Pédophilie : les silences coupables de l’archevêque de Strasbourg

Jeudi 1er août 2019 — Dernier ajout jeudi 15 août 2019

Il est partout dans les médias parce qu’il prône une révolution de l’Eglise dans son traitement des cas d’abus sexuels. Mais Monseigneur Luc Ravel a lui aussi son passé. Enquête.

Par Emmanuelle Anizon Publié le 11 septembre 2018

"Vous l’avez vu au JT de TF1 dimanche soir ? Mais comment ose-t-il endosser ce rôle de pourfendeur d’abus sexuels dans l’Eglise ? Lui qui a protégé mon agresseur ?"

Dans son petit studio d’une ville du sud de la France, David (1) ne décolère pas. Voir l’archevêque de Strasbourg, Monseigneur Ravel, interrogé dans tous les médias parce qu’il vient d’écrire début septembre une longue lettre pastorale (32 pages) sur l’Eglise et les abus sexuels, "ça ne passe pas". Non, ça ne passe pas. David a été abusé sexuellement de 13 à 18 ans, de 1987 à 1992, par un prêtre, l’abbé Griffond, qui venait le chercher dans sa famille d’accueil chaque semaine, "pour verser son sperme sur mon ventre". Il parle comme ça, David, pour évoquer ce qui l’a bousillé.

Les faits ont été jugés au tribunal civil, en 1996. Le prêtre a été condamné à verser 100.000 francs. David ne s’en est jamais relevé. Le jeune homme, musulman converti au catholicisme, qui rêvait de devenir prêtre, a basculé dans l’alcool, la rue, et se dit toujours incapable aujourd’hui, à 44 ans, de construire une vie affective. "Détruit". Détruit par ces agressions qui ont brouillé sa sexualité, son identité. Détruit doublement par la façon dont cette Eglise, qu’il aimait tant, a continué à protéger son bourreau.

« Après le procès, je croyais qu’ils allaient le sanctionner. Mais ils l’ont nommé au diocèse des armées ! »

"Ils", c’est Monseigneur Jaeger, à l’époque évêque de Nancy, qui, après le jugement au civil, a exfiltré l’encombrant condamné de son diocèse. Ils, ce sont les évêques aux armées qui, pendant vingt ans, de 1996 à 2016, l’ont accueilli. Dans un document interne à l’Eglise que nous nous sommes procuré, Monseigneur Ravel lui-même confirme que tous les évêques aux armées ont été mis au courant du passé de l’aumônier : Monseigneur Michel Dubost, de 1996 à 2000, Monseigneur Patrick Le Gal, de 2000 à 2009, et Monseigneur Luc Ravel, donc, de 2009 à 2017. "Ses notations militaires sont remarquables et ses compétences le disposent pour un poste administratif à la direction de l’aumônerie catholique de l’armée de l’air", écrivait encore Monseigneur Ravel sur l’abbé Griffond, dans cette note du 10 novembre 2016.

"Durant toutes ces années […] il a systématiquement avisé les évêques aux armées successifs de son passé, et ceux-ci se sont assurés que les postes qu’il a occupés répondaient à la nécessité de prudence." De prudence ? De fait, le prêtre n’était plus à ce poste au contact d’enfants. Mais "à aucun moment il n’a été estimé que Griffond devait être relevé de son ministère !, s’étrangle David. Ni à ce qu’il soit rendu à l’état laïc !" David qui, pendant vingt ans, a multiplié les signalements auprès des autorités de l’Eglise, prêtres, évêques, supérieurs de communautés religieuses… Sans effet. Enfin, en 2015 seulement, Monseigneur Robert Le Gall, archevêque de Toulouse, a fait ouvrir une enquête au sein de l’Eglise. Mais la congrégation pour la doctrine de la foi, à Rome, conclut… à la prescription, estimant les faits trop anciens pour être jugés.

"J’étais naïf"

Monseigneur Ravel a fini par trouver la situation gênante. Au bout de sept ans, il a renvoyé l’abbé. Pourquoi ? C’était fin 2016, après l’affaire Barbarin, et l’explosion dans les médias de révélations d’abus sexuels dans l’Eglise. "Le vent a tourné, Ravel a pris peur. C’est aussi pour ça qu’il a écrit cette lettre pastorale", commente David.

Pour l’évêque, que nous avons joint, il ne s’agit pas de peur, mais de prise de conscience.

« Tant que personne ne m’a dit que cela provoquait une souffrance chez la victime, je n’ai pas vu de problème à laisser le père Griffond occuper cette fonction. Quand la victime s’est faite connaître, nous avons constaté avec le père Griffond que si l’affaire était connue, son ministère aux armées devenait impossible. Evidence qu’il n’a pas contestée. »

L’évêque affirme assumer les années passées : "J’étais naïf. Je découvre seulement les effets traumatiques sur les victimes, particulièrement forts dans le cadre d’une relation de prêtre à chrétien. Je ne regrette pas mon attitude au sens où les éléments que j’avais dans le contexte de 2009 étaient tels que je ne vois pas pourquoi j’aurais pris une autre décision, puisque personne ne m’avait dit, à Rome ou ailleurs, ’Attention, ça va faire scandale, il peut être encore dangereux’."

Mais au-delà de la peur du scandale, dont le mot revient décidément beaucoup, et au-delà des directives officielles, quid de la morale ? Garder en poste un prêtre agresseur, avec son aura et son pouvoir, ça ne lui a pas simplement posé question ? "Ce sont les questions que je pose dans ma lettre pastorale, des questions que je me pose douloureusement. Quelle gradation de sanctions doit-on décider en fonction de quelle agression ? Doit-on ainsi rendre publique la vie d’un agresseur, ajouter la punition de la mort sociale à la condamnation par la justice ? J’attends que des esprits éclairés me disent ’Oui, il faut aller vers une mort civile’. Alors on appliquera la loi. Mais ça pose des questions d’humanité. Cette souffrance des victimes, que j’écoute, ne doit pas nous faire oublier que les agresseurs sont des êtres humains qui ont tout misé dans leur vie sur le fait d’être prêtre." On a beau vouloir changer de discours, il reste comme de vieux réflexes…

Aujourd’hui, "le père Griffond vit retiré, à la retraite", selon le diocèse des armées. Et l’archevêque de Strasbourg multiplie les signes de bonne volonté. A David, qui lui avait envoyé une lettre recommandée pleine de colère le 16 juillet, il vient de répondre, le 6 septembre : "Croyez bien que ma demande de pardon publique [dans sa lettre pastorale] ne vous oubliait pas (…). Nous prenons conscience moi et beaucoup d’autres avec, que la gestion judiciairement correcte de ces abus sexuels était largement insuffisante… Je vous confie que "la Parole libérée", et de nombreuses rencontres avec des victimes, ces derniers mois, m’ont aidé dans ce cheminement." La lettre a été envoyée en recommandé avec AR parce que l’archevêque l’avoue : par les temps qui courent, il a appris à se "méfier".

(1) Le prénom a été changé.

Source : nouvelobs.com