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Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte

Le lundi 12 septembre 2016

Bonjour Toinette

Merci pour votre témoignage très émouvant. Je ne sais pas si ça va vous rassurer ou pas, mais ayant vécu des situations semblables sans toutefois jamais enfouir ces atrocités, je crois que l’impact reste tout aussi fort et tout aussi long dans l’existence. Qu’on ait pris conscience et traité le problème tôt ou tard. C’est toute l’horreur de ce type de crime. En fait, c’est comme une bombe à fragmentations qui à chaque étape de la vie, fait exploser quelque chose. Du coup, nous les anciennes victimes, déployons une énergie folle pour nous en sortir et quand nous croyons que ça s’est à peu près réglé, quelque chose revient déstabiliser le système. J’en discutais il y a quelques années avec un groupe de victimes d’inceste de ma région et nous faisions le constat que c’est quelque chose de très mal connu, et souvent occulté, aussi bien du monde judiciaire que du monde psy, social qui va gérer ces questions avec nous ou avec d’autres victimes. Du coup, il y a une espèce de relativisme vis à vis de ces crimes, trop souvent correctionnalisés au pénal (soit disant pour ne pas faire attendre trop longtemps les victimes) alors que ces crimes ne devraient relever que des Assises, compte tenu de la gravité et de l’impact durable qu’ils ont dans la vie des personnes traumatisées. Dans l’approche thérapeutique, quelques progrès sont apparus notamment avec des thérapies de désensibilisation, de l’hypnose, des thérapies comportementales. Mais encore faut-il que les victimes y aient accès là où elles vivent et que les professionnels soient formés pour recevoir des personnes ayant subi ces traumatismes. Le monde médical est encore très souvent, très mal formé à l’accueil des victimes d’inceste, de violences sexuelles. Il y a chez pas mal de médecins, de psy, un manque d’empathie et aussi parfois, de la peur, un manque de compréhension de l’importance des dégâts à différents niveaux. Et le monde judiciaire sous-estime largement l’impact des viols, des abus. Je pense que c’est volontaire, car l’inceste touche toutes les couches sociales et il n’est absolument pas dans l’intérêt des plus riches que ces crimes soient véritablement punis. Du moins pas dans leur société. Juste dans les couches populaires et modestes. Parce que c’est bien connu, dans les milieux comme il faut, ça n’existe pas ! ;-))

Je me souviens il y a quelques années avec les associations, les batailles pour ne serait-ce qu’inscrire l’inceste au pénal. C’était hallucinant à quel point il y avait de résistance juridique, judiciaire, constitutionnelle. Et ce n’est pas un hasard. C’est un crime que la société refuse de prendre en compte tel qu’il est. Les deux seules exceptions, admises et reconnues maintenant par la société et le monde judiciaire (et là aussi combien de combats ont été nécessaires) c’est la pédophilie (au moins tant que ça n’implique pas des notables ou des gens très riches, ou des prélats) et le viol comme crime de guerre. En dehors de ces deux exemples, tout ce qui relève des violences sexuelles conjugales, des incestes, passe à la trappe. Se retrouve minoré que ce soit au pénal ou dans la prise en charge thérapeutique.

J’espère qu’avec les travaux de victimologues comme ceux de Muriel Salmona, on sortira de ce relativisme. Donc que les victimes des jeunes générations s’en sortiront mieux que nous.

En tout cas, malgré ces obstacles, nous essayons d’avancer et de surmonter ce passé terrible. C’est loin d’être facile, mais je crois pouvoir dire, au regard de pas mal de discussions depuis 2008 avec un grand nombre de victimes d’inceste, que si la reconstruction est toujours aussi rude, elle n’en a que plus de prix quand nous parvenons à transcender cette enfance ultra violente.

Moi aussi j’ai pu construire un couple et une famille malgré ce qui m’est arrivé et des projets aussi bien personnels que professionnels heureux. Et parce que j’ai traité rapidement le problème au plan thérapeutique, il m’a été plus facile d’affronter les impacts successifs de ce passé quand ils se sont présentés.

Parce que ça aussi, on oublie de le dire. Une ou des thérapies ne soignent pas forcément tout. Et nul d’entre nous n’est à l’abri d’autres manifestations plus tard, sur des domaines qu’on penserait détachés de ces violences…

C’est pourquoi je milite pour la non-prescription par rapport à ces crimes. Je milite aussi pour que ça relève de crime contre l’humanité.

Je crois que si la société dans son ensemble, mesurait l’ampleur et la durabilité des dégâts, même avec une bonne prise en charge thérapeutique, plus personne ne pourrait aborder l’inceste, les violences sexuelles en général, sous un angle relativiste.

Mes agresseurs sont morts depuis longtemps maintenant. J’avais coupé les ponts avec eux depuis l’âge de 17 ans. C’était vital comme je pense ça l’a été pour vous, Toinette. Même si ça fait aussi très mal de ne plus avoir de famille, du fait de ce contexte. On sait malgré tout que l’on peut en recréer une, sur d’autres bases. Que ce soit avec des proches amis, avec qui il n’y a pas de liens de sang mais beaucoup d’affection, ou avec quelqu’un qu’on aime et avec qui on fondera peut-être une famille.

Dans mon cas, parvenir à recréer une famille, c’était comme une victoire par rapport à mes agresseurs qui me chosifiaient, pour qui j’étais leur propriété et ne méritais que les violences sexuelles, les coups. Même si j’ai mis du temps à pouvoir construire d’abord un couple puis une petite famille, c’est une victoire sans prix pour moi. Je ne suis plus la chose de qui que ce soit. J’existe pour moi-même et vis à vis des autres en tant que personne digne et aimable, professionnellement aussi, pour mon conjoint en tant que compagne, en tant que femme. Et j’existe pour notre fille comme maman. La destruction désirée par mes agresseurs n’a pas fonctionné. Je me suis relevée quand eux n’ont cessé de s’enfoncer chacun dans leur propre chaos.

Vous verrez je pense quand les vôtres seront décédés, que beaucoup de choses s’apaiseront. D’une part parce que nos craintes d’un possible retour de violence n’existent plus. D’autre part, parce que leur mort nous fait aussi réaliser leurs enfermements respectifs qui les ont conduits à ces violences, abus, viols.

L’inceste est souvent une longue histoire familiale, faite de non-dits, de violences et de répétitions que nous devons briser. La chance que nous avons par rapport à nos ascendants, c’est d’avoir accès à des thérapies et à une possibilité d’en parler beaucoup plus librement qu’autrefois. Ces progrès permettent davantage de libération d’emprise incestueuse, donc de ne pas répéter ou ne de pas reproduire indirectement ce que nous avons subi. Et c’est essentiel pour briser définitivement ces violences.

Bon courage pour tout ! Prenez soin de vous ! C’est le plus important.

Cordialement Françoise

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