Samedi 4 juin 2016

Le difficile combat contre les dérives sectaires dans l’Église

Yves Hamant, universitaire catholique, se bat pour défendre les victimes de manipulations mentales commises à l’intérieur de divers mouvements d’Église. Non sans peine.

Cet entretien est paru le dimanche 29 mai dans Ouest-France.

Yves Hamant est professeur des universités, spécialiste de l’histoire russe contemporaine. Il enseigne à l’université Paris Ouest-Nanterre.

De quand date votre engagement ?

À travers un de mes proches, j’ai découvert les souffrances causées par de telles dérives. Il y a trois ans, j’ai jugé qu’il était de mon devoir d’intervenir. Ne souhaitant pas agir seul, deux amis et moi avons créé le collectif Appel de Lourdes 2013 (lire ci-dessous).

Quel est son objectif ?

Il s’agit notamment d’alerter les évêques des graves dérives sectaires qui touchent certaines communautés religieuses catholiques. Dans la lettre que nous leur avons adressée, le 25 octobre 2013, nous soulignions les dégâts inquantifiables provoqués par ces dérives.

Plus précisément ?

Il s’agit des conséquences. Des personnes démolies passent des années avant de pouvoir réintégrer la société, quand elles y arrivent, une fois quittée la communauté religieuse. Des dépressions, des suicides… Des familles entières ont été détruites, ou profondément affectées, par ces dérives.

Nous demandons que les évêques se tournent vers les victimes, entendent leur souffrance et y répondent. Trop souvent, elles se sont fait éconduire. Il faut que l’Église sorte de son silence, accepte de donner des informations et prenne des mesures.

Quels sont les mécanismes à l’œuvre ?

Il s’agit d’abus spirituels. Dans ces communautés, le fondateur, ou le (ou la) supérieur(e), manipule la conscience des membres en instrumentalisant leur relation à Dieu, en les réduisant à des objets. À la manière d’un gourou. Les communautés incriminées maintiennent leurs membres par le chantage affectif, le mensonge, la peur. Leur fonctionnement relève de la manipulation mentale par un recours systématique à la culpabilisation.

À combien estimez-vous le nombre de ces victimes ?

Aucune statistique disponible. Si l’on prend en compte les personnes qui ont quitté leur communauté parce qu’elles n’en pouvaient plus et se sont adressées à une association telle que l’Avref, l’Unadfi ou le CCMM et celles qui ne se font pas connaître, ce serait un nombre à quatre chiffres seulement pour la France.

Prenez l’exemple du scandale dénoncé par les journalistes de Spotlight aux États-Unis : à partir de quelques cas d’enfants abusés, ils finissent par en découvrir plus de 1 000.

Il n’est pas question ici de pédophilie ?

Les personnes dont nous parlons sont des adultes victimes de manipulations mentales. Plusieurs ont pu subir en plus des abus sexuels de la part des fondateurs mêmes de certaines de ces communautés : chez les Béatitudes, à Points-Cœur par exemple. Et ces communautés ont pu aussi abriter et protéger des pédophiles. Aujourd’hui, les religieux de la communauté Saint-Jean – les « petits gris » – sont sous les projecteurs.

Pourquoi l’Église a-t-elle autant de mal à prendre la mesure de ce problème ?

Je crois que cela s’explique par un réflexe de défense de l’institution et la culture du secret. Les personnes mises en cause bénéficient de la part de l’Église, comme c’est normal, de la présomption d’innocence. Tandis qu’aux accusateurs on appliquerait plutôt la présomption de calomnie.

Qu’est-ce qui a changé depuis votre appel de 2013 ?

Il paraît que, justement, les évêques ont pris conscience du problème, mais ils ne me semblent pas prêts à assumer leur responsabilité, collectivement et individuellement. Et ils ne savent pas quoi faire, même de communautés dont ils comprennent qu’elles sont profondément corrompues. Coûte que coûte, on veut les sauver. On les laisse même continuer à recruter.

Quand on prend l’exemple des Légionnaires du Christ, qui existent toujours, comment imaginer que cette communauté puisse encore être saine après les crimes incroyables de leur fondateur, le père Maciel ?

Et le pape François ?

Il a clairement décrit l’abus spirituel : « Manipuler les consciences, un lavage du cerveau théologal, qui, au final, conduit à une rencontre avec le Christ purement nominale, pas avec la personne du Christ vivant. Dans la rencontre d’une personne avec le Christ, il y a le Christ et la personne ! Ce n’est pas ce que veut l’ingénieur spirituel qui cherche à manipuler. »

François appelle à « s’instruire à partir des victimes », mais, au Mexique, il n’a pas rencontré de victimes de Maciel. Et s’agissant de pédophilie, il n’a pas reçu les victimes lyonnaises.

Comment prévenir alors ces dérives ?

Il est indispensable de redire à tous les responsables de communautés et mouvements religieux les règles et les précautions qui s’imposent en matière d’accompagnement spirituel, d’autorité et d’obéissance de leurs membres. Des statuts doivent être révisés. Il faut rappeler à chaque évêque qu’il est responsable de ce qui se passe dans son diocèse.

Malheureusement, les enquêteurs, quand une enquête canonique est diligentée, sont souvent tout seuls et manquent de moyens. Pour que la hiérarchie bouge vraiment, faudrait-il qu’éclate en ce domaine un énorme scandale s’ajoutant aux affaires de pédophilie secouant l’Église aujourd’hui ?

Restez-vous fidèle à l’Église ?

Je pense agir en tant que baptisé, en tant que membre de l’Église. J’étais proche du cardinal Lustiger et j’ai eu l’occasion de rencontrer Jean Paul II à plusieurs reprises.

Pour aller plus loin

Les dérives sectaires ? La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) les définit ainsi : « Il s’agit d’un dévoiement de la liberté de pensée, d’opinion ou de religion. […] Elle se caractérise par la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé […] de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique […] »

L’Appel de Lourdes ? Il a été lancé, en octobre 2013, à destination de l’épiscopat français par Yves Hamant, Xavier Léger, ancien Légionnaire du Christ, et Aymeri Suarez-Pazos, ancien membre de l’Opus Dei.

Le président de la Conférence des évêques de France, Mgr Pontier, répond, le 7 novembre 2013 : « Nous souhaitons continuer à agir pour que des situations se clarifient, pour que la vérité puisse apparaître lorsque c’est nécessaire… »

L’Avref ? L’Association d’aide aux victimes de mouvements religieux en Europe et à leurs familles regroupe, depuis plus de 18 ans, des victimes d’abus, d’anciens membres de communautés ainsi que des parents et des proches. Elle a pour objectifs de prévenir, informer, aider les victimes et de lutter contre ces dérives.

L’Avref publie plusieurs « livres noirs » avec des témoignages accablants sur les Travailleuses missionnaires, la communauté Saint-Jean… sur son site. Cliquer ici

L’envers du décor ? Ce collectif s’inquiète de voir se développer depuis quelques années, au sein même de l’Église catholique, des dysfonctionnements graves qui n’ont pas été suffisamment pris au sérieux jusqu’à présent par la hiérarchie de l’Église.

Vos réactions

  • Victime de la Communauté des Béatitudes 4 septembre 2016 10:30, par DEMARLE

    Bonjour,

    En lisant vos articles, je ne peux m’empêcher de dire mon témoignage.

    En effet, j’ai été victime entre 1998 et 1999 d’abus spirituels au sein de la communauté des Béatitudes : privations, manipulations mentales, souvenirs induits, exorcisme, stigmatisations, humiliations et surtout le PSYCHO-SPIRITUEL (une gnose infiltrée dans le Christianisme).

    Suite à mon témoignage en 2007, j’ai été poursuivi en diffamation en 2011. J’ai perdu le procès car il y avait prescription.

    Je n’ai jamais été soutenu par l’Eglise. J’ai contacté le SAM, rien. L’Eglise a fait la sourde oreille. Le méchant c’est moi. D’ailleurs, je suis même possédé des démons.

    Je suis déçu déçu déçu non seulement par le Renouveau Charismatique mais aussi par l’Église Catholique Romaine.

    Profondément blessé spirituellement mais aussi psychologiquement, j’ai décidé de renoncer à mon baptême. Je ne peux plus adhérer à cette religion et à cette Église corrompue par le Pouvoir, l’argent et le sexe.

    Je sais que Dieu, s’il y en a un, n’y est pour rien. Mais l’Église est responsable. L’irrationalité est devenue une règle de vie. Il est temps que l’Église remette de la raison. Ras-le-bol de ce manichéisme.

    Une victime de la Communauté des Béatitudes déçue et écœurée par l’Église Catholique Romaine.

    • Victime de la Communauté des Béatitudes 11 septembre 2016 11:25, par Françoise

      Merci pour votre témoignage, Demarle. L’Eglise est responsable de ces dérives puisqu’elle n’a jamais rien fait pour les faire cesser. Simplement parce que les groupes, communautés dérivants, rapportent de l’argent. L’intérêt financier est supérieur à l’intérêt général. Les groupes, communautés dérivants jouent énormément sur cet intérêt financier pour faire taire les contestations, la méfiance de certains clercs vis à vis des méthodes et comportements de ces groupes.

      L’institution est pour une grande part un système qui défend argent et pouvoir d’une minorité d’individus (essentiellement masculins) sur une majorité d’individus. Et elle utilise comme paravent l’argument moral et religieux pour assurer cette domination. Toutes les instances religieuses font la même chose. Les croyants commencent seulement à le contester. La prise de conscience de l’abus, manipulation et crimes a démarré dans les années 20 pour atteindre son apogée actuellement. Avec, depuis une bonne dizaine d’années, la multiplication d’affaires pénales concernant des crimes, violences de groupes fondamentalistes catholiques mais aussi de prêtres pédophiles. Si autrefois, la contestation ne concernait la plupart du temps que des athées, aujourd’hui, elle concerne principalement des croyants, révoltés des comportements cléricaux institutionnels. Un changement notoire.

      Il aura fallu mine de rien, un peu plus d’un siècle d’accès à l’éducation scolaire pour tous, pour qu’enfin les croyants commencent à dénoncer les crimes du clergé.

      C’est là que l’on voit la lenteur de la prise de conscience et de la capacité à contester un système de pouvoir . Et encore plus un système religieux.

      C’est là aussi que l’on voit comment le conditionnement éducatif religieux ralentit voire empêche durablement les croyants de pouvoir dénoncer crimes et violences cléricales.

  • Françoise 6 juin 2016 07:26

    N’y aurait-il pas moyen de pouvoir unir les forces des trois groupes français avec les groupes belges et suisses traitant des mêmes problèmes ? Je pense au groupe SAPEC suisse notamment et son président Jacques Nuoffer, à Gabriel Ringlet en Belgique qui fait le même travail de dévoilement et d’information…

    http://www.groupe-sapec.net/edito.htm

    Même si les situations sont différentes d’un pays à l’autre, il y a peut-être des choses à faire en commun pour faire émerger non seulement une prise de conscience, mais traiter les mêmes problèmes de la même façon, ce qui obligerait l’institution vaticane à ne plus jouer ni la montre, ni les coquilles vides, ni les écrans de fumée, ni le déni.

    • Bravo à Yves Hamant ! L’Eglise n’est pas encore sortie de l’auberge en matière de déviances sectaires et d’abus sexuels. Il faut continuer la lutte.

      @Françoise : oui, une approche coordonnée serait souhaitable. Surtout que c’est en grande partie à l’extérieur des structures diocésaines qu’on observe ces déviances, dans des communautés qui ne dépendent souvent pas de l’ordinaire du lieu. Dans la Communauté Saint-Jean ou la Fraternité Saint Pie-X il est très simple de muter un prêtre pédophile dans un autre pays pour essayer d’étouffer l’affaire. Et qui s’en chargera alors, si les diocèses s’en lavent les mains ?