Mardi 8 janvier 2013 — Dernier ajout lundi 8 avril 2013

« Tout n’est que mensonge ! »

Voici l’histoire du père James Manus McIlhargey, prêtre légionnaire du Christ, mort à 59 ans… en disgrâce au sein de sa propre congrégation, pour avoir contesté, petit à petit, les différentes formes d’abus psychologiques et spirituels inhérentes à la Légion du Christ. Texte original, en anglais, sur le site de Regain Network.

Par Kevin B. Fagan, Docteur en philosophie

En mémoire du Père James Manus McIlhargey +1946-2005

Le 11 Octobre 2005, le père James Manus Ilhargey est entré dans l’éternité, à Conception, au Chili.

Ayant grandi dans le Comté de Donegal, en Irlande, il entra en 1964 dans la congrégation des Légionnaires du Christ, devenant ainsi le premier de ses membres d’origine irlandaise. Il fit ses études à Dublin, puis à Salamanque et à Rome, où il reçu le nouveau nom de James, selon le souhait du fondateur de la congrégation, le père Marcial Maciel.

Son activité pastorale fut des plus fertiles au Mexique, en Irlande, en Italie, en Espagne et au Chili. Embrassant d’un seul cœur l’idéal de la Légion et doué d’un charisme de meneur de jeunes, il collabora efficacement à l’organisation naissante du mouvement des jeunes de l’ECYD et à l’administration de nouvelles écoles légionnaires.

Parallèlement, il recruta un grand nombre de jeunes pleins de talents, dont certains sont devenus aujourd’hui les piliers de l’organisation à la Direction Générale de la Légion, à Rome. Cependant, l’exercice de son esprit critique confronté à des évènements déterminants, l’a conduit à se démarquer progressivement du groupe.

De là provient le surnom de « rebelle » (recalcitrante), que lui a conféré le père Marcial Maciel, et le fait que ses dernières années au Chili aient pu être à la fois l’expression d’un réel accomplissement sacerdotal et celui d’un abandon de la part la congrégation.

C’est à Kevin Fagan, ami de longue date de James Manus, que REGAIN a demandé d’évoquer son souvenir, retraçant les grandes lignes d’une vie d’ami fidèle et d’un prêtre dévoué.

Dernier Adieu

Il y avait à l’arrêt du bus à Conception au Chili, en ce 7 août, un ciel froid mais clair. Mon adieu au prêtre en phase terminale de maladie avait pris les mots de la vieille ballade irlandaise « les Maisons de Donegal » qui dit : « Le temps est venu pour moi de m’en aller, et de vous dire adieu. Mais lorsque je m’en irai loin d’ici, je me souviendrai de votre amitié. »

Comme le bus quittait, trop vite à mon gré, les lumières de la ville pour entrer dans la nuit hivernale, je me retrouvais seul avec mes larmes, face aux étoiles. En cette fin d’année 2005, je rends grâce à Dieu pour la vie d’un ami, un frère, un authentique chrétien dont le père Declan a pu dire justement dans son prêche de funérailles, qu’il avait marqué à tout jamais ceux qui l’avaient connu.

Star de Football

Nos chemins se sont croisés en été 1968, au nouveau noviciat de Dublin. Pour nous, les novices, Manus était comme un grand frère qui, fraîchement émoulu de ses études de philosophie à Rome, était revenu pour chercher des vocations. Très vite, sa réputation de grand footballer avait fait le tour du noviciat. Comme la plupart d’entre nous, il avait payé le prix fort pour suivre le Christ et s’engager dans la Légion. Nous croyions tous, alors, d’après ce que nous enseignaient nos supérieurs, que le Christ nous avait choisis de toute éternité pour tout quitter et devenir ses Légionnaires. Mais pour Manus, c’était différent. C’était un champion de football qui aurait pu faire carrière dans le Club de Manchester. Maintenant, on priait pour que Manus fasse partie de notre équipe, car sa présence était un gage de succès. C’est ce qu’il a prouvé jusqu’à la fin… jusqu’au dernier coup de sifflet.

Servir Dieu Seul

Un autre genre d’activités nous attendait l’été 1970 à Salamanque, en Espagne, où nous étions partis pour faire nos Humanités Classiques. Au cours de l’été, nous passions un long mois en silence, afin de faire une retraite selon les Exercices Spirituels de St Ignace. Notre but sur terre consistait à aimer, honorer, servir Dieu dans le but de sauver nos âmes. Tout le reste n’avait d’intérêt que rapporté à cette fin.

Les gens, les lieux, dans ce monde incertain ont une valeur qui dépend du discernement de chacun. Bien peu d’entre nous réalisaient alors combien cette vision radicale de la vie allait déterminer nos chemins.

Pour vérifier l’efficacité de cette retraite, Manus fut envoyé, pour un « stage apostolique », à l’Institut Irlandais, nouvellement construit dans la zone industrielle de Monterrey, au Mexique, avec le frère Thomas White, aujourd’hui prêtre dans la banlieue de Los Angeles. Quant à moi, je prenais joyeusement le bus légionnaire, pour étudier la philosophie à Rome.

Les hauts faits de Manus

Il s’avéra que Monterrey fut également ma destination suivante, plus tôt que je ne le pensais. J’arrivais là-bas deux ans plus tard, après un passage en Nouvelle Angleterre, où j’avais été l’assistant du frère David Owen, alors en tournée de recrutement aux Etats-Unis.

Quand je suis arrivé à Monterrey - hasard ou providence ? - c’est Manus qui m’a ouvert la porte et m’a offert quelque chose à manger en pleine nuit. Par la suite, nous prendrons souvent nos repas ensemble.

Pendant les deux années qui suivront, Manus continuera à développer ses talents à travers son chemin de vie consacrée au Seigneur, comme directeur des études pour la section d’enseignement supérieur de l’Institut Irlandais. A l’école, Manus était un leader accompli, obtenant de très bons résultats de ses étudiants, grâce au soin personnel qu’il portait à l’égard de chacun d’entre eux, et à son impartialité dans l’application des règles.

C’était ma joie de l’accompagner à des retraites et des rassemblements de jeunes, organisés dans un ranch, situé à la lisière de la ville. L’ascension du sommet qui la domine, le Chipinque, faisait partie de sa façon de guider la jeunesse vers l’excellence. J’assistais avec enthousiasme à la fondation de l’ECYD à Monterrey. Sa vision de l’engagement des adolescents pour le Christ portera beaucoup de fruits pour la congrégation. Manus est celui qui fut à l’origine du recrutement dans la Légion du Christ de certains de ses membres qui deviendront pas la suite les hauts responsables de l’ordre : entre autres, le père Luis Garza (Vicaire Général) et le père Evaristo Sada (Secrétaire Général).

Changements de postes

L’interruption brutale de ma charge à Monterrey coïncida avec le départ du père Pedro Martin Saéz, nommé directeur de l’Institut Irlandais et Supérieur de communauté. Au cours de l’une de nos dernières conversations, Manus et moi nous nous sommes rappelé comment le père Pedro Martin avait été contacté personnellement et convoqué dans l’urgence pour rencontrer le père Maciel, à New York. Le père Pedro avait obéi, malgré l’évidence d’une machination en amont. Maciel avait à sa solde un détective privé (dont il avait loué les services en Espagne par l’intermédiaire du père Tarcisio Samaruego, dernièrement à Cheshire, dans le Connecticut) et qu’il avait mis sur les traces de Pedro. D’autres sources de bonne foi confirmèrent par la suite que le père Maciel avait bel et bien échafaudé un transfert aérien via l’aéroport la Guardia, à New York, pour accélérer le départ de Pedro de Mexico et des Etats-Unis vers son pays d’origine, l’Espagne. Une confrontation avec la police douanière espagnole, à son arrivée à l’aéroport de Madrid, lui ferait vite oublier son départ forcé.

Manus ambitieux ?

Après une année passée à l’Institut Irlandais de Mexico, je suis retourné à Rome, dans le Centre d’Etudes qui était dirigée à l’époque par le père Juan Manuel Dueñas. Au cours des examens de fin d’année, dans les beaux jours d’été, les religieux prenaient leur repas en plein air, à l’ombre des pins romains dispensateurs de fraîcheur. Manus revint également à Rome, lui aussi, à cette époque là. Quelques temps plus tard, le père Dueñas se mit à critiquer publiquement les légionnaires qui cherchaient leur gloire personnelle (« hacen rancho aparte » : ils font bande à part !) et non celle de la Congrégation. En fait, le père Dueñas avait été choqué de voir que Manus avait reçu pas moins de 300 lettres de la part des jeunes dont il s’était occupé à Monterrey. Pour le père Dueñas, c’était là une preuve absolue de son ambition personnelle ! Lâchement, je n’ai pas pris la défense de mon ami… mais j’ai pensé à quel point cette remarque était injuste devant tant d’efforts et de réalisations concrètes au bénéfice du

Mouvement et de la Légion

Pendant la dernière semaine que nous avons passé ensemble cette année-là, Manus m’avait confié qu’il considérait le père Dueñas comme un « robot insensible. » Après s’être imposé comme directeur spirituel, ce dernier l’avait invité à suivre une « réorientation morale ». Manus riait, de son bon cœur d’irlandais, au souvenir de l’attitude du père Dueñas lors des entretiens de Direction Spirituelle : ne levant pas les yeux des feuillets sur sa table, il lui demandait brièvement : « Quels sont vos problèmes ? » et lui, de répondre poliment : « Je n’en ai pas, mon père ». Malgré les formes de politesse, une telle réponse était un véritable manque de respect de la part d’une âme vouée à vénérer son supérieur comme étant le représentant direct de Dieu. A cause de cela, et d’autres choses de ce genre, le père Maciel allait bientôt affubler à Manus le surnom de « el recalcitrante » (le rebelle).

Les légionnaires ont-ils droit au pain grillé ?

Peu après, Manus fut affecté à Conegliano, en Italie, où se trouvait une « communauté sous surveillance » (terme utilisé par le père Raymond Cosgrave). De tels îlots d’exil dans lesquels les dissidents sont relégués ou finissent au mieux, par quitter la congrégation, sont pratiques courantes.

Un incident de surveillance a particulièrement amusé Manus : le père Supérieur, John O’Nelly, actuellement à Santiago, au Chili, avait envie d’avoir du pain grillé au petit déjeuner. Le père supérieur, cependant, considérait ce désir comme contraire à la volonté de Dieu, et peut-être également, je suppose, à l’enseignement de l’Eglise. Quoi qu’il en soit, le père Maciel dut intervenir pour régler le conflit, en écrivant une lettre à cet effet, lui permettant de satisfaire son désir de pain grillé, innommable faiblesse mondaine - quoiqu’il en soit.

Rencontre fortuite dans un bus

Nos chemins se sont séparés. Je suis parti pour Mexico travailler aux vocations. Manus restait à Rome. Un incident amusant auquel il fit allusion quelques temps plus tard concernait le père Roberto Gonzalez, un grand professeur de théologie morale, qui disparu soudainement de la Congrégation. Le père Roberto travaillait en effet également à la Congrégation pour les Evêques, au Vatican, et une rumeur disait que le cardinal Baggio, Préfet du Département, avait surpris le père Gonzalez en train de donner des informations confidentielles sur des nominations à venir au père Maciel. Les voies de Dieu ne sont pas les nôtres et il se trouve que Manus rencontra par hasard le père Gonzalez dans un bus de Rome. Roberto Gonzalez lui expliqua qu’il était devenu prêtre diocésain, dans une paroisse de la banlieue romaine.

Un peu plus tard, un nouveau directeur spirituel fut affecté à Manus. Il s’agissait du père Rafael Arumi, qui est mort récemment, et qui était le Directeur Territorial des Légionnaires en Europe. Manus, qui cherchait à connaître la volonté de Dieu, lui demanda lors d’une conversation, en le regardant droit dans les yeux : « Où est le père Roberto Gonzalez ? ». Ce dernier répondit sans sourciller qu’« il était parti pour une mission spéciale au Mexique ». Je me souviens encore, des années plus tard, de Manus, avalant une tranche de pizza et disant « Tout n’est que mensonge ! ». Quand j’eus fini ma gorgée de Chianti, je compris qu’il parlait de la Légion.

La réponse de la Légion vint plus tard sous une autre forme. Le père Maciel fit un discours à la communauté de Rome traitant de questions soigneusement choisies : il encourageait les religieux à suivre de près l’exemple de Jésus, loin des sentiers battus du monde. Les futurs chefs de l’Eglise du 21e siècle pesaient chaque mot du divin message. Maciel, cependant, devint de plus en plus hargneux, ridiculisant Manus James, sans citer son nom, comme étant un exemple de frère, zélé au début, mais qui était devenu égocentrique. En sortant de l’auditorium, aucun des prêtres présents n’osa prendre la défense de Manus, sauf un : le père Lancelot McGrath

En dépit de la règle interdisant les « amitiés particulières » et la prompte obéissance, des chemins entre légionnaires se croisent et permettent à une amitié spirituelle de croître dans les fissures du béton.

Le sacerdoce du père James, ses diverses fonctions et la façon dont elles étaient assumées, les fausses accusations, « les malentendus », son chemin qui a croisé celui de l’auteur.

Retenus à Santiago

Après son ordination, Manus fit un passage en Irlande, puis se rendit au Mexique. Alors qu’il se trouvait à Dublin il « recruta » Declan Creighton pour la congrégation. D’où la demande qu’il me fit dans un email, le janvier 2005 :

« J’ai dit personnellement et directement au père Cardenas que j’avais besoin d’un prêtre pour m’accompagner et prendre ma relève au moins jusqu’en septembre, étant entendu que le seul que je pouvais accepter était le père Declan. Tous les autres me rendraient nerveux, etc. J’ai envoyé ce message le 27 décembre… et j’attends toujours la réponse. Typique de la Légion ».

La réponse tardive et lacunaire du père José Cardenas - personnage emblématique de la Légion au Chili - délivrée par le père O’Keefe, qui avait fait auparavant une visite de 20 minutes au prêtre malade, disait simplement : « Tous les frères sont trop occupés à Santiago ». Au moins, un résultat positif fut le fait que le père Declan fut choisi pour célébrer les funérailles de Manus, et fit, en cette occasion, un prêche émouvant.

A Monterrey, au Mexique, Manus avait été témoin des énormes sommes d’argent transférées des écoles de la Légion aux Quartiers Général de la Légion à Rome. Il était au courant des fausses accusations de vol perpétrées à l’encontre de Pedro Martin, ancien directeur d’une école légionnaire.

Promesses non tenues

Manus a vite compris où allait cet argent. Horreur et consternation sont les mots qu’il a employé pour dire sa réaction quand il a rencontré par la suite, dans l’hôtel le plus luxueux de Valence, en Espagne, le père Maciel, menant un train de vie de roi.

C’est là, à l’école du Cumbres, à Valence, que nos chemins se sont croisés encore une fois. En effet, après six années d’obéissance aveugle au service des vocations, j’étais récompensé et promu directeur de cette école, remplaçant Manus, parti pour Conception, au Chili. Selon les techniques habituelles de manipulation légionnaire, il avait appris sa mutation, non pas à Valence, mais en Irlande, alors qu’il rendait visite à sa famille. Il reçut l’ordre de se rendre immédiatement à Rome, pour rencontrer le père Maciel. A peine arrivé, il fut avisé que Dieu voulait qu’il se rende au plus vite au Chili.

A ce stade, Manus ne croyait plus au même Dieu que Maciel. Sans un mot, il retourna simplement en Espagne prendre ses affaires. A Valence, il me dit la vérité sur les méthodes mises en œuvre pour fonder et développer l’école. Le problème majeur résidait dans la personne du père Alfredo Torres, qui n’avait tenu aucune des ses promesses envers les parents, ni les professeurs, ni les collaborateurs dans l’administration, laissant à Manus tout le poids de cette responsabilité. C’est lui qui devait diriger l’école et ensuite faire face aux parents grugés. Une fois de plus, c’était un exemple de la tactique de la Légion : Un membre donne des ordres, un autre est confronté au public.

Manus m’avait suggéré de demander au père David Owen d’être mon guide spirituel à Valence. Ce dernier avait été directeur dans une école similaire à Madrid (l’école Everest), et il savait comment traiter avec Torres. Je prie tous les jours pour ce cher David, où qu’il soit, pour la patience et la gentillesse dont il a fait preuve à mon égard, tandis que nous arpentions les patios du Cumbres et foulions le sable de la Méditerranée. Les secrétaires beaux-garçons

Nous nous sommes alors mutuellement promis de rester en contact. Je lui suggérais de se fixer sur Conception, une ville coloniale au bord de la mer, où j’avais été bien reçu par l’Archevêque Mgr Fernando Moreno. J’étais loin d’imaginer ce que la providence lui réservait pour qu’il puisse s’accomplir dans la vie pastorale au cours de ses dernières années. J’avais passé un certain temps à Valence quand arriva le père Bernardo Skertchley, ancien secrétaire personnel du père Maciel. Alors que je commentais à Manus certaines attitudes déplorables de ce dernier, il me dit : « N’as-tu pas remarqué que tous les secrétaires de Maciel sont de jolis garçons, tous blonds ? » C’est seulement quelques années plus tard que je compris tout le sens et la portée de cette question.

Conscience et Cardinaux

Manus ouvrait peu à peu des portes à Conception, dédiant son ministère à la jeunesse dans les écoles secondaires et les collèges, tandis que je sortais de la Légion pour rejoindre le clergé diocésain de Fort Worth, au Texas. Comme convenu, je restais en relation avec Manus, content de lui envoyer des livres pour sa bibliothèque et des fournitures pour sa nouvelle chapelle « San Patricio ». Nous étions tous deux heureux de voir le père John O’Brien quitter la Légion et continuer son ministère de prêtre dans sa ville natale de Portlaoise, en Irlande.

Ainsi ne faut-il pas s’étonner si Manus désira faire escale à Dallas, au Texas, avant de se rendre à Dublin. « J’aimerais partager des expériences et comparer des notes », insistait-il. Je voulais aussi avoir son opinion sur ma thèse de doctorat portant sur le thème de la liberté de conscience chez le cardinal Newman - dont j’avais expérimenté l’absence au sein de la Légion. J’avais également eu l’occasion de parler avec le Cardinal Arinze à propos de l’approbation papale des Constitutions de la Légion manifestement non-canoniques. Ce dernier m’avait répondu que le Pape ne se prononçait jamais personnellement sur les Constitutions des ordres religieux, et encore moins sur des éléments qui ne paraissent pas conformes au droit canon.

Je suis descendu de ma paroisse vers la campagne, dans ma vieille Oldsmobile, affublé d’un short et d’un chapeau Texas, vêtements si peu conformes à ceux des Légionnaires. Après avoir pris Manus à l’aéroport, mes yeux se fixèrent sur la cafétéria de l’université de Dallas, « une université catholique pour des libres penseurs », me disant que c’était un lieu idéal pour notre rencontre fraternelle.

Réforme ou effondrement ?

La réussite de Manus à Conception me remplissait de joie. « Eh Bien, pensais-je, je suis celui qui a fondé la Légion sur ce territoire… et personne mieux que Manus peut convenir à cet endroit ». Il voulait savoir ce que représentait mon expérience diocésaine. Un style de vie totalement différent, je l’avoue. Reste où tu es, lui disais-je : nous ne sommes pas préparés pour administrer une paroisse, dans un environnement différent - tout en pensant tous les deux que nous aurions dû quitter la Légion, il y a des années.

Dans mon analyse concernant la liberté de conscience chez les légionnaires, je lui ai demandé si l’on pouvait concevoir une réforme de la Légion de l’intérieur, pour s’aligner sur l’enseignement de Vatican II et du Droit Canon. Ce qui signifie : libre choix des Directeurs Spirituels, liberté de conscience de quitter le groupe et liberté de communiquer avec les évêques locaux. Manus me répondit : « Si tu enlèves une brique du mur totalitaire, c’est tout l’édifice qui s’effondre ».

Un de mes derniers souvenirs dans la congrégation était un déjeuner avec l’ancien archevêque de Hartford, dans le Connecticut, Mgr. Daniel A. Cronin. J’imagine que Son Eminence, comme tant d’autres dignitaires de l’Eglise, n’avait pas idée que sa visite au noviciat des Légionnaires, à Cheshire, avait été orchestrée jusque dans les plus petits détails et que seule une poignée de membres triés sur le volet avaient été habilités à communiquer avec lui.

Manipulations machiavéliques

Dans une note personnelle, Manus m’avait demandé l’avis d’un juriste de droit canon, un religieux de préférence. Je lui en recommandais un que je connaissais bien et qui était aguerri aux méthodes machiavéliques.

Nous l’appelions de temps à autre sur mon portable. Plus tard, Manus voulut comparer deux lettres du père Maciel. La première - écrite à la machine - ordonnait à Manus de quitter Conception et de se joindre à la communauté légionnaire de Santiago. La deuxième, manuscrite, disait que l’archevêque de Valence avait reçu une plainte le concernant à propos de relations intimes avec une étudiante de l’école qu’il avait dirigé en son temps - Maciel prétendait avoir en sa possession la photo confondante.

Le fait aussi que les deux lettres étaient arrivées en même temps, n’était pas normal. Manus y voyait une tactique d’intimidation qui avait déjà été utilisée contre Paul Lennon, un autre prêtre légionnaire.

Nous avons décidé de vérifier les allégations. Il se trouve, heureusement, que je connaissais personnellement la victime et ses parents, du fait que j’avais été le successeur de Manus. Nous avons appelé le bureau de la Chancellerie de l’Archevêque et contacté les parents. Quelques semaines plus tard, Manus reçut un appel téléphonique inopiné de Maciel. A deux heures du matin, il lui expliquait qu’il y avait eu « malentendu » sur l’information.

Ordre et Loi

Le problème canonique était donc le suivant : être ou ne pas être légionnaire selon la loi de l’Eglise.

Fort des conseils que lui avait donnés notre ami, Manus était préparé, quand Maciel joua cette dernière carte. Il ne se sentait pas appelé à la vie diocésaine tandis que le ministère des jeunes, tel qu’il le vivait à Conception, semblait être sa vocation. Sa famille en Irlande l’avait toujours soutenu et était prête à l’accepter de retour à la maison si le pire du pire devait arriver. Appelé à Santiago, Manus attendait patiemment Maciel, en retard comme à l’accoutumée. Le père John Devlin lui dit que Maciel avait été retardé à cause d’une visite aux dames consacrées. Manus l’informa qu’il devait se rendre à l’aéroport dans une demi-heure. Maciel arriva cinq minutes plus tard et lui demanda de nouveau de retourner à Santiago, argumentant que certains membres du Vatican pourraient s’étonner de le voir vivre en dehors de la vie communautaire. Manus ne se fit pas embobiner.

Il savait que de telles situations étaient autorisées par le Droit Canon et étaient d’ailleurs pratiquées par la Légion depuis des années. En étaient l’exemple le père José Maria Escribano à Saragosse, en Espagne, ou le père Fintan Lawless à Illapel, au Chili, ou le père Thomas Henningan à Rye, dans l’Etat de NewYork, ou encore le père Desmond Coates à Queensland, en Australie. De plus, il comptait sur la bienveillance de l’Archevêque quand il serait de retour à Conception. La question fut réglée au cours d’une deuxième conversation dont l’issue laissait prévoir que ce serait sa dernière visite dans une maison de légionnaires.

Sur ce, Manus demanda au père Cardenas, le Directeur Territorial des Légionnaires en Amérique du Sud, une dispense de ses vœux (Can. 686, 1), lui permettant de quitter légalement la Légion pour aller servir l’Eglise ailleurs. Cardenas, connu pour être un personnage plein d’humour, nia qu’une telle possibilité exista. Désormais persona non grata, Manus allait être immanquablement tenu à l’écart de la Légion, jusqu’à sa perte de connaissance sur son lit de mort, sept ans plus tard.

Prêtre en conscience

Manus voyait clairement les choses : travailler à Conception tout en gardant de bons rapports avec tous y compris les Légionnaires. Il préférait laisser les gens juger pas eux-mêmes, ne disant ni du bien, ni du mal de la Congrégation. Il se dédia à la fondation d’un nouveau club Faro, devint aumônier à l’école St Jean et à l’Université du Développement et construisit la chapelle San Patricio, qu’il offrit délibérément au diocèse. En outre, une foule composée de familles et amis venaient à lui, car ils voyaient en lui un vrai guide dans leur foi catholique. Il lui était impossible de traverser la ville, sans que des personnes ne s’approchent de lui pour le saluer et entamer avec lui un brin de conversation. Dans la dernière homélie que j’ai entendue de lui, il insistait sur notre amour personnel avec le Christ qui marche avec nous ici-bas et après.

Mes tout-petits

Comme beaucoup, j’avais été très choqué par les accusations de pédophilie à l’encontre du père Marcial Maciel. Au cours des 26 ans passés dans la Légion, je n’avais jamais assisté à des conduites indécentes de ce genre. Au contraire, dans notre travail de recrutement vocationnel, nous prenions soin d’éviter de faire entrer dans la Congrégation des personnes ayant des tendances homosexuelles avérées… « Tu es bien naïf ! » me répondit alors Manus.

Cependant l’article paru dans le Hartford Courant était très crédible et le livre écrit en 2003 par un ex légionnaire, Alejandro Espinosa, dénonçait publiquement les nombreuses activités pédophiles de Maciel. Je n’en suis qu’à la moitié du livre… Tout cela est très lourd. De nombreuses nouvelles informations pour moi, et d’autres informations que j’avais remarquées par moi-même, consolident les accusations. C’est vraiment sordide et pathétique… Et accablant pour Maciel.

Lorsque le père Alvaro Corcuera a été nommé Supérieur Général, Manus, comme d’autres anciens Légionnaires, avait remarqué le lien d’intimité qui existait entre Maciel et le jeune Alvaro, lorsque ce dernier, encore adolescent, étudiait dans un centre tenu par les légionnaires, à Dublin.

Toutefois, dans notre analyse finale, nous avons tous deux considéré que ce genre d’abus était une conséquence, non seulement de la personnalité de Maciel, mais aussi du contrôle absolu exercé par de prétendus supérieurs sur les membres, et particulièrement sur les adolescents dans les petits séminaires. Le problème, par conséquent, ne réside pas tant dans les péchés et les crimes des individus, que dans la nature totalitaire du groupe, selon ce que dit l’adage : « Le pouvoir corrompt ; le pouvoir absolu corrompt absolument. » Nous sommes tombés d’accord sur le fait que les Légionnaires sont moralement sains, mais que la nature sectaire de la congrégation favorise l’abus d’autorité sous toutes ses formes et aspects.

Troubles de stress post-traumatique ?

Manus James et moi avons examiné toutes ces questions avec attention, alors que la vie de ce dernier s’approchait de son terme. Il n’en reste pas moins que je trouve que son attitude envers les autorités de la Légion était inexplicable et irrationnelle. Depuis 2004, il était évident qu’il avait besoin d’une greffe de foie. Mais il ne voulait pas, pour des raisons personnelles, que l’argent de la Légion serve à soigner sa santé, alors si précaire. Le père O’Reilly lui avait offert une aide financière sans lui répondre à la question de sa provenance, si ce n’est de façon évasive. C’était pour Manus une forme d’affirmation qui laissait présumer que John était loyal et ne faisait rien sans l’accord de ses supérieurs.

Ma seule explication était que Manus souffrait de Troubles de Stress Post-Traumatiques (TSPT), lot commun des survivants de la Légion. Il arrive parfois que des anciens légionnaires font des cauchemars pendant des années, en se souvenant de leurs anciens supérieurs (Le père William Brock, originaire de Philadelphie, est souvent mentionné), obéissant supposément à des ordres divins, et rendant la vie impossible à ses membres, ou hâtant leurs départs. Dans le cas de Manus, après un pontage du cœur en 1996, les légionnaires avaient payé les deux premiers contrôles d’une série de 12. Ils refusèrent de payer le reste. Plus jamais Manus n’accepta leur argent.

Le dernier mensonge

J’eus ma dernière conversation avec Manus en septembre, lorsque, grâce à la générosité d’un bon ami, il trouva asile chez ce dernier après son opération chirurgicale. C’est cette même personne qui me remis la version officielle des légionnaires selon laquelle Manus s’était réconcilié sur son lit de mort.

Je ne doute pas de la capacité de pardon de Manus James, mais plutôt de la repentance évoquée par les Légionnaires. En outre, comme deux des membres de sa famille me l’ont affirmé : « S’ils lui ont présenté des excuses, ils n’ont pu le faire qu’à un frère inconscient qui gisait, étendu sur son lit de mort, incapable de les entendre. »

Son ultime requête à leur égard avait été : « Eloignez-les de moi ! ».

Epilogue

Après une semaine de vie en communauté, en ce dernier mois d’août 2005 - il disait souvent qu’il avait besoin de ’quelqu’un à qui parler’ - il me posa une question : « Quelle est la montagne qui a été peinte sur sa porte ? » Après une seconde d’hésitation, je lui répondit : « Le Mont Errigal, dans le Comté de Donegal ». « Bravo ! - me dit-il - Je suis retourné aux racines de ma foi et de ma famille. Personne ne peut me les enlever. »

Kevin Fagan

Quelques semaines après que la publication de ce témoignage sur le site de Regain Network, la Légion du Christ publia sa version des faits. L’article a aujourd’hui disparu de son site.