Lundi 28 avril 2014

Jean-Paul II et moi

« Jamais je n’aurais pu imaginer, il y a quelques années, que la canonisation de Jean-Paul II me laisserait aussi perplexe ». Voilà ce que m’a confié, il y a quelques semaines, l’un de mes anciens compagnons d’infortune à la Légion. Il n’était pas le premier, ni le dernier, à me partager de tels sentiments : Il y a encore deux jours, un autre ancien légionnaire m’écrivait ceci : « C’est un grand weekend pour le Vatican… mais un bien mauvais weekend pour les victimes ».

En ce qui me concerne, et malgré toute l’estime que je porte à l’égard de Jean-Paul II, je dois avouer que j’avais le cœur serré en regardant la cérémonie de canonisation à la télévision. Moi qui, il y a quelques années, avais une véritable dévotion pour le pape polonais… j’avais une irrépressible envie de pleurer.

Une canonisation politique ?

Que les choses soient claires : Je ne nie pas la sainteté personnelle de Jean-Paul II – figure à laquelle je suis malgré tout encore très attaché, car c’est notamment grâce à lui, que j’ai retrouvé la foi (et un sens à mon existence) lors des JMJ de Paris, en 1997 – mais je ne suis pas dupe des raisons qui ont poussé le Vatican à accélérer son procès de canonisation, au point d’en brûler certaines étapes essentielles.

Il fallait en effet canoniser au plus vite Jean-Paul II pour enterrer le dossier très gênant du fondateur des légionnaires du Christ. En effet, et contrairement à ce que certains essayent de faire croire aujourd’hui (dans la sphère catholique, il se trouve toujours quelques bonnes âmes pour ré-écrire l’histoire quand elle est gênante)… Jean-Paul II était bien l’ami et le plus grand supporter du père Maciel. La Légion du Christ était devenue l’objet de toutes ses attentions, de tous ses espoirs. Il n’hésitait pas à faire l’éloge du père Maciel en public, allant jusqu’à affirmer qu’il était « un guide sûr pour la jeunesse » !

Pour Jean-Paul II, comme pour certains membres de la curie romaine (parmi lesquels les cardinaux Ratzinger, Rodé, Sodano, Re, Castrillon-Hoyos…) la Légion du Christ était devenue l’arme secrète de l’Église pour faire face au phénomène de déchristianisation massive en occident… Son fondateur n’était donc pas seulement un grand personnage : C’était rien de moins que l’homme envoyé par la providence divine pour sauver l’Église catholique en ces temps incertains !

Je me souviens qu’un jour, le cardinal Sodano (le Secrétaire d’État du Vatican) nous avait confié, à la fin d’un repas au Centre d’Études Supérieures de Rome : « Vous ne savez pas combien on parle de vous au troisième étage ! » (Le « troisième étage » désigne les appartements pontificaux).

Le déni de Jean-Paul II

Tout cela explique pourquoi Jean-Paul II a toujours refusé en bloc les critiques contre la Légion du Christ. Dans les années 80, les experts en Droit Canonique du Vatican, qui travaillaient sur le texte des Constitutions de la Légion du Christ, étaient unanimes pour dire que ce texte normatif était incompatible avec l’esprit du Concile Vatican II. Mais rien n’y a fait : Jean-Paul II a pris les documents et a ratifié tous les points qui posaient problèmes. Chaque année, lors de la fête des Constitutions, les supérieurs légionnaires nous racontaient cette histoire en fanfaronnant. C’était, à leurs yeux, un signe évident de la clairvoyance spirituelle du Pape Jean-Paul II ! Sic.

C’est aussi pourquoi le pape a toujours refusé de donner le moindre crédit aux accusations d’abus sexuels. A ses yeux, c’était évident : toutes ces accusations ne pouvaient être que d’affreuses calomnies, sans fondement, destinées à briser le projet de Dieu à l’œuvre dans la Légion du Christ.

Et pourtant, le pape a bien été prévenu. On sait que certains cardinaux ont osé évoquer la question avec lui, mais qu’il esquivait le problème. Les victimes ont eu beau lui écrire, encore et encore, allant jusqu’à faire traduire des documents en polonais. Le pape restait imperturbable.

D’après Nelly Ramirez, une ancienne consacrée ayant eu des responsabilités importantes au sein du mouvement Regnum Christi, et auteur du livre « El Reino de Maciel » [1] Maciel aurait finalement été amené à répondre aux accusations d’abus sexuels devant le Jean-Paul II :

J’ai eu accès à ces informations grâce à un légionnaire qui se trouvait là quand le Père Maciel a évoqué cette histoire devant la communauté de la Direction Générale, après un repas. (…) Le père Maciel a raconté qu’il était allé dîner avec Jean-Paul II (ce dîner a eu lieu autour de l’anniversaire des 60 ans de sacerdoce du père Maciel, en novembre 2004). L’une des personnes qui participaient au repas a alors sorti le sujet. Le père Maciel a réagi en expliquant que, depuis les débuts, il avait toujours été l’objet de calomnies. Le pape aurait alors salué sa manière chrétienne d’accepter chrétiennement toutes ces accusations, mais lui aurait fortement recommandé de se défendre. [2]

Aujourd’hui, on sait que les erreurs de jugement du pape ont conduit des milliers d’hommes et de femmes dans les mailles d’une organisation gravement dysfonctionnelle. Des vies et des familles entières ont été détruites à cause de cela. Des dégâts bien difficiles à estimer, car le système est aussi d’une efficacité redoutable pour faire taire les victimes.

Alors, comment peut-on déclarer « saint » un pasteur qui a fait entrer des loups dans la bergerie ? Comment peut-on louer les vertus héroïques d’un homme qui s’est laissé séduire par le chant des sirènes ? Qui a protégé et encouragé toutes les nouvelles communautés les plus déjantées ?

Qu’est-ce que l’Église cherche à nous dire à travers cette canonisation accélérée ? Qu’à l’instar de l’enfer, le paradis est également pavé de bonnes intentions ?

Une canonisation qui arrive juste après la réhabilitation officielle de la Légion du Christ

J’ai eu l’occasion, au cours des trois années qu’a duré le fameux processus de réformes de la Légion du Christ de me confronter un peu à la machinerie vaticane, et de découvrir que celle-ci était souvent plus encline à obéir aux ordres d’en haut, que de chercher et d’accueillir la vérité d’en-bas. Le déroulement de la visite apostolique chez les légionnaires du Christ… en est une bien triste illustration : il s’agissait avant tout de sauver le navire. Pas de faire une véritable enquête. [3]

Deux semaines avant le début du Chapitre Général – la dernière phase du processus de réhabilitation de la Légion du Christ - le père Heereman, Vicaire Général, s’est adressé aux anciens légionnaires, la bouche en cœur, pour les inviter à exprimer leur opinion sur ce processus de réformes. Après nous avoir soigneusement écarté de ce processus pendant trois ans, que signifiait ce revirement de situation de dernière minute ? Ne s’agissait-il pas d’une ultime manipulation, histoire de pouvoir ensuite prétendre qu’un dialogue avec les anciens membres de la congrégation avait été ouvert… sans laisser le temps ou la possibilité à un tel dialogue d’aboutir à quoi que ce soit ?

Néanmoins, avec un groupe d’ancien membres de la congrégation et du mouvement Regnum Christi, nous n’avons pas hésité à sacrifier une partie considérable de nos vacances de fin d’années pour rédiger une longue lettre aux pères capitulaires. Nous leur avons simplement adressé un questionnaire, en leur expliquant que leurs réponses à ces questions seraient le gage de leur sincérité : En prenant le soin de répondre, ils auraient montré au monde qu’ils n’étaient pas en train de procéder à une énième opération de com’ destinée à sauver les apparences, sans rien changer au fond. Après tout, malgré tous les signes plutôt inquiétants qui s’étaient accumulées jusque là, peut-être étaient-ils enfin prêts à accomplir un chemin d’authentique conversion (lequel implique une acceptation sans concession de toute la vérité, non seulement sur le fondateur, mais aussi sur la congrégation, et une volonté réelle de réparer les dégâts) ?

Hélas, les pères capitulaires ont capitulé. Plutôt que de répondre à nos questions, ils ont préféré détourner l’attention en publiant un communiqué larmoyant. En guise de réponses à nos questions, nous avons eu droit à des larmes de crocodile.

Une fois le faux processus de réformes achevé, il était temps de procéder à la canonisation express de Jean-Paul II. Ainsi, le dossier était enterré, définitivement.

Et les légionnaires pourraient de nouveau fanfaronner sur la place Saint Pierre, pour savourer leur victoire.

Et de fait, ils n’ont pas résisté à la tentation, comme on peut le voir sur cette vidéo, publiée hier sur le site internet de La Repubblica :

Que penserait Jean-Paul II de tout cela, aujourd’hui ?

Parfois, j’imagine la scène : Jean-Paul II arrive au ciel, et là, Jésus lui révèle toute la vérité sur ces communautés nouvelles qui l’enthousiasmaient tant autrefois, et sur leurs sinistres fondateurs. Prenant conscience de l’escroquerie, et des dégâts que ses erreurs ont produit, il est accablé de chagrin… Du haut du ciel, il aimerait redescendre sur terre, pour dire à ses successeurs et à ses anciens collaborateurs : « Les gars, j’ai complètement merdé sur ce dossier : ces gens sont des escrocs ! Ne vous laissez pas berner ! ».

Mais c’est trop tard. Pas de retour en arrière possible.

Peut-être que la bonne question, celle qu’on a oublié de se poser, c’est la suivante : Qu’aurait-il pensé, lui, de cette canonisation express ?

Et je ne crois pas me tromper en disant qu’il aurait certainement préféré qu’on aille un peu moins vite.

Xavier Léger

[1Nelly Ramirez Mota Velasco, El reino de Marcial Maciel. La vida oculta de la Legion y el Regnum Christi, Temas de hoy, 2011

[2Extrait d’un email de Nelly Ramirez, du 21 février 2014

[3Pour plus de détails sur cette lamentable histoire, je vous invite à lire le livre que j’ai co-écrit avec Bernard Nicolas : « Moi, ancien légionnaire du Christ » Flammarion, 2013.

Vos réactions

  • Bertrand 28 avril 2014 18:58

    Jésus est-il moins saint, parce qu’il a fait confiance à Juda ? Oui, Maciel a été un anti-christ, chef de la « légion » de l’anti-Christ, aux nombreux démons. Mais être dupé par le démon, par celui qui porte une fausse lumière (étymologiquement Lucifer) indique-t-il que vous n’êtes pas saint ? Il est grand le mystère de l’Eglise. Saint Augustin disait « Juda baptise, c’est le Christ qui baptise ». Le mystère d’iniquité fait partie du mystère de l’Eglise. Face au mal, nous avons une énigme insondable. Il faut continuer de dire la vérité, soutenir les victimes, en recherchant aussi à imiter Job et le Christ, victime innocente, jusqu’à la nuit de l’esprit. Saint Jean de la Croix a souffert toute sa vie, d’abord et avant tout, de ses frères carmes chaussés, puis déchaussés, non d’ennemis extérieurs à l’Eglise. Mais sa vie a été un facteur de renouvellement de l’Eglise. Merci à l’envers du décor de continuer à combattre les perversions au cœur de l’Eglise en adorant la croix du Christ.

    • Jean-Paul II et moi 29 avril 2014 09:24, par Anne

      Je cherche désespérément à comprendre l’aveuglement de Jean-Paul II. Aussi, sauf erreur de ma part, dans le paragraphe encadré de l’article, la réaction de Jean-Paul II semble rapportée par Marcial Maciel. Ne peut-on supposer le mensonge de ce dernier et exonérer Jean-Paul II de la paternité de la phrase en gras ?

      Pour rebondir sur le commentaire précédent, il me semble qu’il faut être prudent dans le parallèle entre Jésus et l’homme, et l’emploi des notions de confiance et de duperie. Je ne dirais pas que Jésus a « fait confiance à Judas ». Il y a une différence entre Jésus qui confie une mission à des hommes dont il sait qu’ils failliront et qui sait qui le trahira, et Jean-Paul II qui n’a pas entendu ni vu, soit qu’il n’a pas voulu voir et entendre, soit qu’il a été dupé. Jésus n’a pas été dupé, et Jésus nous a dit « méfiez-vous des hommes ». Ensuite, entre la thèse de l’Eglise « Jean-Paul II est saint et la légion est œuvre de Dieu », et la thèse du commentaire précédent : « Jean-Paul II est saint, malgré la légion parce qu’il a été dupé », on ne peut exclure la possibilité, indépendamment de la sainteté de Jean-Paul II, qu’il y ait eu de la part d’hommes de structure, une volonté d’instrumentalisation d’un processus de canonisation, dans la perspective du cautionnement d’un système tordu.