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Quarante ans plus tard…

Le mardi 11 novembre 2014

J’ai quitté les sœurs de Bethléem il y a bientôt quarante ans. J’avais 24 ans lorsque j’y suis entrée. Je travaillais depuis cinq ans comme secrétaire de direction-traductrice. Il s’est trouvé que j’ai raté le « mois évangélique » (qui portait un autre nom à l’époque). Je n’avais pas encore découvert Bethléem. J’ai connu les sœurs à la fin d’un été. Il n’était pas question d’attendre l’année suivante pour que j’entre : un mois plus tard, le temps de faire le mois de préavis dû à mon employeur, je suis entrée. De ce fait, j’ai échappé à ce « mois évangélique » et à la fascination qu’exerçait Sœur Marie sur les « regardantes ». Et lorsque, une fois entrée, j’ai constaté le culte de la personnalité qui se manifestait chez les autres novices (et les professes), j’ai été horrifiée. Mais j’ai été fascinée par notre « responsable » maîtresse des novices et ce n’a pas été mieux, je pense. Oui, j’ai été « séduite » par Bethléem, séduite par la beauté, par l’esthétisme, par un idéal. J’ai été séduite par le chant, par la liturgie, par la beauté de la chapelle… Comme il est dit dans les témoignages des anciens de Bethléem, « on ne choisit pas d’entrer à Bethléem, on tombe dedans ». Il était évident que Sœur Marie voulait des « petites sœurs » elles aussi esthétiques, belles. C’est à cause de la poitrine trop évidente sous la robe d’une novice que Sœur Marie a institué le port du scapulaire avant la profession. Je l’ai constaté. Elle appréciait aussi que les « petites sœurs » viennent de familles nobles et aisées. Je l’entends nous annoncer l’entrée d’une fille unique venant de Suisse et dont les parents étaient riches. Oui, le discours sur les autres communautés religieuses, surtout apostoliques, était dédaigneux. Nous étions les « Marie » ; elles étaient les « Marthe » : nous avions choisi la meilleure part. Nous allions refaire le monde, revenir aux sources du monachisme, faire mieux que toutes les autres communautés religieuses. Oui, on nous apprenait à ne pas dire à l’extérieur ce que nous vivions : « ils ne comprendraient pas » nous disait-on – et nous étions amenées à le penser et à agir en conséquence. La fameuse « transparence du cœur », l’exagoreusis, nous était présentée comme une idée nouvelle, inédite dans la communauté. J’ai su plus tard que c’était faux et que les sœurs la pratiquaient depuis déjà longtemps. Mais il fallait nous faire passer la pilule. Sœur Marie expliquait qu’il nous fallait dire « toutes les gouttes d’eau que nous avions bues, tous les pas que nous avions fait ». Cela créait une dépendance extraordinaire à la sœur à laquelle nous adressions ces messages TOUS LES JOURS, messages qui n’avaient pas de réponse. Cela a fait naître des tas de pensées mauvaises : il fallait tout dire et ça multipliait les problèmes par mille… Chaque fois que j’étais « en crise », je recevais gestes de tendresse, caresses, encouragements, enlacements… J’en ai conclu quelque part que, pour recevoir cette attention, il fallait que je sois « en crise ». J’ai fait un noviciat de cinq ans divisé en deux par une période d’ »experiment » : lorsqu’une sœur faisait trop de « crises », on l’envoyait dans la vie civile pendant quelques temps. La dépendance demeurait pendant cette période. Et je peux dire que, lors du deuxième séjour, il était infiniment plus question de me « casser » que de tendresse : plus de crise… Rien n’était stable à Bethléem : ni les horaires, ni la liturgie, ni le régime alimentaire, ni les pratiques diverses, ni la vie tout court. On changeait en fonction des nouvelles lubies de Sœur Marie. Il semble qu’elle lisait beaucoup : elle découvrait un nouveau « truc » et nous le faisait vivre. Mais j’ai vite constaté qu’elle ne vivait pas ce qu’elle nous demandait de vivre. Sous prétexte de santé fragile, elle était littéralement dorlotée lorsqu’elle venait. Elle n’avait pas nos horaires, ne partageait pas nos repas (son régime était bien meilleur !). Elle vivait apparemment plus le soir et la nuit et dormait le jour. Elle avait besoin d’une sœur en permanence à côté d’elle et la tyrannisait totalement. Lorsque je lis les témoignages des anciens de Bethléem, je comprends mieux ce qu’il est advenu d’Isabelle, l’actuelle prieure générale. Je l’ai connue novice, pauvre, obéissante, pleine d’idéal ; je l’ai connue prieure aux Voirons, autoritaire, parfois méchante. Adulée, elle est effectivement devenue toute puissante et a comme perdu sa vocation première. Lorsque j’explique à des amis ce qu’est Bethléem, je parle de « lavage de cerveau », d’autant plus efficace que j’y ai contribué « de tout mon cœur, de toute mon âme et de tout mon esprit ». On apprend à ne plus penser. Je me souviens d’une sœur à laquelle on avait dit qu’il fallait mettre une porte sous le matelas d’un visiteur : elle a pris la porte de la chambre. On nous donnait comme exemple les religieux à qui l’on demande de planter des salades pourries et qui le font, sans poser de question, avec la foi ad hoc. Atmosphère de peur, est-il dit. Quand j’y étais, je ne sais pas. Quand j’en suis sortie, oui, indéniablement : j’avais peur de Bethléem à distance, des années après l’avoir quitté. Impression qu’elles pouvaient tout faire contre moi, qu’elles sont toutes puissantes. J’ai fait une longue psychanalyse après ma sortie, qui m’a beaucoup aidée. Puis, trente ans plus tard, j’ai rencontré des anciennes de Bethléem, pour la première fois. Partager ce que nous avions vécu, les mêmes réalités, a été pour moi une joie extraordinaire. Plus tard encore, je suis allée devant les tribunaux (première instance, appel, cour de cassation) pour faire valoir mes trimestres de vie religieuse, non cotisés évidemment : l’Eglise ne respecte pas la loi française. Cela aussi est thérapeutique. Et aujourd’hui, je suis libérée.

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