Lundi 9 mars 2015

Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte

Un colloque sur les violences sexuelles a été organisé la semaine dernière au Sénat par l’association Mémoire traumatique et victimologie. Les résultats des enquêtes menées auprès de 1214 personnes font froid dans le dos, tant en raison de l’ampleur des séquelles que des lacunes de la prise en charge.

NI DE PROTECTION, DE RECONNAISSANCE ET DE PRISE EN CHARGE : ENQUÊTE NATIONALE AUPRÈS DES VICTIMES.

ASSOCIATIONMOIRE TRAUMATIQUE ET VICTIMOLOGIE
Mars 2015

OBJECTIFS

En Mars 2005, dans le cadre de l’élaboration du plan « Violence et Santé », le rapport du Dr Jacques Lebas préconisait de mettre en place des recherches sur les trajectoires des personnes victimes de violence et sur leur accès au système de santé, pour mieux connaître leur parcours et pouvoir en analyser les dysfonctionnements dans le but d’améliorer la prise en charge [1]. Partant du constat que, dix ans plus tard, la collecte nationale de données sur le parcours de soin des victimes de violences sexuelles est toujours insuffisante, alors même qu’il s’agit d’un prérequis pour mettre en place des actions efficaces, l’association Mémoire Traumatique et Victimologie a décidé de conduire une enquête auprès des victimes de violences sexuelles. Cette enquête s’inscrit dans le cadre de la campagne Stop au Déni [2] de l’association, lancée en mars 2014, et surtout de la poursuite du but de l’association qui est d’améliorer l’identi- fication, la protection et la prise en charge des victimes de violences via l’informa- tion du public et la formation des professionnel-le-s impliqué-e-s, d’améliorer leur orientation et leur accès à des soins spécialisés de qualité, ainsi que de promouvoir la connaissance et la compréhension des conséquences des violences.

THODOLOGIE

L’enquête Impact et prise en charge des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte, a été conduite de mars à septembre 2014 auprès de 1 214 victimes de violences sexuelles âgées de 15 à 72 ans, dont 1153 femmes et 61 hommes, dans le but d’évaluer l’impact des violences sur leur vie et leur parcours de prise en charge. La collecte de données a été effectuée par le biais d’un questionnaire anonyme auto-administré par ordinateur, composé de 184 questions, dont 122 questions fermées et 62 questions ouvertes. Le questionnaire, conçu par la Dre Muriel Salmona, psychiatre-psycho-traumatologue et Présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, comprenait trois groupes de questions. Le premier portait sur les violences sexuelles subies, le deuxième sur le parcours judiciaire et le troisième sur la santé et la prise en charge médicale. Ce questionnaire a été diffusé auprès de victimes de violences sexuelles via les sites et les comptes sociaux de l’association, la radio, la presse papier et web, ainsi que le réseau associatif.

Pour éviter tout biais lié à la confusion ou à l’ignorance, la question des violences sexuelles subies était posée en proposant en regard de chaque type de violence sa définition inscrite dans le code pénal lorsqu’elle existait. Dans le cas de l’inceste, qui ne figure pas dans le code pénal, nous avons retenu comme définition : « viols et agressions sexuelles commis par une personne de la famille ».

Les données ont été traitées et analysées par une équipe composée de deux médecins, la Dre Muriel Salmona, psychiatre-psychotraumatologue, et la Dre Noémie Roland, médecin généraliste et ancienne Chef de clinique des Universités en Médecine générale de Lyon Est, d’une sociologue, Émilie Morand, et de la rédactrice du rapport, Laure Salmona.

LA PRÉVALENCE DES VIOLENCES SEXUELLES EN FRANCE

Les violences sexuelles sont un phénomène difficile à chiffrer, et les statistiques basées sur le nombre de plaintes enregistrées sont loin de refléter la réalité. À partir des années 2000, la première Enquête Nationale sur les Violences envers les Femmes en France (ENVEFF) [3] a suscité un début de prise de conscience de la prévalence et des aspects multiples du phénomène, d’autres enquêtes ont suivi, produisant à chaque fois des chiffres un peu plus élevés en matière de violences sexuelles, ce qui suggère que la parole des victimes met du temps à se libérer, et que les chiffres dont nous disposons aujourd’hui sont encore certainement sous-estimés.

L’enquête CSF (Contexte de la Sexualité en France) mentionne qu’en 2006, 20,4% des femmes et 6,8% des hommes âgé-e-s de 18 à 69 ans rapportaient avoir été déjà confronté-e-s à une agression à caractère sexuel, dont des tentatives de rapports forcés ou des rapports forcés pour 15,9% des femmes et 4,5% des hommes interrogé-e-s [4]. Les derniers chiffres officiels, publiés dans la lettre n°4 de novembre 2014 de l’Observatoire national des violences faites aux femmes, font état, chaque année en moyenne, de 102 000 personnes dont 86 000 femmes et 16 000 hommes, victimes d’un viol ou d’une tentative de viol [5].

Mais ces statistiques ne prennent jamais en compte les violences sexuelles dont sont victimes les mineur-e-s, alors qu’il s’agit pourtant de la frange de la population la plus touchée. Un récent rapport de l’OMS souligne que 20% des femmes et 5 à 10% des hommes dans le monde rapportent avoir subi des violences sexuelles pendant leur enfance [6] ; et l’on sait grâce à l’enquête CSF que 59% des femmes et 67% des hommes victimes de violences sexuelles ont subi des premiers viols ou tentatives de viol avant l’âge de 18 ans [7]. Si l’on croise ces données avec celles de l’Observatoire national des violences faites aux femmes on obtient les chiffres suivants : environ 123 756 filles et 32 485 garçons de moins de 18 ans seraient victimes d’un viol ou d’une tentative de viol chaque année, ce qui porte le chiffre global de victimes de moins de 75 ans à près de 260 000 par an. Les violences sexuelles faites aux mineur-e-s sont peu documentées en France et il est regrettable que les enquêtes nationales excluent ainsi de leurs statistiques tout un pan particulièrement vulnérable de la population, comme c’est également le cas pour les personnes âgées, les personnes handicapées [8] et les personnes très défavorisées ou sans domicile fixe [9]. Or, les situations d’inégalité sont connues pour favoriser la propagation des violences sexuelles, qui sont des instruments de domination et d’oppression - une personne vulnérable ou discriminée court donc plus de risques d’en subir.

UNE GRANDE PREMIÈRE

Toutes les études de victimation le confirment : les violences sexuelles, perpétrées en majorité par des hommes, sont un phénomène endémique qui touche toutes les catégories sociales et toutes les franges de la population. Alors que de nombreuses études scientifiques internationales prouvent que ces violences ont de lourdes répercussions sur la vie et la santé des victimes tout au long de leur existence, la France est concrètement très en retard en ce qui concerne la prise en compte des conséquences psychotraumatiques des violences, et nous ne disposons que de peu de données sur les trajectoires des victimes de violences sexuelles. Hormis l’enquête AIVI [10], conduite en 2009 auprès de victimes d’inceste uniquement, aucune enquête nationale n’avait interrogé directement les victimes. Jusqu’ici, toutes les études prenant en compte les conséquences des violences sexuelles consultaient uniquement des professionnel-le-s en contact avec les victimes. Notre enquête nationale auprès des victimes de violences sexuelles est donc une grande première et les données collectées se révèlent particulièrement alarmantes.

LES VIOLENCES SEXUELLES SUBIES

Parmi les 1 214 répondant-e-s, on retrouve 95% de femmes, seuls 5% d’hommes ont participé à l’enquête. Vu le déni qui entoure la question des violences sexuelles faites aux hommes, il existe de fortes probabilités que le pourcentage d’hommes parmi les victimes de violences sexuelles soit en réalité bien plus élevé.

70% des répondant-e-s ont déclaré avoir subi plusieurs types de violences sexuelles, nous avons donc choisi de privilégier systématiquement la violence assortie des circonstances les plus aggravantes [11] afin d’isoler une violence principale subie pour chaque répondant-e. Le viol est la violence la plus fréquemment rapportée par les répondant-e-s, il est possible à cet égard que de nombreuses victimes ayant uniquement subi des faits de violences considérés comme des délits par le code pénal ne soient pas suffisamment informées pour les identifier comme tels, ou qu’elles se soient moins senties ciblées par notre enquête.

  • 70% des répondant-e-s déclarent avoir été victimes de plusieurs violences sexuelles
  • 68% des victimes ont subi au moins un viol
  • 40% des victimes rapportent une situation d’inceste

Parmi les victimes d’inceste, 58% ont été victimes de viol. Sans surprise, les situations d’inceste concernent des victimes mineur-e-s au moment des faits dans une écrasante majorité des cas. Seules 1% des victimes d’inceste ont subi l’inceste à l’âge adulte uniquement. La majorité (78%) des répondant-e-s qui ont vécu des violences sexuelles uniquement à l’âge adulte ont subi des viols.

Plus les principales violences subies sont assorties de circonstances aggravantes, et plus les répondant-e-s ont eu tendance à subir d’autres violences sexuelles.

LES ENFANTS SONT LES PRINCIPALES VICTIMES DES VIOLENCES SEXUELLES

L’âge au moment des premières violences sexuelles est sans conteste la donnée la plus marquante apportée par les résultats de l’enquête. 81% des répondant-e-s qui ont renseigné la question déclarent avoir subi les premiers faits avant l’âge de 18 ans, 68% avant l’âge de 15 ans, 51% avant 11 ans et 21% avant 6 ans.

  • 81% des victimes étaient mineures au moment des premières violences sexuelles
  • 1 victime sur 2 a subi les premières violences sexuelles avant 11 ans
  • 90% des hommes interrogés étaient mineurs lors des premières violences sexuelles
  • Avant 6 ans les violences sexuelles sont infligées par un membre de la famille dans 70% des cas

Lorsque la victime avait moins de 6 ans au moment des faits, les violences sexuelles sont liées à une situation d’inceste dans 70% des cas, et dans 58% des cas si la victime avait entre 6 et 10 ans. Ces situations d’inceste peuvent perdurer pendant des années comme en atteste le témoignage de cette victime :

« Mon père m’a violé en moyenne 3 à 4 fois par semaine pendant plus de dix ans. »


LE PROFIL DES AGRESSEURS

Une écrasante majorité des auteur-e-s de violences sexuelles sont de genre masculin : 96% des agresseurs sont des hommes lorsque la victime est mineure, et 98% quand la victime est majeure. Les 4% et 2% restants sont donc des femmes, et pour les victimes mineures, souvent des mères.

Les violences sexuelles faites aux mineur-e-s sont rarement perpétrées par des pédo-criminels inconnus de la victime. Ainsi, dans 94% des cas les agresseurs sont des proches, voire même des membres de la famille dans plus de la moitié (52%) des cas. Hors situation d’inceste, les agressions sexuelles et les viols sont le plus souvent commis par des personnes faisant partie du cercle de connaissances de la victime, dans respectivement 59% et 55% des cas.

  • Lorsque la victime est mineure, 94% des agresseurs sont des proches
  • 1 victime mineure sur 2 a été agressée par un membre de sa famille
  • 25% des victimes âgées de 15 à 17 ans lors des premières violences ont été agressées par un-e partenaire ou un-e ex-partenaire

Lorsque les victimes sont mineures, il est fréquent que les violences sexuelles soient infligées par plusieurs agresseurs, en réunion ou de façon successive. On retrouve notamment des tableaux dans lesquels plusieurs membres d’une même famille ont agressé la victime.

« De 3 ans à 10 ans, masculin, 50 ans, grand-père maternel. De 5 ans à 7 ans, masculin, 15 ans, frère.
à 12 ans, masculin, 15 ans, autre frère.
à 15 ans, masculin, 22 ans, petit-ami.
De 7 ans à 18 ans, dans la sphère publique, exhibitions masculines. »

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  • Lorsque la victime est mineure, 1 agresseur sur 4 est lui-même mineur

24% des auteur-e-s de violences sexuelles sur mineur-e-s étaient mineur-e-s au moment des faits [12]. Leur victime avait moins de 10 ans dans 62% des cas. Et 68% de ces enfants et adolescent-e-s agresseurs ont commis des viols, incestueux dans près d’un quart des cas (23%). Selon un article de Becker et Hunter, ces agresseurs mineurs seraient eux-même victimes de violences sexuelles dans 40 à 80% des cas [13].

  • Lorsque la victime est adulte, 1 viol sur 2 est un viol conjugal

Quand la victime est majeure l’agresseur est une personne connue dans 77% des cas, voire même un-e partenaire ou un-e ex-partenaire dans 41% des cas. Les personnes ayant autorité responsables des violences sexuelles sont le plus souvent des supérieurs hiérarchiques, mais aussi des médecins, des moniteurs d’auto-école, des enseignants et des clients habituels de la prostitution.

Les viols sont en majorité perpétrés par des partenaires ou des ex-partenaires (47%), et seuls 18% des viols imposés à une victime majeure sont le fait d’inconnus. Les victimes de viol en situation d’inceste qui subissent de nouvelles violences à l’âge adulte sont victimes d’un-e partenaire ou d’un-e ex-partenaire dans plus d’un tiers des cas (34%).

Quel que soit l’âge des victimes, les résultats de l’enquête indiquent donc que les sphères familiales et amicales constituent le contexte le plus favorable aux vio- lences et le plus grand réservoir d’agresseurs.

Le viol qui hante l’imaginaire collectif de nos sociétés patriarcales, celui perpétré sur une jeune femme par un inconnu armé, dans une ruelle sombre ou un parking, est donc loin d’être représentatif de la réalité.

Ce sont les enfants qui courent le plus de risques de subir des violences sexuelles, et c’est au sein du foyer que ce risque est le plus élevé.

UN IMPACT TRÈS LOURD SUR LA VIE DES VICTIMES

Le suicide est la conséquence la plus dramatique des violences sexuelles, mais ceux et celles qui ont mis fin à leurs jours ne sont malheureusement plus là pour en parler. Les hommes, qui sont plus nombreux que les femmes à réussir leur suicide [14], sont probablement plus touchés qu’elles par ces morts précoces lorsqu’ils ont été victimes de violences sexuelles, rendant ainsi les violences qu’ils ont subies encore plus difficiles à quantifier et donc à dénoncer.

Parmi les répondant-e-s, un grand nombre de victimes ont rapporté avoir déjà eu des idées suicidaires et 42% ont déclaré avoir fait au moins une tentative de suicide.

  • 78% des victimes interrogées rapportent avoir déjà eu des idées suicidaires
  • 42% déclarent avoir déjà fait au moins une tentative de suicide
  • Le risque de tentative de suicide est 7 fois plus élevé chez les répondant-e-s que dans la population générale
  • 1 victime de viol par inceste sur 2 a tenté de se suicider

Les tentatives à répétition sont fréquemment rapportées, et certaines victimes ont tenté plus de 10 fois de mettre fin à leurs jours, quelques-unes plus de 20 fois. Ces tentatives de suicides ont parfois eu lieu dans l’enfance comme en témoignent ces répondantes :

« Trois, à 13 ans, 20 ans et 22 ans »
« Quatre. A 6 ans, j’ai voulu me jeter sous une voiture. Ma tante m’a rattrapée à temps. »

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La tendance des répondant-e-s à tenter de se suicider est corrélée à la gravité des violences subies, et plus la victime est jeune au moment des faits, plus le risque croît. Ainsi, près de la moitié des victimes qui avaient moins de 6 ans au moment des violences rapportent avoir fait au moins une tentative de suicide.

Interrogées au sujet de l’impact des violences sexuelles sur leur qualité de vie, les victimes le considèrent en majorité comme important. Elles sont également nombreuses à rapporter que les violences ont eu des répercussions néfastes sur leur vie familiale, affective et sexuelle. Ces conséquences semblent encore plus lourdes lorsque la victime a subi les violences en situation d’inceste ou — si elle était majeure au moment des faits — lorsque l’auteur-e est un-e partenaire ou un-e ex-partenaire.

  • 65% des répondant-e-s jugent l’impact des violences sur leur qualité de vie important à très important
  • Pour les victimes de violences sexuelles conjugales ce taux atteint 80%
  • Pour les victimes de viol en situation d’inceste ce taux atteint 83%

Ce sont les viols qui ont les conséquences les plus graves, d’autant plus s’ils sont vécus en situation d’inceste. Par ailleurs, plus la victime est jeune au moment des faits, plus l’agresseur est proche de la victime, plus il a d’autorité sur elle, et plus l’impact sur sa qualité de vie et le risque qu’elle tente de se suicider sont importants.

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En matière de violences sexuelles, le déni et la loi du silence règnent en maîtres, et les victimes ont couramment l’impression que personne ne peut les comprendre ni les aider. Quand elles dénoncent les violences, elles sont fréquemment ostracisées par leur famille, et subissent des remarques malveillantes à la suite desquelles elles se murent parfois dans le silence. Certaines d’entre elles évitent même délibérément toute interaction sociale, ce qui peut devenir un facteur d’exclusion.

  • 44% des victimes interrogées éprouvent un sentiment de solitude extrême
  • 56% des répondant-e-s n’ont pu parler à personne au moment des violences
  • 1 victime sur 2 a dû interrompre ses études ou sa carrière professionnelle suite aux violences

Les résultats de l’enquête tracent un tableau bien sombre de la vie des victimes de violences sexuelles. Seules, incomprises, abandonnées, en proie à des souffrances psychiques atroces, elles tentent tant bien que mal de s’adapter à ce que la société attend d’elles, n’y parvenant pas toujours. Le mal-être dû aux violences qu’elles ont subi et leur manque de confiance en elles se conjuguent, rendant bien souvent leur situation épineuse et précaire. Les actes les plus anodins leur demandent des efforts énormes, et leur vie peut devenir un véritable enfer.

Cette solitude et cette vulnérabilité conduisent bien souvent les victimes à subir de nouvelles violences sexuelles, l’OMS a d’ailleurs reconnu en 2010 qu’avoir subi des violences est le facteur de risque principal pour en subir à nouveau [15].

LA DIFFICULTÉ À OBTENIR PROTECTION ET JUSTICE

Et pourtant, malgré leur grande vulnérabilité, les victimes de violences sexuelles ne bénéficient que trop rarement de protection et de justice, les rares qui portent plainte voient leurs droits régulièrement bafoués et sont parfois maltraitées par la police et les professionnel-le-s de la justice. Une grande majorité de répondant-e-s déplorent n’avoir jamais été protégé-e-s, ni par la police, ni par leurs proches. Et même lorsqu’une plainte à été déposée, les mesures de protection sont loin d’avoir été systématiques.

  • 83 % des victimes interrogées déclarent n’avoir jamais été protégées
  • 67% des répondant-e-s qui ont porté plainte n’ont bénéficié d’aucune mesure de protection

Les mineur-e-s ne bénéficient pas de plus de protection, loin de là, seules 4% des victimes agressées dans l’enfance rapportent avoir été prises en charge par l’Aide sociale à l’enfance. Et parmi les victimes qui ont porté plainte, 66% de celles qui avaient moins de 6 ans au moment des faits, 70% de celles qui avaient entre 6 et 10 ans, et 71% de celles qui avaient entre 11 et 14 ans, rapportent n’avoir jamais été protégées.

Sur les 1214 victimes interrogées, 380 ont porté plainte, soit 31% d’entre elles [16]. Cela ne signifie pas que les 69% restantes n’aient pas désiré le faire, certaines n’ont pas porté plainte parce que les faits étaient prescrits, ou parce que l’agresseur était inconnu ou décédé. Dans certains cas la plainte a bien été déposée mais pas enregistrée :

« J’ai tenté de porter plainte pour le deuxième viol subi à 18 ans par l’homme inconnu, trois jours après les faits, mais les policiers ont refusé d’enregistrer ma plainte, mettant en doute ma version des faits, exerçant des pressions pour que je renonce. »

  • 82% des répondant-e-s ont mal vécu le dépôt de plainte

La plupart des victimes interrogées ont porté plainte pour être reconnu-e-s comme victimes et empêcher l’agresseur de continuer à sévir, mais nombreuses sont celles qui déplorent avoir mal vécu le dépôt de plainte. Les victimes de violences sexuelles sont particulièrement vulnérables du fait du traumatisme qu’elles ont subi, et ce type de démarche, qu’elles font parce qu’elles veulent se reconstruire, parce qu’elles espèrent une protection pour elles-même ou pour d’autres, leur est extrêmement difficile ; elles ont donc plus que jamais besoin d’être crues, accompagnées et soutenues, et non pas d’être maltraitées une nouvelle fois. Les conséquences du manque de for- mation des professionnel-le-s qui les accueillent lors du dépôt de plainte peuvent être dramatiques et les conduire au suicide.

  • 89% ont mal vécu le procès

Le temps du procès a également été considéré comme éprouvant par une majorité de répondant-e-s. Si certaines victimes se sentent soulagées, voire réparées, lorsque l’agresseur est reconnu coupable, de nombreux-ses répondant-e-s évoquent des non-lieux ou des peines dérisoires, regrettant dès lors d’avoir perdu beaucoup de temps, d’énergie et d’argent pour rien. Ils ou elles n’ont pas l’impression que la gravité des violences sexuelles subies ait été reconnue et ont parfois le sentiment que la justice privilégie les agresseurs au détriment des victimes.

Ce sentiment d’injustice est renforcé par les trop fréquentes correctionnalisations des viols ainsi que par le problème des délais de prescription. Plus d’un tiers (34%) des répondant-e-s témoignent d’une période d’amnésie traumatique, or ces amné- sies peuvent durer jusqu’à 40 ans après les faits et empêchent trop souvent les vic- times d’obtenir justice du fait de la prescription.

« La requalification […] à été une épreuve parce que je savais que ça voulait dire qu’il [l’agresseur] ne serait jamais reconnu coupable. »

« J’estime que la justice n’a pas du tout rempli son rôle car les faits ne devraient pas être prescrits, les crimes sexuels sur mineurs doivent être imprescriptibles. »

  • 81% des répondant-e-s estiment que la justice n’a pas joué son rôle
  • 70% ne se sont pas senti-e-s reconnu-e-s comme victimes par la police et la justice
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Le sentiment d’injustice et de non-reconnaissance éprouvé par les victimes dont la prise en charge judiciaire s’est mal passée peut engendrer une situation de détresse aux conséquences néfastes.

  • Les répondant-e-s qui estiment ne pas s’être senti-e-s reconnu-e-s comme victimes par la police et la justice ont plus tendance à tenter de se suicider que la moyenne des autres victimes interrogées
  • 62% des victimes seraient prêtes à porter plainte à nouveau si c’était à refaire

Malgré ce tableau accablant, plus de la moitié des répondant-e-s seraient prêt-e-s à porter plainte à nouveau si c’était à refaire. Il ne s’agit donc pas de déconseiller aux victimes de violences sexuelles d’avoir recours à la justice mais bien d’améliorer leur prise en charge et de respecter leurs droits.

DE GRAVES CONSÉQUENCES SUR LA SANTÉ DES VICTIMES

Le risque de développer un état de stress post-traumatique est particulièrement élevé dans le cas de violences sexuelles, et plus encore en cas de viol, d’inceste et de violences sexuelles ayant eu lieu dans l’enfance. 80% d’états de stress post-traumatique ont été recensés en cas de viol contre 24% pour l’ensemble des traumatismes [17], ce taux approchant les 87% en cas de violences sexuelles ayant eu lieu dans l’enfance [18]. Dans les cas de violences sexuelles incestueuses imposées dans l’enfance ce taux peut même atteindre 100% [19]. Suite au trauma, les victimes développent une mémoire traumatique [20], véritable torture qui leur fait revivre sans fin les violences dans un état de stress extrême. Pour y échapper, leur seul recours est de mettre en place des stratégies de survie (conduites d’évitement et conduites dissociantes anesthésiantes) extrêmement coûteuses pour leur santé et leur qualité de vie, et pouvant même impliquer un risque vital [21].

Plus les violences sexuelles ont lieu tôt dans la vie et plus les conséquences sur la santé sont lourdes : avoir subi des violences dans l’enfance est un des déterminants principaux de l’état de santé même cinquante ans après [22]. C’est un important facteur de risque de présenter de nombreuses pathologies psychiatriques, cardio-vasculaires, pulmonaires, endocriniennes, auto-immunes et neurologiques ainsi que des douleurs chroniques et des troubles du sommeil. Des études scientifiques ont par ailleurs démontré que les violences sexuelles entraînent des atteintes neurologiques [23] ainsi que des altérations épigénétiques [24] pouvant être transmises à la génération suivante. Toutes ces conséquences ne sont pas irrémédiables, des soins adaptés permettent de les traiter.

  • 95% des répondant-e-s considèrent que les violences ont eu un réel impact sur leur santé mentale

Sans grande surprise, l’impact des violences sur la santé mentale est considéré comme important par une écrasante majorité de victimes. Il est déclaré plus impor- tant par les victimes de viol ou d’inceste et deux tiers des répondant-e-s ayant subi des viols en situation d’inceste estiment qu’il a été très important. De même, plus les violences ont eu lieu tôt et plus l’impact a été important : 66% des victimes ayant vécu les premières violences avant l’âge de 6 ans considèrent que l’impact sur leur santé mentale a été très important, contre 45% de celles qui les ont vécues entre 15 et 17 ans.

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  • Une perte d’estime de soi est rapportée par 83% des victimes interrogées

Parmi les multiples troubles présentés par les victimes, les symptômes intrusifs (flash-backs, réminiscences et images intrusives), qui concernent 60% des répondant-e-s, sont typiques de l’état de stress post-traumatique et sont dus à la réactivation de la mémoire traumatique [25] - qui peut se produire n’importe quand à partir du moment ou un stimulus rappelle l’événement traumatique. À ces symptômes s’ajoutent les conduites d’hyper-vigilance et d’évitement qui sont mises en place afin d’éviter la réactivation de la mémoire traumatique. Cette réactivation engendre un état d’angoisse extrême et une souffrance psychique intolérable chez le sujet, qui cherchera alors à se déconnecter par tous les moyens possibles, notamment via de nombreuses conduites dissociantes entraînant une anesthésie émotionnelle : consommation d’alcool ou de drogue, troubles alimentaires, mises en danger, auto-mutilations, etc., ces conduites étant particulièrement délétères pour la santé des victimes.

  • 1 victime sur 2 témoigne d’une souffrance psychique importante suite aux violences
  • 1 victime sur 2 déclare être sujette à un trouble addictif (alcool, tabac drogue…)

L’état de stress post-traumatique est également connu pour être l’un des troubles entraînant le plus de troubles somatiques [26], mais l’impact des violences sexuelles sur la santé physique est encore peu étudié en France. Il serait nécessaire que le corps médical s’y intéresse de plus près et pratique un dépistage systématique des violences sexuelles, et également des autres formes de violences, à toutes les étapes du parcours de soin.

  • 43% des répondant-e-s déclarent des conséquences importantes à très importantes sur leur santé physique

Plus les violences subies avant l’âge de 18 ans ont été précoces et plus l’impact sur la santé physique apparaît comme important : les victimes ayant vécu les premières violences avant 6 ans sont 59% à le trouver important à très important.

Parmi l’ensemble des répondantes, 8,5% des victimes de viol sont tombées enceintes suite à un viol et un quart d’entre elles ont mené leur grossesse à terme. Ces grossesses consécutives à des viols concernaient des mineures dans au moins 21% des cas. Selon les réponses à l’enquête, ces victimes mineures étaient âgées de 9 à 17 ans au moment de la grossesse, avec une moyenne d’âge de 15 ans.

  • 25% des répondantes ayant été enceintes suite à un viol ont mené à terme leur grossesse
  • 1 grossesse due à un viol sur 5 concerne une victime mineure

De nombreuses répondant-e-s rapportent souffrir de pathologies somatiques diverses : douleurs chroniques, fibromyalgie, pathologies de l’appareil uro-génital, dysfonctionnements thyroïdiens, colopathies fonctionnelles, cancers, maladies autoimmunes, etc.

  • 58% des répondant-e-s déclarent avoir souffert de douleurs chroniques suite aux violences
  • 45% des victimes rapportent souffrir de pathologies somatiques

Les conséquences psychotraumatiques des violences sexuelles ont un impact très lourd sur la santé des victimes, elles peuvent perdurer des années, si ce n’est toute la vie, en l’absence de dépistage et de prise en charge. Il est absolument indispensable que les victimes de violences bénéficient de soins adaptés.

LES INSUFFISANCES DE LA PRISE EN CHARGEDICALE

Plus la prise en charge médicale est précoce et moins les victimes de violences sexuelles développeront d’état de stress post-traumatique, et donc de mémoire traumatique, par la suite [27]. Les violences sexuelles sont par ailleurs une urgence médico-légale (recherche de preuves et certificat médical) et médicale (soins somatiques et psychologiques, contraception d’urgence et prévention, traitement des infections sexuellement transmissibles).

22% des victimes interrogées ont bénéficié d’une prise en charge rapide suite aux violences. Seul-e-s 18% des répondant-e-s ayant eu une prise en charge en urgence rapportent avoir bénéficié d’un examen et de soins physiques, et 6% de soins de l’état de choc psychotraumatique. Dans le cadre d’un viol, 16% des répondantes seulement se sont vu proposer une contraception d’urgence. Quant à la prévention du VIH (virus de l’immunodéficience humaine) et des autres MST (maladies sexuellement transmissibles), elle n’est intervenue que dans respectivement 19 et 16% des cas. L’information des patients ne semble pas non plus avoir été considérée comme une priorité, et seules 5% des victimes se sont vues expliquer les gestes médicaux qui allaient être pratiqués sur elles. On voit donc que la prise en charge d’urgence des victimes pourrait être largement améliorée par la mise en place de protocoles spécifiques.

  • 78% des répondant-e-s n’ont eu aucune prise en charge médicale rapide après les violences
  • Seule 1 victime de viol prise en charge en urgence sur 5 a bénéficié d’un dépistage et/ou d’une prévention pour les MST ou le VIH

Hors du cadre des soins d’urgence, les professionnel-le-s de santé sont par ailleurs des interlocuteurs privilégiés et un recours essentiel pour les victimes de violences : dans 18% des cas c’est à eux ou elles qu’elles se sont adressées lorsqu’elles ont parlé pour la première fois des violences subies, et beaucoup considèrent qu’ils ou elles les ont sauvées. Malheureusement, le manque de formation de ces professionnel-le-s, la méconnaissance des concepts de mémoire traumatique et de conduite dissociante, la propension au déni vis-à-vis de la réalité des violences sexuelles et de leur prévalence, entraînent des effets néfastes pour les victimes. Non seulement les violences subies sont rarement dépistées ou prises en compte, et les victimes ne sont donc pas correctement orientées, soignées et prises en charge, mais elles peuvent également être maltraitées lorsqu’elles parviennent à parler des violences sexuelles.

« Je n’aime pas trop critiquer le système de santé… mais la seule chose qui me vient à l’esprit c’est : prise en charge soit lamentable (culpabilisation, déni) soit inadaptée (psychanalyse). »

  • 1 victime sur 5 parle pour la première fois des violences sexuelles subies à un-e professionnel-le de santé
  • 1 répondant-e sur 3 déclare qu’il lui a été impossible de trouver des psychiatres et des psychothérapeutes formé-e-s à la prise en charge des violences sexuelles

Les symptômes psychotraumatiques sont encore très méconnus. Peu identifiés et traités, ils sont le plus souvent interprétés comme provenant de la personne elle- même, de sa nature, de sa personnalité, de sa mauvaise volonté, ou sont étique- tés comme des maladies mentales. De ce fait, les suicides, les conduites à risque, les explosions de mémoire traumatique et les états dissociatifs traumatiques sont trop souvent mis sur le compte de troubles de la personnalité, de dépressions, voire même de psychoses comme c’est le cas pour 17% des répondant-e-s, alors qu’il s’agit de conséquences normales dues au traumatisme. Les violences sexuelles subies ne sont presque jamais évoquées comme cause principale, et la question : « avez-vous subi des violences ? » n’est que très rarement posée.

  • 41% des répondant-e-s rapportent que les praticien-ne-s consulté-e-s n’ont pas recherché ou diagnostiqué de troubles psychotraumatiques
  • Une psychose a été diagnostiquée chez près d’1 victime sur 5
  • Dans deux tiers des cas aucun-e praticien-ne n’a expliqué que les troubles psychotraumatiques se soignaient

Dans plus d’un tiers des cas, la prise en charge n’a pas été centrée sur les violences subies alors qu’il a été démontré que plus une thérapie est focalisée sur le trauma, plus elle est efficace pour traiter les symptômes psychotraumatiques [28]. La moitié des répondant-e-s jugent que les prises en charge n’ont pas été satisfaisantes et de nombreuses victimes rapportent avoir souffert de maltraitances dans le cadre du soin. Trouver une prise en charge efficace et des professionnel-le-s bienveillant-e-s n’est pas aisé pour les victimes de violences sexuelles et elles doivent fréquemment patienter de longues années avant de pouvoir bénéficier de soins adaptés.

  • Dans 38% des cas les soins n’ont pas été centrés sur les violences subies
  • 1 répondant-e sur 2 a jugé négativement les soins reçus
  • 41% des répondant-e-s considèrent que certains soins reçus ont été maltraitants
  • Les victimes mettent 13 ans en moyenne à trouver une prise en charge satisfaisante

Par ailleurs, suite aux violences, l’accès à certains soins est difficile pour 62% des répondant-e-s, qui préfèrent laisser évoluer leurs pathologies plutôt que de consulter. Les soins gynécologiques et dentaires, ainsi que la kinésithérapie, sont considérés comme particulièrement anxiogènes.

Afin d’améliorer la prise en charge des victimes de violences sexuelles, les préconisations des répondant-e-s sont les suivantes : faciliter les démarches des victimes (information sur les mécanismes psychotraumatiques, gratuité des soins, centres pluridisciplinaires de prise en charge, protection), former les professionnel-le-s de santé au dépistage des violences, à la réalité des violences et de leurs conséquences, et rompre le silence qui entoure les violences via des campagnes d’information et de prévention.

  • 81% des répondant-e-s jugent qu’il est important que les professionnel-le-s de santé soient formé-e-s
  • 89% des répondant-e-s estiment que la gratuité des soins est importante
  • 86% des victimes considèrent qu’il est important de créer des centres spécialisés de prise en charge dans chaque département

 Les bienfaits d’une prise en charge adaptée sont incontestables, les répondant-e-s qui sont parvenu-e-s à en bénéficier soulignent que cela a changé leur vie et les a sauvé-e-s. Une meilleure information des victimes, ainsi qu’une formation des professionnel-le-s de santé qui les prennent en charge, sont absolument nécessaires : il est essentiel que les victimes de violences sexuelles puissent être informées que les troubles psychotraumatiques dont elles souffrent sont des conséquences normales de violences traumatisantes et qu’ils peuvent être traités.

LES LIMITES DE L’ENQUÊTE

L’enquête a été victime de son succès et nous n’avons malheureusement pas pu, par manque de temps et de moyens, exploiter la totalité des résultats collectés. Nous n’avions pas prévu un tel nombre de réponses et nous n’y étions pas préparé-e-s. Nous nous sommes du coup heurté-e-s à diverses problématiques lors de l’exploita- tion des résultats. Ainsi, les victimisations successives de la majorité des répondant-e-s ont rendu difficile l’identification précise des faits qui les avaient conduit-e-s à porter plainte ou pour lesquels ils ou elles avaient reçu une prise en charge d’urgence.

Par ailleurs, l’échantillon interrogé n’est pas forcément représentatif de la population des victimes de violences sexuelles. Celles qui se sont senties ciblées par l’enquête sont forcément plus averties que l’ensemble des victimes : elles ont pu mettre le mot « violences sexuelles » sur ce qu’elles ont subi, ne présentent pas ou plus d’amnésie traumatique totale et ont donc probablement fait plus de démarches auprès des associations, de la justice et des professionnel-le-s de santé.

D’autre part, en n’incluant pas de frontières temporelles claires aux questions qui traitent des prises en charge médicales et judiciaires, la conception du questionnaire induit un biais temporel : les lois, le système judiciaire et le système de santé n’étaient pas identiques il y a 10, 20, 30 ans, ou plus, à ce qu’ils sont aujourd’hui. Et il nous a malheureusement été impossible d’isoler exclusivement les réponses concernant les prises en charges judiciaires ou médicales les plus récentes.

Enfin, nous n’avons malheureusement pas pu collecter de données suffisantes auprès de certaines franges de la population : les hommes et les plus de 54 ans sont sous-représenté-e-s, en partie en raison du mode de diffusion du questionnaire. Les résultats qui les concernent sont probablement sous-estimés et sont donc à considérer avec prudence. Il nous a également été impossible de recueillir des données sur les violences spécifiques que sont les mutilations génitales et les mariages forcés, il nous aurait fallu conduire des enquêtes plus ciblées en parallèle pour toucher les populations concernées.

UNE SITUATION D’URGENCE SANITAIRE ET SOCIALE

Malgré les insuffisances énumérées ci-dessus, les résultats de l’enquête démontrent clairement une situation d’urgence sanitaire et sociale. Les victimes interrogées avaient grand besoin de témoigner de l’enfer qu’elles vivent ainsi que de la solitude et de la souffrance dans lesquelles le déni ambiant les emmure. Les violences sexuelles font partie des pires traumas, et faute de dépistage systématique, de protection et de soins appropriés dispensés par des professionnel-le-s formé-e-s, elles auront de lourdes conséquences sur la vie et la santé des victimes. Or, la gravité de ces violences ne paraît pas être suffisamment prise en compte par les proches et les professionnel-le-s, et le droit des victimes à bénéficier de soins, d’informations, de protection et de justice leur est régulièrement dénié. Quant aux situations de vulnérabilité, elles semblent n’entraîner aucune mesure de protection supplémentaire ou de prise en charge adaptée. Ainsi, les enfants payent un lourd tribu : les situations de violences qu’ils endurent sont loin d’être systématiquement dépistées et les violences sexuelles dont ils sont victimes perdurent souvent pendant des années, durant lesquelles ils ne bénéficient ni de soins, ni de protection. Abandonnés, ils pâtissent en silence des conséquences de ces violences au risque d’en subir de nouvelles, de développer de graves troubles psychotraumatiques, voire même d’en mourir [29]. De plus, un certain nombre de ces enfants deviendront, hélas, agresseurs à leur tour et feront de nouvelles victimes.

Il est donc urgent que les pouvoirs publics mettent en œuvre les moyens néces- saires pour protéger, accompagner et soigner efficacement toutes les victimes de violences sexuelles afin d’enrayer le cycle infernal des violences.

RECOMMANDATIONS

« Des recherches de plus en plus nombreuses montrent qu’une grande partie de la violence interpersonnelle peut être prévenue de façon efficace et que ses lourdes conséquences peuvent être atténuées. » OMS 2014 [30]

Les professionnel-le-s de santé sont le premier recours des victimes de violences sexuelles, ils ou elles sont les mieux placé-e-s pour mettre fin au cycle des violences et de leurs conséquences en informant, en accompagnant et en soignant les victimes. Les recommandations clés du rapport visent donc en priorité à mettre les personnes victimes de violences au cœur du système de soins, mais aussi à améliorer leur protection et à prévenir la survenue des violences sexuelles.

Recommandations clés :

1- Une vraie politique de santé publique concernant la prévention, le dépistage, l’accompagnement et le soin des victimes de violences avec :

  • La formation en urgence des professionnel-le-s de santé et de tou-te-s les intervenant-e-s de la prise en charge des victimes de violences.
  • L’élaboration de recommandations de la Haute Autorité de Santé sur la prise en charge des victimes de violences et le traitement de leurs conséquences psychotraumatiques.
  • La mise en place par décret de centres d’aide et de soin spécifiques dans chaque bassin de 200 000 habitants [31], proposant à toutes les victimes de violences des soins sans frais, dispensés par des professionnel-le-s compétent-e-s et formé-e-s, ainsi qu’une prise en charge globale avec un accompagnement social, judiciaire et associatif.
  • La création d’un observatoire national sur l’impact des violences, l’accompagne- ment et le soin des victimes, voué à la conduite de programmes de recherche et de collecte de données.
  • La mise en place d’un centre d’accueil téléphonique d’expertise, de conseil, d’orientation et de documentation pour les professionnel-le-s de santé et toute-s les intervenant-e-s de la prise en charge.
  • La protection des professionnel-le-s de santé (contre les attaques en justice ou devant le Conseil de l’Ordre) qui signalent des maltraitances sur des mineur-e-s ou des personnes vulnérables, et qui établissent des certificats médico-légaux pour des victimes de violences.

2- Des plans d’action gouvernementaux de prévention, d’accompagnement et d’information avec :

  • La mise en place d’enquêtes et de recherches spécifiques, y compris et surtout auprès des populations les plus vulnérables (mineur-e-s, personnes âgées, personnes handicapées, personnes discriminées et marginalisées).
  • La création de campagnes d’information et de prévention grand public visant à démonter les normes culturelles et sociales qui favorisent l’existence des violences sexuelles, ainsi que de campagnes d’information et de prévention ciblant les personnes les plus touchées et les plus vulnérables (mineur-e-s, personnes handicapées, personnes âgées, personnes discriminées et marginalisées), et la mise en œuvre d’un travail de prévention dans le cadre scolaire pour informer sur la réalité des violences sexuelles, sur la loi, et pour promouvoir les droits des enfants et l’égalité homme-femme.
  • L’adaptation des procédures policières et judiciaires à la spécificité des violences sexuelles, la formation des professionnel-le-s impliqué-e-s et la création de mesures de protection spécifiques pour les victimes de violences sexuelles.
  • L’amélioration des lois relatives aux violences sexuelles conformément aux exi- gences de la Convention du Conseil de l’Europe [32], et le suivi de leur réelle application.
  • La mise en place de dispositifs améliorant l’accès des victimes au droit, à la justice, à des réparations et à des aides sociales adaptées.
  • La refonte de la Protection de l’Enfance et de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, afin d’améliorer la prise en charge des victimes et des agresseurs mineurs.

REMERCIEMENTS

Nous remercions : les répondant-e-s victimes de violences sexuelles pour leur confiance ; toute l’équipe de Stop au déni, les membres de l’association, nos partenaires et nos soutiens, et tout particulièrement l’UNICEF ; les bienfaiteurs qui ont rendu possible l’analyse des résultats de l’enquête.

Le soutien de l’UNICEF France s’inscrit dans le cadre de l’initiative mondiale #ENDViolence, lancée par l’UNICEF, le 31 juillet 2013, pour mener une action collective visant à mettre fin à la violence contre les enfants et les adolescents.

[1LEBAS Jacques, Rapport de la commission « Genre et Violence » : travaux préparatoires à l’élaboration du plan Violence et Santé, Paris, ministère de la Santé et des Solidarités, 2005, p.36.

[2Pour plus d’informations voir : http://stopaudeni.com/

[3L’enquête a été réalisée par téléphone de mars à juillet 2000 auprès d’un échantillon représentatif de 6970 femmes âgées de 20 à 59 ans, résidant en métropole et vivant hors institutions. JASPARD, Maryse, Equipe ENVEFF, Le questionnaire de l’enquête Enveff - « Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France », Paris, ENVEFF, 2000.

[4BAJOS Nathalie et BOZON Michel (dir.), Enquête sur la sexualité en France, Paris, La Découverte, 2008, pp. 386-387.

[5Source : INSEE-ONDRP, enquêtes « Cadre de vie et sécurité » de 2010 à 2013. Questionnaire auto-administré par ordinateur (méthode audio-CASI) auprès de 13 500 (moyenne) répondants, hommes et femmes âgés de 18 à 75 ans vivant en ménage ordinaire en France métropolitaine.

[6World Health Organization, Global Status Report on Violence Prevention, Genève, 2014, p. 70.

[7BAJOS Nathalie et BOZON Michel (dir.), Enquête sur la sexualité en France, Paris, La Découverte, 2008, p. 388.

[8Selon les estimations de l’association Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir, 70% des femmes handicapées seraient victimes de violences en France. Le risque qu’elles subissent un viol au cours de leur vie serait multiplié par 3 par rapport aux femmes valides. Source : HOLZMAN Clare G., « Multicultural perspectives on counseling survivors of rape » in Journal of Social Distress and the Homeless, Janvier 1994, Vol. 3, Issue 1, pp. 81-97. Et de par le monde, les filles et les femmes handicapées ont de 1,5 à 10 fois plus de risques d’être maltraitées que les femmes valides. Source : Human Rights Watch, Human Rights for Women and Children with Disabilities, 2012, p. 5.

[9Le risque de subir un viol au cours de la vie serait multiplié par 4 pour les femmes très pauvres. Source : HOLZMAN Clare G., « Counseling Adult Women Rape Survivors : Issues of Race, Ethnicity, and Class » in Women and Therapy, 1996, Vol. 19, Issue 2, pp. 47-62.

[10AIVI / IPSOS, État des lieux de la situation des personnes victimes d’inceste : vécu, état de santé et impact sur la vie quotidienne, Mai 2010.

[11Pour sélectionner les violences sexuelles assorties des circonstances les plus aggravantes nous avons pris en compte les définitions pénales (un viol est un crime, une agression sexuelle un délit), ainsi que les circonstances aggravantes (le fait que la violence soit infli- gée par une personne ayant autorité) et la gravité des conséquences de ces violences (comme nous le verrons par la suite et comme l’a montré l’enquête d’AIVI de 2010, les violences sexuelles s’inscrivant dans une situation d’inceste ont de très lourdes répercussions sur la vie et la santé des victimes). Source : AIVI / IPSOS, État des lieux de la situation des personnes victimes d’inceste : vécu, état de santé et impact sur la vie quotidienne, Mai 2010.

[12Selon l’étude nord-américaine du Bureau of Justice Statistics, 23% des auteur-e-s de violences sexuelles sont des adolescents de sexe masculin, ce taux atteint 40% lorsque les victimes sont des enfants âgés de moins de 6 ans. Source : SNYDER Howard N., « Sexual Assault Of Young Children As Reported To Law Enforcement : Victim, Incident, And Offender Characteristics », Juillet 2000, National Center for Juvenile Justice, U.S. Department of Justice, Bureau of Justice Statistics.

[13BECKER Judith V., HUNTER John A., « Understanding and treating child and adolescent sexual offenders » in Advances in Clinical Chiwld Psychology, 1997, Vol. 19, pp. 177-197.

[14BECK François, GUIGNARD Romain, DU ROSCOÄT Enguerrand, SAÏAS Thomas, « Tentatives de suicide et pensées suicidaires en France en 2010 » in Bulletin épidémiologique hebdomadaire, numéro thématique : Suicide et tentatives de suicide : état des lieux en France, InVS, 13 décembre 2011, n°47-48, pp. 488-492, p. 490.

[15World Health Organization/London School of Hygiene and Tropical Medicine, Preventing intimate partner and sexual violence against women : taking action and generating evidence, Genève, World Health Organization, 2010, p. 22 et 26.

[16Selon le n°4 de novembre 2014 de La lettre de l’Observatoire National des Violences Faites aux Femmes, 24% des femmes victimes de viols et de tentatives de viols se sont rendues au commissariat ou à la gendarmerie, 10% ont déposé plainte et 10 % une main courante. Source : INSEE-ONDRP, enquêtes « Cadre de vie et sécurité » de 2010 à 2013. Ce pourcentage est donc plus élevé que celui qui est habituellement relevé en matière de plainte pour viols et tentatives de viol, probablement parce que l’enquête recense également les plaintes pour les violences sexuelles assimilées à des délits. Par ailleurs, dans la population générale, de nombreuses victimes ne mettent pas forcément les mots « violences sexuelles » sur ce qu’elles ont vécu et ne portent donc pas plainte, il est fort possible que les répondant-e-s à notre enquête soient plus averti-e-s que la moyenne et aient donc plus souvent porté plainte.

[17BRESLAU Naomi, DAVIS Glenn C., ANDRESKI Patricia, PETERSON Edward, « Traumatic events and posttraumatic stress disorder in an urban population of young adults » in Archives of General Psychiatry, Mars 1991, Vol. 48, Issue 3, pp. 216-22.

[18RODRIGUEZ Ned, RYAN Susan W., VANDE KEMP Henrika, FOY David W., « Posttraumatic stress disorder in adult female survivors of child sexual abuse : A comparison study » in Journal of Consulting and Clinical Psychology, Février 1997, Vol.65, Issue 1, pp. 53-59.

[19LINDBERG Frederick H., DISTAD Lois J., « Post-traumatic stress disorders in women who experienced childhood incest » in Child Abuse & Neglect, 1985, Vol. 9, Issue 3, pp. 329-334.

[20SALMONA Muriel, « L’impact psychotraumatique de la violence sur les enfants : la mémoire traumatique à l’œuvre » in doss. « La protection de l’enfance », La revue de santé scolaire & universitaire, janvier-février 2013, Vol. 4, n°19, pp. 21-25.

[21Pouvant aller jusqu’à 20 ans de perte d’espérance de vie lorsque plusieurs violences sont associées. Source : BROWN David W., ANDA Robert F., TIEMEIER Henning, FELITTI Vincent J., EDWARDS Valerie J., CROFT Janet B., GILES Wayne H., « Adverse Childhood Experiences and the Risk of Premature Mortality » in American Journal of Preventive Medicine, Novembre 2009, Vol. 37, Issue 5, pp. 389-396.

[22FELITTI Vincent J., ANDA Robert F., « The Relationship of Adverse Childhood Experiences to Adult Health, Well-being, Social Function, and Health Care » in LANIUS, R., VERMETTEN, E. PAIN, C. (eds.), The Effects of Early Life Trauma on Health and Disease : the Hidden Epidemic, Cambridge, Cambridge University Press, 2010, pp. 77-87.

[23OQUENDO Maria A., MILLER Jeffrey M., SUBLETTE Elizabeth, « Neuroanatomical Correlates of Childhood Sexual Abuse : Identifying Biological Substrates for Environmental Effects on Clinical Phenotypes » in The American Journal of Psychiatry, Vol. 170, Issue 6, June 2013, pp. 574-577.

[24PERROUD N., PAOLONI-GIACOBINO A., PRADA P., OLIÉ E., SALZMANN A., NICASTRO R., et al., « Increased methylation of glucocorticoid receptor gene (NR3C1) in adults with a history of childhood maltreatment : a link with the severity and type of trauma » in Translational Psychiatry, Décembre 2011, Vol. 1, Issue 12, e59.

[25SALMONA Muriel, « Mémoire traumatique » in KÉDIA Marianne, SÉGUIN-SABOURAUD Aurore et al., L’Aide-mémoire Psycho-traumatologie, Paris, Dunod, 2008, pp. 153-160, p.14.

[26McFARLANE Alexander C., « The long-term costs of traumatic stress : intertwined physical and psychological consequences » in World Psychiatry, Février 2010, Vol. 9, Issue 1, pp. 3-10.

[27Idéalement dans les 12 heures qui suivent le traumatisme. ROTHBAUM Barbara O., KEARNS Megan C., PRICE Matthew, MALCOUN Emily, DAVIS Michael, RESSLER Kerry J. et al., « Early Intervention May Prevent the Development of PTSD : A Randomized Pilot Civilian Study with Modified Prolonged Exposure » in Biological Psychiatry, Décembre 2012, Vol. 72, Issue 1, pp. 957-963.

[28BISSON Jonathan, ANDREW Martin, Psychological treatment of post-traumatic stress disorder (PTSD), Cochrane Library, Cochrane Depression, Anxiety and Neurosis Group, 2007.

[29Les violences entraînent un risque vital, pouvant aller jusqu’à 20 ans de perte d’espérance de vie lorsque plusieurs violences sont associées. Source : BROWN David W., ANDA Robert F., TIEMEIER Henning, FELITTI Vincent J., EDWARDS Valerie J., CROFT Janet B., GILES Wayne H., « Adverse Childhood Experiences and the Risk of Premature Mortality » in American Journal of Preventive Medicine, Novembre 2009, Vol. 37, Issue 5, pp. 389-396.

[30World Health Organization, Global Status Report on Violence Prevention, Genève, 2014, p. 50.

[31Conformément aux préconisations du rapport explicatif de la Convention du Conseil de l’Europe ou Convention d’Istanbul, article 25-142. Rapport explicatif de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention de la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, Istanbul, 2011.

[32La Convention du Conseil de l’Europe ou Convention d’Istanbul a été ratifiée par la France et est applicable depuis le 1er août 2014. Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, Istanbul, 12 Avril 2011.

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Vos réactions

  • Florian 3 juin 2017 23:56

    Bonjour .

    pour ma pars, j’ai été victime d’inceste à l’age de 6 à 9ans et ne sachant pas quoi faire ou dire par honte de moi même je me suis tue pendant 21ans sans jamais oublier car j’y pense tout les jours ( ou presque ), socialement je suis seul et pas du tout entouré, je me suis construit une carapace en me donnant une façon d’être qui ne donne pas envie aux gens de venir me parler car j’ai appris a observer les personnes via leurs attitudes , leurs gestuelles et leurs façons de s’exprimer y compris les mots qu’ils emploient pour le faire car je me méfie de tout le monde, j’ai déjà consulté un psychologue à l’age de 30ans ou j’ai du faire l’énorme effort de réussir à en parler pour la première fois mais j’ais fini par mettre un terme aux séances car cela ne m’aidait pas… aujourd’hui j’ai 31ans et je me demande souvent qui voir et que faire pour réussir a passer au dessus de cela et apprendre à vivre enfin… Mon frère auteur de l’inceste a nié les faits lorsque j’ai voulu lui en parler l’année dernière , il met ça sur le fait que j’ai raté ma vie alors qu’il a réussit la sienne , que toute mes histoires de couple ont toujours raté alors qu’il a une femme et deux enfants bref, j’ai fini par couper les ponts définitivement avec ma famille exceptée ma mère même si elle me croit pas vraiment, aujourd’hui mon frère souhaiterai me revoir pour en parler seul à seul mais j’ai refusé car je ne souhaite pas être confronté à lui de plus ce n’est plus mon frère depuis très longtemps… je souhaiterai donc savoir quoi faire et surtout vers qui me tourner pour être réellement aidé. Merci à vous

    • Bonjour Florian

      Peut-être pourriez-vous déjà passer par l’AIVI, c’est à dire, l’association internationale des victimes d’inceste. Vous pouvez témoigner anonymement sur le site internet et vous inscrire pour pouvoir échanger et avoir des conseils, disposer d’ateliers et d’informations thérapeutiques.

      Je vous passe le lien internet. J’y ai témoigné en tant qu’ancienne victime d’inceste et je fais de l’information auprès des hôpitaux de ma ville et des structures sociales locales de façon régulière pour pouvoir aider adultes et jeunes ayant vécu l’inceste. Faire de l’information et de la prévention me paraît très important, même si ces sujets sont difficiles. Malheureusement, une grande partie d’entre nous avons été victimes avant l’âge de 6 ans (40% des enfants victimes d’inceste l’ont été avant l’âge de 6 ans). Il faut donc pouvoir faire de la prévention et de l’information pour que ces situations puissent être rapidement dénoncées.

      https://aivi.org/

      Vous pouvez aussi contacter l’INAVEM (institut national d’aide aux victimes et de médiation). Vous avez des structures locales dans chaque département pour trouver de l’aide et des conseils pratiques, ainsi qu’un numéro d’aide 24H/24 :

      http://www.france-victimes.fr/

      Il est tout à fait normal étant donné la datation des violences sexuelles que vous avez subies enfant de la part de votre frère, qu’il vous ait été compliqué d’en parler. Ce n’est jamais facile de toute façon. Il y a la honte bien sûr et puis la peur surtout de se retrouver isolé. En fin d’adolescence, c’est un peu plus facile mais enfant, ça n’est pas le cas. On ne se sent pas assez solide et surtout on se sent démuni, on a peur de ne pas être cru et souvent même si l’on parle, nous ne sommes pas pris au sérieux. Ou bien on nous fait taire.

      Entre temps, on peut enterrer les faits qui ressurgissent plus tard et nous font beaucoup de mal. Le lien avec la famille est souvent difficile car assez systématiquement (pas toujours mais très très souvent), la famille prend fait et cause pour l’abuseur et non pour nous les victimes et nous impose le silence. Décider de parler, c’est se mettre au ban de la famille, et toutes les victimes ne font pas ce choix, même si souvent ce choix s’impose au fil du temps pour sortir de la souffrance et des conséquences des violences qui ont des répercussions sérieuses dans notre vie quotidienne.

      Il est important qu’un psy puisse vous écouter et vous aider. Même si je conçois tout à fait que la démarche ne soit pas facile ni de parler de ce sujet. Vous pouvez aujourd’hui disposer auprès de psychiatres d’hôpitaux psys publics, d’une prise en charge gratuite en thérapie (vous pouvez passer par un Centre Médical Psy ou directement en consultation externe en milieu hospitalier). Après, il faut trouver le bon. Et aussi trouver la bonne thérapie.

      Pour ma part, j’ai choisi, plutôt que la thérapie classique (psychanalyse ou psychothérapie), une thérapie courte par EMDR, qui m’a permis une désactivation de mes traumatismes d’inceste (c’est une désensibilisation du stress post traumatique par le mouvement des yeux de gauche à droite tout en évoquant les situations d’inceste). Vous avez également des thérapies basées sur l’hypnose, vous avez la Gestalt thérapie, les thérapies cognitives comportementales, la thérapie de l’enfant intérieur de Jung et d’autres encore. Une fois que vous vous êtes renseigné sur toutes ces thérapies et que vous vous décidez sur une, choisissez le psychiatre diplômé sur votre lieu d’habitation, le plus en capacité de vous accompagner, faites une liste de toutes les difficultés que vous rencontrez du fait de cet inceste dans votre vie et soulignez celles qui vous posent le plus problème au quotidien. Une fois ce travail fait, vous pouvez prendre rendez-vous avec le psy en ayant préparé l’entretien et sachant bien ce qui est important à soigner. Il vous demandera certainement le même genre de démarche pour savoir comment et quoi traiter prioritairement pour que vous alliez mieux. Puis vous aurez les séances espacées entre 1 semaine, quinze jours ou trois semaines. Vous verrez comment ça se passe et si vous y avez du mieux. En cas de problème, n’hésitez pas à en parler au médecin ou changez de praticien si la relation avec lui ou la thérapie ne vous convient pas.

      Souvent, dans un premier temps, nous ne pensons pas qu’il existe plein de thérapies pour soigner nos traumatismes d’inceste. Nous ne connaissons que la psychanalyse ou la psychothérapie par la parole, qui souvent, sont peu aidantes et inadaptées. Or il y existe un grand nombre de thérapies. Après, c’est à chacun de voir la méthode qui peut lui apporter le plus de réconfort et de soin. Nous sommes tous différents, donc je ne peux pas vous conseiller plus particulièrement l’EMDR car peut-être que vous trouverez mieux pour votre cas personnel.

      Vous avez aussi des victimologues, qui sont vraiment spécialisés. Il doit y avoir une liste à l’INAVEM et à l’AIVI. N’hésitez pas à la demander en cas de besoin.

      En tout cas, ne restez pas seul avec ces difficultés. Contactez ou l’INAVEM local le plus proche de chez vous ou l’AIVI. Se sont deux adresses fiables et où vous trouverez des professionnels et de bons conseils pour vous aider à aller mieux et vous sentir entouré.

      C’est très important pour aller mieux et reprendre le fil de votre vie avec plus de sérénité et de confiance. Si l’inceste que nous avons subi a été très destructeur, nous pouvons aussi nous relever de ces violences criminelles. Et vivre une vie heureuse.

      J’ai un métier que j’aime depuis 15 ans, un compagnon depuis près de 20 ans et une petite fille de 3 ans et demi. Je suis heureuse, malgré mon passé d’enfant incestée. Même si la démarche thérapeutique ne fut pas évidente, ni mes rapports familiaux, ni mon parcours, j’ai réussi à surmonter ce passé très dur, à construire une vie agréable. Et c’est en grande partie grâce aux thérapies que j’ai suivies.

      Je vous souhaite la même chose. Prenez bien soin de vous. Et plein de bonnes choses pour vous et votre avenir.

      Bien cordialement Françoise

  • Françoise 4 octobre 2016 15:09

    Pour celles et ceux que le sujet intéresse, paraît ce jour un essai de Catherine Coutelle, préfacé par Michelle Perrot : je vous mets le détail dans le lien ci-dessous. Ce livre peut être utile pour les associations de victimes, comme les médecins, structures sociales d’aide, comme pour les femmes violentées elles-mêmes pour décrypter les mécanismes de la violence mais aussi pour y porter remède. Bonne lecture à tous et à toutes !

    https://criminocorpus.hypotheses.org/20591

  • Toinette 14 août 2016 19:21

    Bonjour,

    Je témoigne aujourd’hui de ce que j’ai subi alors que j’ai 57 ans. Je viens seulement de faire remonter l’information après 30 ans de recherche avec différents praticiens, (psychanalystes et sophrologues), 2 dépressions, une opération du cœur (arythmie), des problèmes récurrents de douleurs aux ventres et au dos depuis aussi longtemps que je me souvienne, un manque de confiance en moi pathologique, incapacité de me défendre face à l’autorité (surtout celle des hommes et lorsqu’ils représentent un pouvoir). Mon histoire était tellement horrible que je l’avais enfouie très très profondément, d’où ma difficulté à faire remonter les scènes de viol. Mon père a utilisé mon frère aîné (15 mois de plus que moi) pour me violer, c’était bucal, anal… j’avais 3 ans et on me manipulait comme un objet sexuel. Je me souviens de ma terreur nocturne quand la lumière du couloir passait sous la porte de la chambre, je me cachais derrière la porte, mon cœur battait violemment. Je crois qu’il a commis ces violences sexuelles jusqu’à mes 7 ans. Plus tard il ne pouvait plus alors il a cherché par tous les moyens de me toucher, de m’humilier, de me dire des choses horribles (« j’ai rêvé que je faisais l’amour avec toi et c’était très bien », j’avais 16 ans et ma mère à qui j’ai raconté ça m’a regardé avec mépris et m’a laissée seule avec ce fardeau). Il me massait le dos devant la famille réunie en passant sous mes vêtements et remontait immanquablement par ma poitrine, j’avais moins de 18 ans, je me raidissais, j’avais envie de hurler, j’étais tendue mais j’étais paralysée, je ne pouvais pas me défendre. Le plus difficile quand on a été abusée très jeune c’est l’impossibilité de se défendre, la perte des repères familiaux (en général un parent t’aime et te protège), la peur au ventre (d’où les problèmes intestinaux), le manque de confiance, le mépris qu’on a pour son corps et pour soi.

    Mon frère est devenu un adulte malade sexuellement et très méprisant avec les femmes, vraiment tordu sexuellement, il a dit en voyant ma fille de 2 jours à l’hôpital « et dire qu’avec une si petite bouche elle taillera des pipes plus tard ». J’étais effondrée, horrifiée, je n’ai pas pu défendre l’intégrité de ma fille et je ne comprenais pas pourquoi. Maintenant je sais. Mon frère est décédé, Mon géniteur incestueux et pédophile est gravement malade d’après ce que je sais (car je ne lui parle plus depuis que je sais), Ma mère est décédée. Difficile dans ce cas de demander réparation. Mais je suis vivante ! J’ai réussi à avoir une vie, à fonder une famille.

    Voilà mon histoire,

    Toinette

    • Bonjour Toinette

      Merci pour votre témoignage très émouvant. Je ne sais pas si ça va vous rassurer ou pas, mais ayant vécu des situations semblables sans toutefois jamais enfouir ces atrocités, je crois que l’impact reste tout aussi fort et tout aussi long dans l’existence. Qu’on ait pris conscience et traité le problème tôt ou tard. C’est toute l’horreur de ce type de crime. En fait, c’est comme une bombe à fragmentations qui à chaque étape de la vie, fait exploser quelque chose. Du coup, nous les anciennes victimes, déployons une énergie folle pour nous en sortir et quand nous croyons que ça s’est à peu près réglé, quelque chose revient déstabiliser le système. J’en discutais il y a quelques années avec un groupe de victimes d’inceste de ma région et nous faisions le constat que c’est quelque chose de très mal connu, et souvent occulté, aussi bien du monde judiciaire que du monde psy, social qui va gérer ces questions avec nous ou avec d’autres victimes. Du coup, il y a une espèce de relativisme vis à vis de ces crimes, trop souvent correctionnalisés au pénal (soit disant pour ne pas faire attendre trop longtemps les victimes) alors que ces crimes ne devraient relever que des Assises, compte tenu de la gravité et de l’impact durable qu’ils ont dans la vie des personnes traumatisées. Dans l’approche thérapeutique, quelques progrès sont apparus notamment avec des thérapies de désensibilisation, de l’hypnose, des thérapies comportementales. Mais encore faut-il que les victimes y aient accès là où elles vivent et que les professionnels soient formés pour recevoir des personnes ayant subi ces traumatismes. Le monde médical est encore très souvent, très mal formé à l’accueil des victimes d’inceste, de violences sexuelles. Il y a chez pas mal de médecins, de psy, un manque d’empathie et aussi parfois, de la peur, un manque de compréhension de l’importance des dégâts à différents niveaux. Et le monde judiciaire sous-estime largement l’impact des viols, des abus. Je pense que c’est volontaire, car l’inceste touche toutes les couches sociales et il n’est absolument pas dans l’intérêt des plus riches que ces crimes soient véritablement punis. Du moins pas dans leur société. Juste dans les couches populaires et modestes. Parce que c’est bien connu, dans les milieux comme il faut, ça n’existe pas ! ;-))

      Je me souviens il y a quelques années avec les associations, les batailles pour ne serait-ce qu’inscrire l’inceste au pénal. C’était hallucinant à quel point il y avait de résistance juridique, judiciaire, constitutionnelle. Et ce n’est pas un hasard. C’est un crime que la société refuse de prendre en compte tel qu’il est. Les deux seules exceptions, admises et reconnues maintenant par la société et le monde judiciaire (et là aussi combien de combats ont été nécessaires) c’est la pédophilie (au moins tant que ça n’implique pas des notables ou des gens très riches, ou des prélats) et le viol comme crime de guerre. En dehors de ces deux exemples, tout ce qui relève des violences sexuelles conjugales, des incestes, passe à la trappe. Se retrouve minoré que ce soit au pénal ou dans la prise en charge thérapeutique.

      J’espère qu’avec les travaux de victimologues comme ceux de Muriel Salmona, on sortira de ce relativisme. Donc que les victimes des jeunes générations s’en sortiront mieux que nous.

      En tout cas, malgré ces obstacles, nous essayons d’avancer et de surmonter ce passé terrible. C’est loin d’être facile, mais je crois pouvoir dire, au regard de pas mal de discussions depuis 2008 avec un grand nombre de victimes d’inceste, que si la reconstruction est toujours aussi rude, elle n’en a que plus de prix quand nous parvenons à transcender cette enfance ultra violente.

      Moi aussi j’ai pu construire un couple et une famille malgré ce qui m’est arrivé et des projets aussi bien personnels que professionnels heureux. Et parce que j’ai traité rapidement le problème au plan thérapeutique, il m’a été plus facile d’affronter les impacts successifs de ce passé quand ils se sont présentés.

      Parce que ça aussi, on oublie de le dire. Une ou des thérapies ne soignent pas forcément tout. Et nul d’entre nous n’est à l’abri d’autres manifestations plus tard, sur des domaines qu’on penserait détachés de ces violences…

      C’est pourquoi je milite pour la non-prescription par rapport à ces crimes. Je milite aussi pour que ça relève de crime contre l’humanité.

      Je crois que si la société dans son ensemble, mesurait l’ampleur et la durabilité des dégâts, même avec une bonne prise en charge thérapeutique, plus personne ne pourrait aborder l’inceste, les violences sexuelles en général, sous un angle relativiste.

      Mes agresseurs sont morts depuis longtemps maintenant. J’avais coupé les ponts avec eux depuis l’âge de 17 ans. C’était vital comme je pense ça l’a été pour vous, Toinette. Même si ça fait aussi très mal de ne plus avoir de famille, du fait de ce contexte. On sait malgré tout que l’on peut en recréer une, sur d’autres bases. Que ce soit avec des proches amis, avec qui il n’y a pas de liens de sang mais beaucoup d’affection, ou avec quelqu’un qu’on aime et avec qui on fondera peut-être une famille.

      Dans mon cas, parvenir à recréer une famille, c’était comme une victoire par rapport à mes agresseurs qui me chosifiaient, pour qui j’étais leur propriété et ne méritais que les violences sexuelles, les coups. Même si j’ai mis du temps à pouvoir construire d’abord un couple puis une petite famille, c’est une victoire sans prix pour moi. Je ne suis plus la chose de qui que ce soit. J’existe pour moi-même et vis à vis des autres en tant que personne digne et aimable, professionnellement aussi, pour mon conjoint en tant que compagne, en tant que femme. Et j’existe pour notre fille comme maman. La destruction désirée par mes agresseurs n’a pas fonctionné. Je me suis relevée quand eux n’ont cessé de s’enfoncer chacun dans leur propre chaos.

      Vous verrez je pense quand les vôtres seront décédés, que beaucoup de choses s’apaiseront. D’une part parce que nos craintes d’un possible retour de violence n’existent plus. D’autre part, parce que leur mort nous fait aussi réaliser leurs enfermements respectifs qui les ont conduits à ces violences, abus, viols.

      L’inceste est souvent une longue histoire familiale, faite de non-dits, de violences et de répétitions que nous devons briser. La chance que nous avons par rapport à nos ascendants, c’est d’avoir accès à des thérapies et à une possibilité d’en parler beaucoup plus librement qu’autrefois. Ces progrès permettent davantage de libération d’emprise incestueuse, donc de ne pas répéter ou ne de pas reproduire indirectement ce que nous avons subi. Et c’est essentiel pour briser définitivement ces violences.

      Bon courage pour tout ! Prenez soin de vous ! C’est le plus important.

      Cordialement Françoise

      • Bonjour Françoise et merci pour votre gentillesse,

        Votre message rend parfaitement compte de l’ampleur de ces crimes et du peu de retentissement dans les médias, la justice, le monde médical… Il existe aussi une forme de honte pour les victimes qui les empêche de sortir au grand jour la violence subie et quand enfin on la dépasse et que l’on commence à raconter autour de soi ce que nous avons subi, j’ai souvent remarqué la gêne des interlocuteurs qui préfèreraient ne rien avoir entendu et qui, la plupart du temps minimisent ou mettent en doute notre parole. « Tu es sûre, tu étais très petite ? », « comment es-tu certaine que tu n’inventes pas ? » etc. C’est très déstabilisant et nous renvoie à la même impuissance que lorsque nous étions face à notre bourreau. En effet, comment prouver ? Après ma (re)découverte des violences subies, j’ai pu compter sur les doigts d’une main les personnes qui me croyaient vraiment. Dans ma famille (ce qu’il en reste), les réactions ont pratiquement toujours été les mêmes, aucune compassion, un déni du traumatisme subi et une sorte de colère envers moi car j’ai osé dire la vérité qui dérange. Retrouver la mémoire m’a isolée. J’ai même une amie qui m’a dit qu’il fallait que j’arrête de ressasser alors que je venais de retrouver la mémoire ! Pour en revenir à un passage de votre message, je suis d’accord avec vous sur le pardon avec la mort des protagonistes. J’ai éprouvé beaucoup de colère envers ma mère car elle savait mais n’a rien dit, mais comme elle n’est plus de ce monde j’ai compris que cela était vain, que cela ne m’apporterait aucun soulagement, qu’elle-même avait du souffrir de cette situation et en replaçant les faits dans le contexte de l’époque, années 60, j’ai réalisé que la femme et surtout l’épouse n’avait aucun droit ( pas de chéquier à elle par exemple) ; elle dépendait donc financièrement de mon père. Cela n’excuse rien mais je peux le comprendre. Elle est morte après son troisième cancers alors qu’elle était devenue un légume, aveugle, gonflée par la morphine et avait perdu 30 centimètres. Je pense que c’est sa punition, cette maladie a été son remords. J’attends donc la mort de mon géniteur qui ne saurait tarder afin de voir les choses sous un angle différent, je pressens qu’il a été abusé par son père…

        Je constate que cinq mois après la libération de la parole, la colère s’estompe voire disparaît, que mon corps change en se défaisant de la protection que j’avais fabriqué sur mon estomac et mon ventre, que je me sens vivre pour la première fois de ma vie en étant moi-même, que je permets des choses, que je me lance dans la création, je peins, j’écris, je me sens devenir quelqu’un. Et ça, c’est la plus grande de mes victoires car j’ai réussi à transcender cette horreur. Je pourrais écrire pendant des heures mais je vais cependant m’arrêter là.

        Je vous souhaite une belle vie Françoise,

        Toinette

        • Bonjour Toinette !

          Malheureusement, le déni familial face à l’inceste est d’une extrême banalité. Je l’ai vécu également. Seules, ma soeur aînée ainsi qu’une cousine psy qui a fait un rapport sur la gravité des faits de violence et d’inceste m’ont soutenue affectivement et m’ont crue ; le reste de la famille a détourné les yeux ou carrément a pris fait et cause pour mon agresseur (bourgeois notable, très en vue sur le département et sur la région, responsabilités importantes).

          Le problème de nos mères qui ont laissé faire (la mienne a vu mon père sortir de ma chambre mais a toujours prétendu que je mentais alors que le viol a été prouvé par un examen médical), c’est que la plupart du temps, ces femmes étaient dépendantes financièrement. Dans le cas de ma maman, se rajoutait en plus un état dépressif chronique qui ne lui permettait pas de s’opposer à ces violences. C’était plutôt moi qui la protégeais déjà depuis des années des violences paternelles. Cette situation complètement abusive et toxique, est aussi une constante dans les situations d’inceste. Je l’ai compris bien plus tard en lisant un très bon essai sur le sujet de Susan Forward : Parents Toxiques. L’état de sujétion du conjoint de l’incestueux, fait partie des conditions qui amènent le passage à l’acte. Le problème des parents qui ne dénoncent pas les faits, restent dans le déni malgré les preuves, c’est qu’ils n’ont de cesse de s’enfoncer dans ce déni. Ca peut éventuellement (mais pas toujours) se traduire par une maladie (physique ou psychique) ou la prise démesurée d’antidépresseurs pour occulter les faits de violence, faire disparaître leur culpabilité. Chez les anciennes générations dont le conjoint ou la conjointe est incestueux, c’est souvent comme cela que le déni persistant se traduit.

          Je ne crois pas qu’il existe chez ces personnes un quelconque remords ni de punition. Je crois surtout qu’elles n’ont pas la capacité psychique ni physique ni émotionnelle de gérer ces crimes. Donc elles se réfugient dans une situation de refus, de déni, qui peut aller jusqu’à la maladie, situation qui va les mettre à l’abri de toute conscientisation du crime, mais aussi les mettre en situation de victime (empêchant la victime d’inceste de les mettre face à leurs responsabilités dans cette affaire mais aussi occupant l’espace pour faire en quelque sorte disparaître la victime en se victimisant elles-mêmes). Je trouve cela très triste mais aussi très violent. Et cela peut aggraver les traumatismes des victimes d’inceste.

          Il y a donc du fait de ces rejets, ces dénis et ces violences, une nécessité de travail thérapeutique pour les victimes, autour de l’angoisse d’abandon. Qui participe tout autant que le crime d’inceste au sentiment profond et persistant d’insécurité intérieure, de culpabilité, de honte chez les victimes d’inceste.

          Il y a quelques années, j’avais travaillé cela en thérapie jungienne et j’avais trouvé ce travail particulièrement intéressant et constructif. Parce qu’il permet de se reconnecter à l’enfant que nous étions pour réparer sa souffrance et reconstituer peu à peu sa sécurité intérieure, son intégrité morale en soignant son angoisse d’abandon.

          Néanmoins, j’ai toujours une forme de colère quand je vois toutes les démarches thérapeutiques post inceste qu’il nous faut engager, simplement pour pouvoir vivre normalement. Cela constitue une forme de double peine qui me paraît très violente et révoltante, quand la plupart de nos agresseurs s’en tirent sans être jamais inquiétés au pénal.

          C’est pourquoi je voudrais qu’il n’y ait pas prescription par rapport à ces crimes. L’impact est si durable, si important, il nécessite que les victimes déploient tellement d’énergie…

          Bien contente que vous constatiez un changement depuis votre dévoilement. Et que vous ayez rouvert la porte à la vie et à la création. L’art m’a beaucoup aidée et m’aide toujours beaucoup quand j’ai un coup de blues. C’est un cadeau très précieux. Je souhaite qu’il en soit de même pour vous. Que votre vie soit à présent la plus heureuse possible, Toinette !

          Très cordialement Françoise

  • Isabelle 20 mars 2015 22:44

    Ma mémoire bloque encore certains éléments mais je sais que les violences sexuelles ont commencés dans l’enfance, agressions sexuelles, viol. A l’âge adulte, encore des agressions sexuelles, encore des viols. Plus de 40 années brisées…plus de 40 années dans la survie, tel un fantôme, telle une morte vivante…Mon être tout entier explosé et tout les domaines de ma vie en charpie. Comprenez que les violences sexuelles sont une mise à mort de l’être tout entier, le psychisme, le corps, les affects, l’âme…si certaines victimes en meurent, la mort n’a pas voulu de moi malgré mon insistance. Une thérapie adaptée à mes traumatismes de violences sexuelles me donne l’espoir de pouvoir vivre un jour de façon humaine… Mais quand on revient de la mort et du chaos, ont reste marqué au fer rouge. Les violences sexuelles sont l’affaire de tous car tout le monde peut en être victimes, nos sociétés doivent mettre tout en œuvre pour éradiquer ce fléau. Je ne sais plus qui a dit : ’’Quand une société ne protège plus ses femmes et ses enfants, elle courre à sa perte’’.

    • Chère Isabelle, Je suis très touchée par votre témoignage. Je n’ai pas de bonnes paroles,mais je vous respecte, et vous respectant, j’ai de l’espoir.

    • Bonjour Isabelle,

      Votre témoignage est poignant…. il me vrille le cœur.

      Puisse beaucoup le lisent dans l’Eglise et ailleurs pour comprendre que lutter de manière acharnée et déterminée contre les violences faites aux femmes et aux enfants (dans 98%) ce n’est pas accessoire, c’est LA PRIORITE pour que les personnes ne soient pas démolies pour leur vie entière.

      Je formule des vœux pour que vous puissiez reconstruire et être accompagné par des personnes fiables… Mas pensées vous accompagnent et si vous avez besoin d’adresses d’associations, n’hésitez pas à en informer les personnes de ce site, elles sauront vous donner les infos je pense,

    • Merci et bravo. Pour une personne qui parle, dix qui se taisent. Le premier fer rouge, c’est le tabou.

    • j´ai 38 ans…victime de violence sexuelle dans l´enfance, je viens a peine d´en retrouver une memoire emotionnelle…les degats sur toute ma vie sont énorme…il n´y a pas de mots…d´autant que j´ai ete abuseur dans mon enfance et au debut de mon adolescence…a la fois victime et agresseur…QUELLE HORREUR !!!!!