Lundi 19 février 2018

L’heure de Barros est-elle arrivée ?

Le Vatican a pris la décision d’envoyer Charles Scicluna, archevêque de Malte et Président du Comité d’examen des recours en matière de delicta graviora (délits graves) au Chili afin d’entendre des témoignages relatifs à l’évêque d’Osorno, Mgr Juan Barros qui est soupçonné d’avoir protégé un prédateur sexuel : le père Fernando Karadima.

Par Pedro Salinas, le 9 février 2018

Il va se passer quelque chose au Chili. Une telle impunité ne peut en effet qu’aggraver encore plus le scandale. Et l’Église Catholique le sait. Et le pape François, qui est loin d’être un idiot, mais un politicien accompli, l’a lui-aussi compris. C’est pourquoi, j’ai le sentiment que quelque chose va se passer. Permettez-moi tout de suite de préciser : ce ne sera pas dans le sens de l’exécution d’une politique de « tolérance zéro » de la part du Vatican, car celle-ci n’existe pas. Il s’agira plutôt d’un réflexe de survie, de gestion de crise et de limitation des dégâts.

Au Chili, comme ils l’ont enfin compris à Rome, les habitants ne sont pas stupides. C’est d’ailleurs ce qu’a dit François aux habitants d’Osorno. Autrefois, les habitants d’Osorno étaient considérés comme les catholiques les plus conservateurs de la région, c’est vrai. Mais plus maintenant. Ils ont subi trop d’affaires d’abus sexuels perpétrés par des religieux. Et ils en ont marre. Maintenant, ils réagissent. Et ils protestent même. Et ils savent défendre leurs vérités et leurs droits.

Par conséquent, devant le ramdam qui a eu lieu lors de la dernière visite du Pape au Chili et devant les faux pas répétés de ce dernier, de la curie et de ceux qui ont protégé le prêtre pédophile, le Vatican a été obligé de se bouger. Ainsi, le 30 janvier 2018, le chef des Catholiques a pris la décision d’envoyer Charles Scicluna, archevêque de Malte et Président du Comité d’examen des recours en matière de delicta graviora (délits graves) au sein de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, à Santiago du Chili afin « d’écouter ceux qui ont exprimé la volonté de porter à la connaissance du Vatican des éléments » relatifs à l’évêque d’Osorno, Mgr Juan Barros, considéré comme l’un des principaux soutiens du prédateur sexuel en soutane le plus célèbre du Chili, le père Fernando Karadima.

Bien sûr, il y a ceux qui, à juste titre, ont des raisons d’être méfiants, suspicieux et circonspects à l’égard de cette manœuvre du Vatican. Rappelons qu’il y a deux ans exactement, en février 2016, le Chilien Juan Carlos Cruz, l’un des plaignants dans l’affaire Karadima, est venu au Vatican avec l’espoir de présenter son témoignage et d’expliquer le rôle joué par Juan Barros. Et c’est ce qu’il devait faire devant la Commission Pontificale pour la Protection des Mineurs, créée par le Pape argentin. Il y avait été invité par le britannique Peter Saunders, qui faisait alors partie de cette entité. Ce qui est arrivé ensuite est inexplicable : l’exposé de Cruz a été annulé et Saunders a été invité à réfléchir sur son rôle au sein de la Commission.

Ils l’ont menacé, pour être plus précis. Quant à Cruz, ils l’ont exclu et re-victimisé, pour changer. Le péché mortel de Cruz Chellew était d’avoir écrit deux lettres au Pape accusant Mgr Barros de complicité. Les lettres sont arrivées entre les mains du cardinal de Boston Sean O’Malley, président de la Commission pour la Protection des Mineurs.

L’une des lettres, signée par une trentaine de laïcs de la communauté catholique d’Osorno, disait : « La désolation à laquelle votre volonté nous a conduit, Pape François, ne supporte plus le silence ou l’omission (…) Nous avons frappé aux portes (…) et n’avons obtenu que du mépris. »

Et la lettre ajoute : « S’il vous plaît, frère François, osez remettre en doute l’information si catégorique que vous avez reçue à notre sujet, et mesurer les conséquences que vos décisions ont produites tant dans notre communauté que pour Mgr Barros et pour la crédibilité de l’Eglise, afin que nous puissions trouver une solution rapidement. »

Ceux qui ont suivi l’affaire Karadima et qui ont lu les nombreuses publications, les interviews, les enquêtes et autres articles de journaux sur le sujet, savent qu’il y a au moins quatre témoignages concordants et absolument crédibles accusant Juan Barros d’avoir eu connaissance des abus (Juan Carlos Cruz, James Hamilton, Luis Lira et Juan Debesa). Mais il n’y a pas que ça. Juan Barros Madrid aurait participé de façon directe à des actions de manipulation, de maltraitance et de coercition psychologique sur les disciples de Karadima dans la paroisse d’El Bosque. Il n’est pas le seul en cause, bien sûr : il y a d’autres proches de Karadima qui aujourd’hui sont aussi évêques : Andrés Arteaga, Horacio Valenzuela, Tomislav Koljatic Maroevic, parmi les principaux.

Dans ce contexte, largement documentée dans des publications telles que Karadima, el Señor de los Infiernos (Karadima, le Seigneur de l’Enfer) de Maria Olivia Mönckeberg, Los secretos del imperio de Karadima (Les secrets de l’empire de Karadima) de Juan Andrés Guzmán, Gustavo Villarrubia et Monica Gonzalez, journalistes au CIPER, et El fin de la inocencia (La fin de l’innocence) de Juan Carlos Cruz, ainsi que dans des archives judiciaires où se trouvent les témoignages recueillis par la juge Jessica Gonzalez, il ne reste pas le moindre doute sur la connivence et les complicités de Barros, d’Arteaga, de Valenzuela et de Koljatic.

C’est pourquoi, lorsque Jorge Bergoglio défend fermement et avec arrogance Juan Barros, il offense non seulement les victimes de Karadima et les paroissiens d’Osorno, mais également tout le peuple chilien. Parce qu’il les traite comme des menteurs et des imbéciles.

Arrivés là, il y a ceux qui prétendent avoir de bonnes raisons de rester très méfiants. Ils disent, par exemple, que Scicluna va essayer de sauver l’image du Pape tout en protégeant Mgr Barros, en faisant valoir que les éléments de preuves contre Karadima restent inchangés mais « qu’il n’y a pas de preuves suffisantes pour inculper Barros. » Ou quelque chose comme ça. Confirmant de cette manière la déclaration du Pape exprimée à Iquique et, plus tard, dans son avion de retour pour Rome.

L’ancien prêtre mexicain Alberto Athié a publié sur la page Facebook de Juan Carlos Cruz et dans la mienne quelques arguments qui vont dans ce sens :

Scicluna a 58 ans et est né à Toronto, au Canada. Il a joué un rôle clé dans le procès contre le prêtre pédophile mexicain Marcial Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ, et contre Fernando Karadima, créateur de la Pía Unión (l’Union pieuse) au Chili.

Depuis 2001, selon les informations d’El Dinamo, Scicluna est arrivé à Rome pour travailler avec le cardinal Joseph Ratzinger, alors Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, et là, il aurait diligenté plus de trois mille enquêtes canoniques contre des prêtres accusés d’abus sexuels.

En 2005, il s’est rendu au Mexique et aux États-Unis pour écouter les témoignages des victimes et compiler des déclarations qui serviront plus tard pour « sanctionner » le père Maciel. La soi-disante « sanction », en réalité, n’en était pas une : on l’a juste confiné à à l’écart, lui demandant de mener une vie de prière et de pénitence. (Note du traducteur : Cette « sanction » n’a pas été vraiment appliquée par le père Maciel, puisque ce dernier a continué à voyager et à mener la belle vie jusqu’à sa mort.)

Des années plus tard, Scicluna a travaillé sur l’affaire Karadima. Un évêque, Mgr Juan Manuel Muñoz, se souvient : « Tout a commencé à s’activer à partir du moment où Juan Carlos Cruz a présenté sa plainte. C’était en août 2009. Il l’a apporté avant mon voyage à Rome, si bien que je suis allé à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi pour transmettre le dossier. Là-bas, j’ai eu une importante discussion avec le promoteur de la justice, Charles Scicluna. Il m’a recommandé de réunir des témoignages sur la crédibilité des accusateurs, ce que j’ai fait. D’autre part, il m’a conseillé de transmettre le dossier à un expert en Droit Canonique, un autre à un expert en morale et un troisième à un psychologue, ce que j’ai également fait. Finalement, il m’a demandé de chercher trois évêques expérimentés afin que ces derniers m’aident à rédiger la sentence. Et c’est ce que j’ai fait. »

Ces « recommandations » de Scicluna sont celles qui ont finalement permis de condamner Karadima, d’après El Dinamo. Enfin, pas exactement… car la soi-disante « condamnation » de Karadima était aussi une farce. A ce moment-là, comme on avait fait dans l’affaire Maciel, et comme plus tard on fera dans l’affaire Luis Fernando Figari (fondateur de Sodalitium Christianae Vitae), plutôt que d’expulser Karadima de l’institution catholique et de l’envoyer devant les tribunaux, on lui a demandé de se retirer dans un couvent, avec quelques religieuses pour s’occuper de lui.

Scicluna, en fait, est une sorte de procureur ecclésiastique. Et ses actions sont bien décrites par Andrés Beltramo, un journaliste de La Stampa. « Il aura une grande marge de manœuvre. Il rencontrera les plaignants. Il le fera, comme c’est l’usage dans ces affaires-là, en privé et avec la présence d’un témoin. Les victimes pourront apporter des informations et faire des déclarations, éventuellement transcrites et certifiées par un notaire ecclésiastique. C’est la pratique habituelle. Scicluna pourra éventuellement écouter d’autres voix, s’il le juge nécessaire ».

Juan Barros Madrid a été nommé évêque d’Osorno le 15 janvier 2015 par le Pape François. Et depuis, malgré le mécontentement notoire de la population d’Osorno, il l’a maintenu à ses fonctions contre vents et marées. Sa décision est, de toute évidence, erronée. D’autant plus quand on sait qu’à l’époque, il a hésité à lui offrir, ainsi qu’aux autres évêques en cause, un congé sabbatique d’un an. Il y a une lettre qui a été publiée au Chili quelques heures avant l’arrivée du Pape qui confirme les hésitations du pontife argentin.

Pendant ce temps, Juan Carlos Claret, un jeune militant du groupe des « Laïcs d’Osorno », a déclaré à La Nación qu’il demandera trois garanties à l’émissaire du Vatican : « L’indépendance et l’autonomie du tribunal, la transparence et le bilatéralisme des audiences et la confidentialité ». Claret estime qu’il y a au moins quatre témoignages incriminant Mgr Barros comme étant un complice du père Fernando Karadima.

Comment ce nouveau scandale du Vatican prendra-t-il fin ? Malgré tous les pronostiques, si vous me posez la question, je vous dirais qu’ils ne peuvent plus continuer à étouffer la vérité par la force. Barros sera destitué sur recommandation de Scicluna. Et le Pape, encore une fois, présentera ses excuses.

Barros lui-même a fait circuler indirectement un communiqué depuis son bureau : « Tout ce que décidera le Pape, je l’accueillerai avec foi et joie, en priant Dieu pour qu’éclate la vérité ».

Mais attention : même si Barros est destitué, cela ne signifie pas que le fameux protocole de « tolérance zéro » fonctionne, car ce protocole, en fait, n’existe pas et n’est pas appliqué. Dans cette affaire, comme dans tous les grands scandales qui touchent l’Eglise, l’institution catholique saura prendre les bonnes mesures, non de sa propre initiative, mais elle le fera sous la pression des médias. Comme toujours.

Au moins, on est sûr d’une chose : il n’y aura pas de sanction ou quoi que ce soit qui y ressemble. Ce sera, encore une fois, une grande opération médiatique, une manœuvre pour limiter les dégâts, pour faire plaisir au public et pour échapper au scandale. N’attendez rien de plus. Ce sera une opération de marketing, un point c’est tout.

Et j’insiste sur ma prophétie : dans cette histoire, Barros ne peut plus rien faire pour empêcher d’être renvoyé du diocèse d’Osorno.

Tout le monde n’est pas aussi optimiste. J’ai déjà évoqué l’opinion d’Alberto Athié, ancien prêtre mexicain. Il n’est pas le seul : la journaliste d’investigation mexicaine Sanjuana Martinez, qui a passé plus de vingt ans à enquêter sur des affaires d’abus sexuels au sein de l’Eglise catholique, pense que le travail de Charles Scicluna ne permettra pas d’élucider l’affaire, au contraire. C’est ce qu’elle a dit sur le site cooperativa.cl : « C’est lamentable, mais ce qui perdure dans ce type d’histoire, c’est l’impunité endémique. »

Et elle ajoute : « L’Eglise en tant qu’institution fonctionne comme une mafia, avec ses codes de secrets et de protection, et elle méprise les victimes d’abus sexuels (…) Scicluna vient pour dissimuler la stratégie du Vatican (…) L’Eglise met en avant un simulacre d’enquête qui permettra en fait de cacher tout cela de nouveau. »

Pour finir, indépendamment de l’enquête qui sera menée par Scicluna, je voudrais rappeler quelques déclarations de la journaliste Paulina de Allende-Salazar, qui a révélé en 2010 les abus de Karadima dans un reportage de Informe Especial sur TVN : « Ceux qui étaient très proches de Karadima étaient nécessairement au courant de ce qui se passait là-bas. Et s’ils ne s’en sont pas rendu compte, cela signifie qu’ils doivent avoir quelques problèmes entravant leurs capacités d’observation et leur jugement personnel. Si c’est le cas, ils ne peuvent pas diriger une communauté de fidèles de façon saine et correcte. C’est mon sentiment. »

Et c’est aussi le mien. Et cela ne s’applique pas seulement à Barros, Valenzuela, Koljatic et Arteaga. Cela s’applique notamment à l’affaire Sodalicio. Or, dans cette affaire, les noms sont plus nombreux. Dans cette institution, l’impunité a également été consacrée. Demandez ce qu’ils en pensant à Jaime Baertl, à José Antonio Eguren Anselmi, à Alfredo Garland Barrón, à Jose Ambrozic, à Eduardo Regal, à Erwin Scheuch, à Oscar Tokumura Tokumura et à Virgilio Levaggi, entre autres.

Voir en ligne : https://lavozatidebida.lamula.pe/20…