Samedi 10 mai 2014

La canonisation de Jean-Paul II et le Droit International : deux verdicts contradictoires

L’ancien prêtre catholique Alberto Athié (qui a été contraint par son évêque à quitter le sacerdoce pour avoir pris, dans les années 90 la défense des victimes du père Maciel) s’interroge sur le sens de la canonisation de Jean-Paul II, alors que le Comité des Droits de l’Enfant accuse ce même Pape d’avoir bafoué pendant des années la Convention internationale, pourtant ratifiée avec entrain en 1990.

« Jusqu’à présent, ils ont violé la Convention, parce qu’ils n’ont pas fait tout ce qu’ils devaient faire » Cristen Sandberg, président du Comité des Droits de l’enfant.

« Le récent scandale des abus sexuels a été le pire cauchemar de l’Eglise catholique pendant ces 30 dernières années », Père Thomas Doyle.

Par Alberto Athié, ancien prêtre catholique

La canonisation du pape Jean-Paul II le 27 avril dernier ne doit pas être évaluée uniquement à la lumière du débat sur ce qu’il savait et ce qu’il ne savait pas sur les affaires d’abus sexuels commis par des prêtres (en particulier les cas les plus connus et controversés, comme celui du père Maciel) mais également à la lumière du rapport final du Comité des Droits de l’Enfant. Ce rapport, publié le 5 février dernier, est la conséquence d’un long processus qui a commencé le jour où le Saint Siège a signé la Convention des Droits de l’Enfant - le pacte qui, dans l’histoire, a rassemblé le plus grand nombre de signatures - en 1989, et ratifié en 1990.

Pour ceux qui se souviennent, le pape Jean-Paul II a été l’un des plus fervents défenseurs des droits des enfants dans le monde. Il a donné l’autorisation au Saint-Siège pour que celui-ci signe la Convention et participe activement à cette dernière.

Le Saint-Siège a également signé deux autres protocoles : l’un sur « la vente d’enfants, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants » et l’autre sur « l’implication des enfants dans les conflits armés ».

En 1995, le Saint-Siège a donné, en tant que signataire de la Convention, un premier rapport quinquennal, respectant ainsi formellement ce protocole, en omettant cependant de donner toutes les informations requises et d’honorer toutes ses obligations. Après quoi, il a attendu 14 ans pour rendre son second rapport, et sans faire aucune mention des affaires d’abus sexuels commis par des membres du clergé dans le monde, qui étaient apparus durant toutes ces années et pour lesquels les papes Jean-Paul II et Benoît XVI avaient du présenter des excuses publiques, parfois même devant certaines victimes.

Le Comité a alors profité de l’occasion pour demander un supplément d’informations, comme vous pouvez le voir clairement à la question 11 : « donner des informations précises sur tous les cas d’abus sexuels commis par des prêtres, des moines et des religieuses sur des enfants, ou porté à la connaissance du Saint-Siège pendant la période couverte par le rapport. »

Cette question a été décomposée en plusieurs sous-sections comme suit :

  • Quelles mesures ont été prises pour empêcher que des prêtres pédophiles n’aient accès ou n’entrent en contact avec des enfants ? Quelles mesures ont été prises à l’égard des cas de prêtres « transférés dans d’autres paroisses ou d’autres États, où ils continuent d’être en contact avec des enfants, et peuvent ainsi abuser d’eux » ?
  • Quelles mesures ont été prises pour informer les autorités civiles compétentes ? Que faut-il penser des cas où des instructions ont été données de ne pas informer les autorités civiles ?
  • Les prêtres pédophiles ont-ils été protégés ? Est-ce qu’on les a « isolé et contraint au silence, afin d’éviter que ces affaires n’éclatent au grand jour » ?
  • Qu’en est-il des affaires traitées en interne, selon le droit canon ? A-t-on collaboré avec les pays dans lesquels les abus avaient été commis ?
  • Il y a-t-il eu une prise en charge correcte, et sans condition, des victimes, de leur confidentialité, etc ?

Le Comité leur a également demandé d’exposer ce qu’ils avaient fait pour la promotion et la protection des droits des enfants, garçons et filles, les règles, les décisions politiques, les programmes, les budget, etc.

Comme vous pouvez le voir, ces questions supposent une connaissance profonde d’une problématique qui s’est déroulée dans le monde entier, pendant de nombreuses années, et qui a fait un grand nombre de victimes. C’est pourquoi le Comité a mené une enquête longue et approfondie sur les milliers de cas qui se sont produits dans le monde, analysant les dénonciations des victimes, les rapports secrets d’organisations civiles spécialisées, les rapports des avocats et même les rapports de certains pays qui ont fait des enquêtes. Il ne manquait que le rapport du Saint-Siège et sa comparution pour achever le protocole établi par la Convention. Le rapport du Saint Siège est finalement arrivé et la comparution a eu lieu le 16 janvier dernier.

C’était la première fois dans l’histoire qu’une autorité internationale examinait le comportement institutionnel du Saint-Siège/État du Vatican/Église Catholique sur tout ce qui concerne la promotion et la protection des droits des enfants dans les limites de ses compétences.

Tant à travers son rapport que lors de sa comparution devant le Comité, les représentants de l’Église se sont focalisés sur deux grands thèmes : le Saint-Siège n’a aucune juridiction sur les églises et les autorités locales, et son champ d’action est circonscrit au territoire de l’État du Vatican, où des réformes constitutionnelles en matière pénale ont été faites en 2013. Le Saint Siège n’a pas connaissance de cas d’abus sexuels sur les 33 enfants qui vivent à l’intérieur du territoire de l’État du Vatican. Le Saint Siège déplore les cas de prêtres pédophiles et a émis des recommandations à ce sujet. Son éventuelle responsabilité doit être analysée dans les pays où des affaires de ce types sont apparues. La controverse entre les représentants du Saint Siège et les 18 experts du Comité a été longue, tendue et, au final, ils n’ont pas vraiment réussi à se mettre d’accord.

Après avoir analysé le rapport du Saint-Siège et avoir écouté sa version des faits dans la salle du Comité, à Genève, le Comité a émis un rapport historique et sans précédent à bien des égards :

  1. Il refuse la distinction faite par les représentants du Saint-Siège entre le Saint Siège, le Vatican et l’Église catholique et leur a rappelé que lorsque le Saint Siège « a ratifié la Convention, il s’est engagé à l’appliquer non seulement sur le territoire de la cité du Vatican mais également en sa qualité de pouvoir suprême de l’Église catholique à travers le monde, les individus et les institutions qui relèvent de son autorité. »
  2. Il affirme sans ambages qu’il « regrette que la plupart des recommandations contenues dans ses observations finales de 1995 à l’égard du rapport initial du Saint-Siège n’aient pas encore été pleinement mises en œuvre » ; et il énumère toute une série de non respects des engagements pris dans la Convention…
  3. Le Comité exprime sa profonde préoccupation quant aux abus sexuels commis sur des enfants par des membres de l’Église Catholique qui dépendent de l’autorité du Saint Siège. Cela concerneraient plusieurs dizaine de milliers d’enfants dans le monde. Le Comité est très préoccupé par le fait que le Saint Siège n’ait pas reconnu l’ampleur des crimes commis et n’ait pas pris les mesures nécessaires pour traiter les cas d’abus sexuels sur des enfants et pour les protéger, préférant parfois adopter des politiques et des pratiques permettant la continuation des abus et offrant l’impunité aux auteurs des abus…
  4. « …en particulier, le Comité est préoccupé de ce que, comme l’ont indiqué plusieurs commissions nationales qui ont examiné les plaintes d’abus sexuels sur des enfants, le Saint-Siège préfère systématiquement préserver la réputation de l’Église et protéger les auteurs de ces abus, plutôt que les intérêts de l’enfant. »
  5. Le Comité énumère tous les actes et toutes omissions qui montrent clairement la violation systématique de la Convention et du Protocole sur « la vente d’enfants, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants ».

Conclusion : Aujourd’hui, nous n’avons plus affaire à des longs débats médiatiques sur tel ou tel cas particulier d’abus sexuels commis par des membres du clergé, ni même de savoir si le pape Jean-Paul II a bien agi comme il le devait, ou pas. Le rapport du Comité à l’égard du Saint-Siège, nous place dans une perspective beaucoup plus large et complexe car en fait, le Saint-Siège n’a pas cessé de violer la Convention depuis 1995, date à laquelle il avait pourtant remis son premier rapport en tant que membre signataire.

Depuis 1995, la politique menée par le Saint-Siège/État du Vatican/Église catholique est rejetée par le Comité sur les droits de l’enfant. Une telle politique a été menée par ses plus hauts responsables, à savoir les papes Jean-Paul II, Benoît XVI, et aujourd’hui François.

Avec la résolution du rapport du Comité, certains avocats spécialisés en droit international s’interrogent : Ce rapport fournit-il des éléments de preuve suffisants pour que l’affaire soit portée devant un Tribunal International qui puisse porter en accusation les membres signataires de la Convention, chefs d’État inclus ? Si la politique menée par le Saint Siège à l’égard de la protection des enfants a échoué, il faut bien que quelqu’un réponde de cet échec…

En plus de tous les problèmes que le procès de canonisation implique comme tel, devant la précipitation avec laquelle ce procès a été effectué, le verdict du Comité des Droits de l’Enfant est implacable : le Saint-Siège, de 1995 à ce jour, n’a pas été la hauteur de ses engagements relatifs à la protection des mineurs. C’est au Pape François qu’il revient maintenant d’expliquer à ses paroissiens et au monde entier pourquoi il a maintenu la canonisation du Pape Jean-Paul II.

En procédant à cette canonisation, il a affirmé que le pape Jean-Paul II se trouve aujourd’hui en présence de Dieu, en raison de ses vertus héroïques et de ses miracles, et que, par conséquent, il est devenu un modèle à suivre. Cependant Jean-Paul II est aussi responsable d’une politique désastreuse, laquelle aurait pu le conduire devant un Tribunal International pour les dommages causés à « des dizaines de milliers » d’enfants de par le monde, victimes d’abus sexuels et d’autres dommages contre leurs personnes. En effet, alors qu’il avait été informé des ces affaires, il a refusé de reconnaître l’ampleur du problème, mais en plus, « il n’a pas pris les mesures nécessaires pour traiter les affaires d’abus sexuels et pour protéger les enfants » et parce qu’il a adopté, au contraire « des politiques et des pratiques qui ont permis que des tels abus par des membres du clergé puissent continuer, offrant l’impunité aux agresseurs ». La raison de fond de cette politique désastreuse a été, et est encore, la suivante : « Il a préféré préserver systématiquement la réputation de l’Église et protéger les auteurs de ces abus, plutôt que défendre l’intérêt supérieur de l’enfant ».

Quel genre d’exemple le pape François et l’Église cherchent-ils à donner aux enfants catholiques, aux jeunes dont Jean-Paul II sera le saint patron, au concert des Nations et à l’humanité en général ? En faisant cela, le pape François ratifie non seulement son manque d’attention à l’égard des milliers de victimes de la pédophilie cléricale de par le monde, mais il rejette le verdict d’un Comité d’experts des Nations Unies. Et avec cela, en plus, depuis le point de vue strictement interne de l’Institution, il piétine le principe le plus important que l’Église Catholique a défendu et promu depuis le Concile Vatican I : à savoir l’infaillibilité du Pape. Avec la canonisation du Pape Jean-Paul II, le pape François écorche le dogme de l’infaillibilité pontificale, pierre angulaire de l’Église Catholique…

Source : noticias.univision.com

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