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La troublante ascension de l’Opus Dei

Le mardi 16 février 2016

Genèse et création de l’OD

Difficile de parler de son fondateur dont la biographie n’a cessé d’être réécrite jusqu’à ce jour par ses plus zélés collaborateurs. Sa sanctification par JP2 a encore plus rendu difficile une biographie réelle du personnage. Mais l’on peut aborder la naissance et la création de l’organisation, par le biais de l’Histoire espagnole et de l’histoire contemporaine de l’Église espagnole qui permet de comprendre pourquoi, dans quel contexte politique, religieux, social, Balaguer a créé l’OD et a pu aussi bien l’implanter d’abord en Espagne, puis ailleurs dans le monde.

Un ouvrage m’a servi en plus de différentes recherches sur internet :

Guerres mondiales et totalitarismes (1914-1958) : Histoire du christianisme Par Luce Pietri,André Vauchez,Jean-Marie Mayeur,Marc Venard

L’OD qui naît en 1928 à Madrid, voit le jour sous la dictature de Primo de Ribera. L’Église espagnole a adhéré dès 1923 à la dictature du général , parce que cette dictature est liée au pouvoir royal espagnol d’Alphonse 3 (qu’elle a toujours soutenu) et qu’elle répond au maintien d’un pouvoir autoritaire d’essence divine. L’Église dans ce partenariat, verra l’occasion d’y appliquer un peu plus une domination déjà considérable en Espagne sous couvert d’un catholicisme social.

Plus l’Église dispose de pouvoir au sein de la société civile, plus elle peut contrôler et opérer de répression sur les plus pauvres. Et c’est ce qu’elle fait déjà dans certains instituts depuis le 19 ème siècle. Certaines congrégations ont même été créées dans le but de réformer le peuple, de le maintenir soumis aux classes dirigeantes. Tandis que l’Église Espagnole va proposer aux classes les plus riches des formations, des partenariats dont elle tirera argent et profits divers, dans lesquels elle placera aussi de hauts prélats.

Après la première guerre mondiale (l’Espagne est neutre et ne participe pas au conflit) mais aussi après la révolution russe, les espagnols les plus pauvres disposent pour une bonne part d’un socle d’instruction scolaire primaire. Le simple fait de savoir lire permet à tous de pouvoir comprendre petit à petit, ce qui se joue politiquement, religieusement en Espagne et de commencer à contester la main mise des classes dirigeantes et des différents clergés. La présence anarchiste dans le milieu ouvrier espagnol, qui diffuse tracts et journaux, fait tout un travail d’éducation populaire auprès du peuple espagnol, l’initiant à la vie publique, politique et à une critique du pouvoir royal, du pouvoir politique comme du pouvoir du haut patronat, des institutions religieuses. Ce qui est jugé par l’Église et les pouvoirs en place, comme très dangereux.

L’Église (et les hauts prélats) ayant encore un immense pouvoir direct par sa présence et son contrôle dans les écoles, les hôpitaux, les asiles, les orphelinats, elle est la meilleure alliée des classes dominantes, le bras armé préférentiel pour dresser et réprimer ces masses populaires indociles.

Le clergé catholique de l’époque (pas seulement espagnol) est convaincu que cette coercition, cette oppression des plus pauvres est une œuvre divine et nécessaire, rédemptrice. Qui doit être menée par les élites de la nation et l’Église. L’institution cléricale espagnole financera et recrutera des individus pour différents projets de destruction et d’intimidation des syndicats, des ouvriers et des groupes anarchistes (les pistoleros, les syndicats jaunes),mais aussi différents projets d’exploitation par le travail forcé des plus pauvres, notamment des enfants et des ados via différentes institutions. Pratique qui se retrouve dans les autres épiscopats européens catholiques à la même époque.

Balaguer en créant l’OD en 1928, dans le contexte de la dictature de Ribera, pense pouvoir créer une bonne partie de cette élite religieuse et laïque qui va maintenir le pouvoir entre les mains de l’Église, du roi et des partis fascistes.

Il pense qu’en formant intellectuellement, religieusement une élite sociale, elle ne pourra que maintenir l’ordre tel que lui le comprend au travers de la dictature de Ribera comme de la royauté. Il sait aussi de par ses études de droit, qu’il faut se donner les moyens juridiques, financiers pour agir. Marqué par l’assassinat de différents prélats catholiques par des organisations anarchistes durant sa formation au séminaire, notamment par l’assassinat du cardinal de Saragosse Soldevilla en 1923 (assassiné pour avoir financé et recruté les pistoleros du patronat espagnol local, hommes de main qui exécutaient les ouvriers et les militants syndicalistes dans différentes usines) , admirateur de l’Action Française, il souhaite mettre en place un équivalent en Espagne.

La création de l’OD est aussi un moyen pour lui de sortir de la dépendance institutionnelle de l’Église. D’être leader de son propre mouvement avec le soutien de l’Église espagnole. Une liberté importante qu’il désire et n’aura de cesse d’augmenter.

Ayant fait de longues études théologiques et juridiques, employé comme aumônier au sein d’une congrégation madrilène accueillant indigents et malades, il est cependant en tant que simple prêtre, n’ayant même pas de paroisse à lui, toujours sous la coupe d’une institution cléricale catholique qui rentabilise ses troupes au maximum. Il lui faut donc s’émanciper, trouver le moyen d’avoir sa propre congrégation pour sortir un peu de l’exploitation cléricale qui l’épuise nerveusement, physiquement. Ordonné prêtre en 1925 sans même une paroisse, il aspire à être plus leader que simple employé de l’Église espagnole.

Enfin, la création de l’OD, c’est aussi pour Balaguer un moyen de reconquérir un statut social perdu durant son adolescence avec la faillite de l’entreprise paternelle de tissu. Le papa étant passé de patron à employé, Balaguer vivra mal le déclassement social de la famille. Avec tout ce que cela comporte de ressenti d’humiliation, de sentiment de régression.

Si le fait d’entrer en religion est un moyen de promotion sociale certain pour l’époque, devenir chef de son propre mouvement religieux donne encore plus de moyens et de pouvoir, de liberté d’action également.

Les moyens sont très modestes au début, avec seulement une poignée de prêtres et de jeunes hommes appartenant aux classes dirigeantes espagnoles. Balaguer se fait surtout un carnet d’adresses durant deux ans, cherche l’approbation de l’épiscopat. Et bat le rappel de ses anciens camarades de séminaire pour soutenir son projet.

La proclamation de la République post élections au début des années 30, la prise de pouvoir socialiste et communiste, l’exil du roi, la chute de la royauté, vont marquer un coup d’arrêt à ce début de projet communautaire. Tout en justifiant complètement l’idée d’une communauté catholique espagnole élitiste, formée dans un but de reconquête politique, économique et religieuse de l’Espagne sous couvert d’apostolat par le travail et de sainteté quotidienne.

Les classes dirigeantes voyant le gouvernement républicain entamer des réformes qui mettent à mal leur main-mise, leur pouvoir, s’affolent.

Elles vont chercher des appuis du côté d’une partie de l’armée pour organiser un coup d’état. Or l’armée se divise à l’époque en deux camps : le camp républicain qui ne veut plus de la dictature ni de la royauté, et le camp phalangiste qui lui regrette la dictature et la monarchie.

L’Église espagnole soutient fortement le camp phalangiste qui amènera bien plus tard le général Franco au pouvoir. Parce qu’elle voit le pouvoir républicain comme un pouvoir anticlérical et marxiste. Donc opposé à son emprise.

Le gouvernement républicain va contribuer à alimenter cette opposition cléricale en expulsant différents prélats catholiques, dès ses premiers mois de gouvernance et va s’avancer dans un projet de mise en place d’une certaine laïcité (l’équivalent de la loi de 1905 en France) avec l’arrêt du financement d’état des religions, mais aussi la séparation des pouvoirs religieux et politiques, qui prévoyait l’instauration d’établissements d’état, distincts des établissements religieux. Ce qui était absolument inacceptable pour l’Église espagnole qui avait du personnel et du pouvoir dans le secteur scolaire, médical, sanitaire. Et qui ne voulait pas le perdre ni perdre l’argent public qui finançait en grande partie son train de vie. Pire, l’état républicain prévoyait d’interdire les congrégations religieuses et de faire comme sous la Révolution Française, passer les biens cléricaux en biens nationaux. Ce qui démarra dès la fin de l’année 1931. En outre, la République donna par le biais de lois constitutionnelles, des droits égaux aux hommes et aux femmes, accueillit les premières femmes au gouvernement, mit en place le droit au divorce pour tous, le droit de vote des femmes, l’accès sans distinction de genre à différents secteurs d’activité et d’emploi.

Devant la mise en place progressive de ce plan républicain qui lui paraît abominable, l’Église espagnole va entrer en résistance et mobiliser les catholiques aussi bien conservateurs que libéraux. Le haut patronat, les banquiers, les grands propriétaires terriens seront ses principaux alliés.

Vous comprenez donc que Escriva de Balaguer avec son projet opusien s’inscrit complètement dans son époque et dans la réaction cléricale espagnole à la république. Il devient l’équivalent religieux de Angel Herrera Oria, fondateur de Accion National, un groupe politique rassemblant les élites conservatrices catholiques espagnoles (royalistes, patrons industriels, grands bourgeois), qui donnera naissance à la CEDA, le seul grand parti catholique politique de l’Espagne.

Vous comprenez aussi pourquoi l’on peut rapprocher l’Église Espagnole et Balaguer du mouvement de contre-révolution catholique français. Pourquoi par la suite, Balaguer pourra d’autant mieux implanter son mouvement en France en s’appuyant sur les organisations patronales, politiques qui relèvent déjà de ces idéologies. A noter que Primo de Ribera était très ami avec le maréchal Pétain. Et que différentes organisations patronales françaises (dont le Comité des Forges, aujourd’hui l’IUMM, qui dispose du maximum de pouvoir au MEDEF et finance toujours l’extrême droite française) rêvaient depuis 1926, du même coup d’état contre la république française qu’en Espagne, avec Pétain comme dictateur. Malgré l’aide de l’Action Française, de la Cagoule, de quelques religieux catholiques réactionnaires, d’attentats, d’intimidations diverses tout au long des années 30, ce projet de dictature échoua, la République Française resta en place et le mouvement ouvrier français de l’époque put obtenir des droits supplémentaires avec le Front Populaire.

Vous pouvez aller consulter deux ouvrages alimentés et documentés par différentes archives, de l’historienne Annie Lacroix Riz :

« Le choix de la défaite », « de Munich à Vichy » pour avoir plus de détails sur la situation française.

L’Église espagnole de son côté va mettre en place toute une politique de communication contre la république et mettre en avant un catholicisme pur, un catholicisme du martyr pour la cause de Dieu, relayée par le cardinal Goma, communication dans laquelle on retrouvera de nombreux points idéologiques communs avec l’idéologie communautaire opusienne d’Escriva de Balaguer.

La guerre civile est prête à s’enclencher. Elle se terminera par une boucherie, la défaite des républicains et par la prise de pouvoir du général Franco. Ce qui idéologiquement, politiquement et religieusement avait été mis en place sous la dictature de Primo de Ribera, sera de nouveau exalté dans un fascisme qui se veut clairement religieux et d’obédience catholique. On retrouvera dans les grands principes opusiens de nombreuses idéologies franquistes.

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