. Saint François a fait cela : eh bien, moi, il faut que je le fasse. » Ces pensées duraient, elles aussi, un bon moment ; et puis d’autres survenaient auxquelles succédaient les pensées du monde dont il a été parlé plus haut, et il s’arrêtait aussi à celles-ci un grand moment. Et cette succession de pensées si diverses dura pour lui un long temps, et il s’attardait toujours à la pensée qui se présentait, qu’il s’agisse de ces exploits mondains qu’il désirait faire ou de ces autres exploits pour Dieu qui s’offraient à son imagination, jusqu’à ce que, fatigué, il la laisse et porte son attention sur d’autres choses.

8. Il y avait pourtant cette différence : quand il pensait à cette chose du monde il s’y délectait ; mais quand ensuite, fatigué, il la laissait, il se trouvait sec et mécontent. Mais quand il pensait à aller nu-pieds à Jérusalem, à ne manger que des herbes, à faire toutes les autres austérités qu’il voyait avoir été faites par les saints, non seulement il était consolé quand il se trouvait dans de telles pensées, mais encore, après les avoir laissées, il restait content et allègre ; mais il ne faisait pas attention à cela et ne s’arrêtait pas à peser cette différence jusqu’à ce que, une fois, ses yeux s’ouvrirent un peu : il commença à s’étonner de cette diversité et à faire réflexion sur elle ; saisissant par expérience qu’après certaines pensées il restait triste et après d’autres allègre, il en vint peu à peu à connaître la diversité des esprits qui l’agitaient, l’un du démon, l’autre de Dieu.

(Extraits de Le Récit du Pèlerin)

Comment cette expérience d’Ignace peut-elle éclairer nos décisions ?

1/ Malgré son obus dans la jambe, Ignace garde un grand désir : exploits pour la dame, faire aussi bien que saint François ou saint Dominique. Ces désirs peuvent paraître bien orgueilleux mais ils maintiennent en lui l’énergie d’entreprendre. Pour nos prises de décisions, il est important de ne pas tout de suite brider notre désir. Certes, il sera à purifier, mais il y a quelque chose à laisser s’exprimer car c’est cela qui donne l’élan qui permettra de faire de grandes choses. Il ne faut pas tout de suite brider le désir pour le rendre raisonnable. Laissez le désir s’exprimer, aussi fou, aussi radical qu’il puisse être !

2/ Ignace nous raconte, trente ans après son expérience tous les petits détails que nous venons de lire. Que se passe-t-il ? Ignace est en train de découvrir un monde intérieur. Le fait d’être bloqué sur son lit l’a obligé à s’arrêter. Tout d’un coup, il prête attention au fait qu’à l’intérieur, ce n’est pas le calme plat : des pensées lui viennent qui provoquent différents effets. Dans la durée, certaines pensées n’ont pas le même effet. Vous remarquez que, sur le moment, les pensées qu’il a (que ce soient les pensées pour la belle dame ou les pensées pour faire des exploits comme saint François ou saint Dominique) le rendent content. Mais dans la durée, la pensée des exploits pour la belle dame le laisse sec et insatisfait, tandis que la pensée de faire des exploits comme saint François et saint Dominique le laisse content et allègre. Il est important de repérer en nous, ce qui nous laisse, dans la durée, heureux et allègre ou à l’inverse triste et insatisfait. Il découvre – cela lui est donné, comme quelque chose de l’ordre d’une révélation – que cette distinction n’est pas neutre spirituellement. Un tri, un discernement va pouvoir s’opérer. Certaines pensées viennent de Dieu, les autres du démon.

En un mot, retenons de cette première expérience que toutes nos pensées ne sont pas bonnes. Parmi les pensées qui nous traversent, il y en a certaines qu’il va falloir suivre, il y en a d’autres qu’il va falloir ne pas écouter.

En lien avec cette expérience, Ignace va dire dans le livret des Exercices spirituels, quelque temps plus tard, comment il parle de ses pensées :

Je présuppose qu’il y a en moi trois sortes de pensées : l’une qui naît de ma liberté et de mon vouloir. Vous êtes venus ce soir écouter cette conférence, c’est vous qui l’avez décidé, c’est votre pensée que vous avez mise en œuvre. Donc la liberté, une décision qui s’engage dans une direction.

Ignace explique qu’il y a deux autres types de pensées qui viennent du dehors [j’actualise un peu en disant : qui viennent comme du dehors] : les unes du bon esprit, les autres du mauvais. Comment expliquer cela ? En ce moment même, des pensées vous viennent du dehors, ce sont mes paroles. Quand vous regardez les publicités à la télévision, elles sont conçues pour vous faire avoir des pensées (acheter la dernière voiture, partir aux Bahamas…), pensées qui viennent effectivement du dehors. Mais il y a des pensées (et là, j’actualise un peu) qui viennent ‘comme’ du dehors : c’est ce qu’Ignace est en train de vivre, c’est-à-dire des pensées que je n’ai pas provoquées : tout d’un coup un souvenir me remonte, une tentation m’attaque, ou une pulsion remonte.

En résumé : premier type de pensées : ma liberté et mon vouloir ; deux autres types de pensées qui viennent comme du dehors, les unes du bon esprit, les autres du mauvais.

Que nous dit la tradition spirituelle et qu’est-ce qu’Ignace est en train d’expérimenter ici ? La tradition spirituelle nous dit : « sois le gardien de ton cœur », « sois le portier de ton cœur », selon la très belle expression d’Evagre le Pontique, père du désert, « ne laisse pas entrer n’importe quelle pensée ». Autrement dit, je vais regarder les effets des différentes pensées qui me traversent et je vais petit à petit apprendre à faire le tri entre celles qui me laissent allègre et content dans la durée et celles qui m’emprisonnent et qui m’empoisonnent la vie. Une fois repérés ces différents effets des pensées qui nous traversent et que nous n’avons pas forcément provoquées – n’oublions pas que nous ne sommes pas responsables de nos tentations et que le Christ Lui-même a été tenté – tout l’enjeu de la liberté va être de s’engager : d’écouter les pensées qui ont été repérées comme venant de Dieu et de refuser, de ne pas écouter les pensées qui ont été repérées comme venant de l’adversaire, du tentateur.

Dans cet épisode, à plusieurs reprises, Ignace dit que ses yeux s’ouvrent un peu. Cela signifie que la question du discernement ne va pas se faire d’un seul coup. Après cet épisode, sur le chemin de Manrèse, à un moment Ignace hésite à tuer un Maure (un homme venant de l’Afrique du Nord) parce que cet homme a eu des propos théologiquement incorrects sur la Vierge Marie. Comme il ne sait se décider pour savoir s’il va tuer le Maure ou pas, Ignace raconte : je laisse la mule choisir le chemin. Et il se trouve – Dieu soit loué ! – que la mule n’a pas suivi le Maure… donc il n’a pas tué le Maure. Cela vous montre que sa capacité de discernement à l’époque n’était encore pas très aiguisée ; cela s’est fait petit à petit.

L’expérience de Manrèse

Ignace décide donc de partir vers Jérusalem et s’arrête dans une bourgade appelée Manrèse. Alors qu’il ne pensait y rester que quelques jours, en réalité il va y rester onze mois. Là, il va prier de manière très régulière, parler avec les gens de choses spirituelles et mener une vie très intense – parfois excessive – de prière, de mendicité et de jeûne. Je dis ‘parfois excessive’ car ses jeûnes vont lui détruire la santé, il va se laisser pousser les cheveux, les ongles…

Ce qui est intéressant dans cette expérience de onze mois à Manrèse, c’est qu’il a un désir ; ce désir l’a mis en route vers Jérusalem et il prend des moyens pour y voir plus clair :

  • il s’est séparé de son entourage pour ne pas être influencé par ses proches ;
  • il a quitté la maison familiale de Loyola ;
  • il se consacre tout entier à la prière, à la connaissance de Dieu pour y voir plus clair dans son désir.

Rien ne vient donc le distraire par rapport à cet objectif d’y voir plus clair sur sa propre vocation. Il remet donc en place une vie de prière, une vie sacramentelle. De fait, il n’y a pas de discernement qui tienne sans expérience de prière. Désormais, Ignace prête attention à ce qui l’habite, à ce qui se passe à l’intérieur, en lien avec cette expérience de Loyola, et il va commencer à le noter dans son journal spirituel. Il note dans un carnet et choisit d’en parler à quelqu’un : il va rencontrer très régulièrement un confesseur. Ignace sent bien que, compte tenu de tout ce qui l’habite, il ne peut plus avancer tout seul, mais il a besoin aussi de s’en remettre à quelqu’un d’autre et à en parler. Les moyens qu’il a pris n’ont pas pris beaucoup de rides…

Deuxième chose intéressante à Manrèse : les apparences peuvent être trompeuses. Vous connaissez l’expression « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Derrière son désir de faire aussi bien, sinon mieux que saint François et saint Dominique, quel orgueil ! Certes, il est bon qu’il ait un grand désir car il l’a mis en route, mais ce désir va devoir être purifié. Il n’y a pas de décision selon Dieu qui ne comporte pas, à un moment ou à un autre, une purification de ce qui, en nous, n’est pas ordonné à la relation à Dieu. Il y aura toujours, à un moment ou à un autre, une dimension de purification pour être vraiment libre. Nous savons tous que le péché nous entrave, et Ignace va faire cette expérience à Manrèse.

Que lui arrive-t-il ? Il a une crise de scrupules extrêmement forte, au point même d’envisager le suicide, il est complètement désespéré et ne sait pas comment s’en sortir. Il a des scrupules parce qu’il est inquiet des péchés qu’il a commis dans le passé. Il les confesse mais, après sa confession, d’autres péchés lui reviennent qu’il n’a pas encore confessés… Et c’est sans fin, une espèce de spirale infernale. Il va falloir, à un moment, que son confesseur dise : « Arrête ! » Malheureusement, son confesseur lui dit d’arrêter mais si jamais un péché lui revenait, il ne devait pas hésiter à venir lui en parler. Il faut tout recommencer ! Ignace est pris dans une crise de scrupules et perd le goût de l’existence.

Dans son journal, il écrit : « Là-dessus le Seigneur voulut qu’il s’éveillât comme d’un rêve. A partir de ce jour, il demeura libéré de ses scrupules, tenant pour certain que Notre Seigneur avait voulu le délivrer par sa miséricorde. » Je cite ce texte parce qu’il n’y a pas d’expérience authentique de décision importante dans nos vies qui n’ait pas une dimension relationnelle forte. Ignace fait l’expérience que c’est un Autre qui le remet debout. L’Autre, c’est le Seigneur. Il fait cette expérience que son existence ne doit pas reposer uniquement sur lui et qu’il y a une relation avec le Seigneur qui le structure. Dans les décisions importantes de nos vies, il y a toujours une dimension relationnelle : relation à Dieu, relation à l’ami, relation à l’être aimé auquel on donne confiance et qui nous fait confiance. Il n’y a pas de décision qui puisse être prise sans cette confiance et sans ce registre relationnel parce que toute décision importante dans nos vies vient toucher le désir que nous avons tous les uns les autres d’aimer et d’être aimé. Tous, nous avons ce désir et les décisions importantes de nos vies viennent toucher ce lieu là.

Pèlerin à Jérusalem

Manrèse, puis Barcelone d’où il embarque pour l’Italie et voilà Ignace à Jérusalem, l’endroit où il voulait vivre et aider les âmes. Il souhaite aider les personnes d’un point de vue spirituel, en étant au plus proche du Christ, en Terre Sainte. Que lui arrive-t-il par rapport aux décisions ? Le provincial des Franciscains, responsable des Lieux Saints à Jérusalem entend sa demande de rester de manière permanente en Terre Sainte :

Ignace à Jérusalem

46.(…) Le Provincial lui dit, avec de bonnes paroles, comment il avait appris sa bonne intention de rester dans ces Lieux Saints ; et qu’il avait bien réfléchi à la chose ; et qu’en raison de l’expérience qu’il avait d’autres pèlerins, il jugeait que cela ne convenait pas. En effet, beaucoup avaient eu le même désir, et l’un avait été fait prisonnier, l’autre était mort ; et l’Ordre était obligé de racheter les prisonniers. Aussi qu’il se prépare donc à s’en aller le lendemain avec les pèlerins.

A cela il répondit que son propos était très ferme et qu’il jugeait que rien ne lui ferait renoncer à le réaliser ; il donnait ainsi poliment à entendre que, bien que tel ne soit pas l’avis du Provincial, s’il ne s’agissait pas d’une chose qui l’obligeait sous peine de péché, aucune crainte ne lui ferait abandonner son propos.

A cela le Provincial dit qu’ils avaient autorité du Siège Apostolique pour faire s’en aller de là ou rester là qui leur semblerait bon, et pour pouvoir excommunier quiconque ne voudrait pas leur obéir, et que dans ce cas précis ils jugeaient que lui ne devait pas rester, etc.

Et comme il voulait lui montrer les bulles par lesquelles ils pouvaient l’excommunier, il lui dit qu’il ne lui était pas nécessaire de les voir ; qu’il croyait leurs Révérences et que, puisqu’elles en jugeaient ainsi avec l’autorité qu’elles avaient, il leur obéirait.

(Extraits de Le Récit du Pèlerin)

Ce récit est plein d’humour. Vous voyez Ignace, qui tient mordicus à son projet et qui le fait savoir, y compris aux plus hautes autorités de l’Église sur place. Puis vient un moment où le Provincial lui dit : « attention, j’ai pouvoir de vous excommunier ». Alors Ignace, devant l’autorité de l’Église, s’incline parce que, d’un point de vue spirituel pour lui, c’est le même Esprit qui me guide, qui nous guide et qui guide l’Église et ses pasteurs. Donc, il y a une conviction chez Ignace qu’il ne peut y avoir contradiction entre l’Esprit qui œuvre en chacun de nous et l’Esprit qui guide l’Église. Voilà un élément tout à fait fondamental de décision. Pour Ignace, choisir d’aimer le Christ, c’est choisir d’aimer l’Église. Servir le Christ, servir l’Église, c’est tout un, même si l’Église peut nous faire souffrir, comme parfois notre propre famille. De ce fait, avec ce ‘non’ de l’Église à son projet, Ignace échappe au rêve imaginaire et médiéval de rester comme un pèlerin itinérant en Terre Sainte.

Il retourne alors en Europe et se demande ce qu’il va devenir : « Que dois-je faire ? – quid agendum ? » Il décide d’étudier, il va petit à petit rentrer dans son siècle, le siècle de la Renaissance, des études, parce qu’il a compris que pour aider les âmes, il avait besoin de faire des études de philosophie et de théologie qui lui donneraient les autorisations nécessaires de l’Église pour enseigner et aider les autres.

Étudiant à Barcelone

Voilà donc Ignace âgé de plus de trente ans, étudiant à Barcelone où il va passer un moment.

Ignace et les études

54. (…) Et alors, revenu à Barcelone, il commença à étudier avec grande diligence. Mais une chose l’embarrassait beaucoup ; et c’était que quand il commençait à apprendre par cœur, comme cela est nécessaire dans les débuts de la grammaire, il lui venait de nouvelles intelligences de choses spirituelles et de nouveaux goûts ; et de telle manière qu’il ne pouvait pas apprendre par cœur et ne pouvait les chasser, bien qu’il luttât beaucoup contre elles.

55. Et alors, réfléchissant souvent à cela, il se disait en lui-même : « Ce n’est ni quand je me mets en prière ni quand je suis à la messe que me viennent ces intelligences si vives » ; et il en vint alors peu à peu à reconnaître que c’était une tentation. Et après avoir prié il alla à Sainte-Marie-de-la-Mer, près de la maison de son maître, lui ayant demandé de bien vouloir l’entendre un peu dans cette église. Une fois assis, il lui exposa fidèlement tout ce qui se passait dans son âme et combien il avait fait peu de progrès jusqu’alors pour cette raison ; mais qu’il faisait au dit maître une promesse en ces termes : « Je vous promets de ne jamais manquer d’aller vous écouter pendant ces deux ans, tant que je trouverai à Barcelone du pain et de l’eau avec quoi je puisse subsister. » Et comme il fit cette promesse avec une grande fermeté, il n’eut plus jamais ces tentations.

(Extraits de Le Récit du Pèlerin)

On retrouve là des choses qu’on a vues à Manrèse : les apparences peuvent être trompeuses. On pourrait dire à première vue que ces pensées sont bonnes, que c’est bien puisqu’Ignace a de grandes intelligences des choses spirituelles… Le problème est que ces pensées, aussi magnifiques soient-elles, l’empêchent de travailler. Or, il est là pour travailler. Il se rend compte également que ces pensées qui le traversent, qu’il n’a pas provoquées, ne viennent pas quand il prie. Alors, cela lui donne un certain nombre d’indicateurs : cela ne vient pas quand je prie et cela a un effet désastreux sur le projet que j’avais qui est celui d’étudier. Pour y voir plus clair, à nouveau, que fait-il ? Il en parle à son maître. Deuxièmement, il prend une très ferme résolution, une fois qu’il a repéré que c’était une tentation : ne plus laisser ces pensées le traverser en disant à son maître : « tant que j’aurai du pain et de l’eau, j’étudierai ». Et à ce moment-là, les tentations vont disparaître. Ce n’est pas magique mais c’est ce qu’il constate.

Dans la vie spirituelle et pour la prise de décisions, il faut donc avoir une très grande vigilance entre ce qui est vrai, authentique, qui vient de Dieu et ce qui est apparemment bon, louable mais vient d’ailleurs. La vie spirituelle est le lieu aussi des illusions. Vous voyez qu’il pouvait se laisser tromper et berner par ces pensées pieuses et ces grandes lumières spirituelles qu’il avait, et qu’il a réussi petit à petit à s’apercevoir qu’elles ne venaient pas de Dieu, qu’il s’agissait de tentations. Vous remarquez que pour cela, ce qui l’a aidé, c’est de regarder l’effet de ces pensées, le fruit produit par ces pensées : ici, un effet désastreux sur ses études. Cela ne vient pas de Dieu.

« Choisis donc la vie »

Pour conclure, que peut-on dire de ces quelques éléments de sa vie ? Pour Ignace, c’est au cœur même de l’engagement de sa liberté qu’il rencontre Dieu. Poussé par ce qu’il a pu percevoir en lui des appels de Dieu, des effets de Sa présence, de Sa joie et du côté allègre maintenu, d’une part, ou des tromperies, des tentations de l’adversaire, de l’autre, Ignace choisit d’écouter ce que lui dit l’Esprit. Il le choisit. En ce sens, on peut dire qu’il applique l’invitation que le Seigneur fait dans le livre du Deutéronome : « Choisis donc la vie ». Ignace va prendre un certain nombre de moyens pour la choisir. Il y a une véritable docilité à l’Esprit Saint qui commence, pour Ignace, par prêter attention à ce qui l’habite pour repérer les effets de l’Esprit et les effets du tentateur en lui.

On présente parfois Ignace comme un exemple de volontarisme chrétien. Pourtant, cette fermeté ne vient pas d’abord de ce que nous appelons ‘un caractère volontaire’ mais de la conviction de s’être décidé sous la motion divine. Sa préoccupation constante et première est toujours de se disposer à recevoir la grâce de Dieu. Parfois, il attend longtemps, il tâtonne mais c’est cela qui lui donne la bonne direction.

Très concrètement, je retiens pour nous trois éléments :

1/ Ignace, pour la prise de nos décisions, nous renvoie à une expérience de relation personnelle à Dieu, à l’amour de Dieu. Chacun est invité à découvrir personnellement que Dieu lui parle, notamment à travers les fruits de l’Esprit (cf. Ga 5, 22-23) : paix, joie, douceur, confiance dans les autres etc. Repérons cela en nous, ce sont autant de signes de Dieu.

2/ Cette relation personnelle à Dieu et au Christ devient comme une boussole pour lui, une ossature intérieure. Alors que tout s’est écroulé autour de lui (son projet de devenir un grand chevalier, etc.), cela va lui donner une ossature intérieure. Dans la culture qui est la nôtre, les repères extérieurs ont bien disparu. Nous sommes renvoyés à la question de notre ossature intérieure. Qu’est-ce qui nous structure ? Lorsque les repères extérieurs disparaissent ou deviennent flous, c’est au cœur qu’il faut chercher ce qui tient.

3/ Un moyen qui a aidé Ignace est la relation à un accompagnateur, à un confesseur. Il a parlé de sa vie spirituelle à quelqu’un. Cet accompagnement peut aider à reconnaître l’action de Dieu en chacun de nous pour nous laisser guider par cette action de Dieu en nous.

Nous découvrons alors, avec Ignace, qu’une telle expérience de se laisser mener par l’Esprit, dans la prière et dans la vie quotidienne, nous aide finalement à nous engager plus librement au service de nos frères dans l’Église et dans le monde.

Voir en ligne : http://www.mavocation.org/actualite…