Samedi 30 avril 2016

Qui doit instruire les nouveaux évêques sur les démarches à suivre dans les affaires d’abus sexuels ?

Alors que de nouvelles allégations d’abus sexuels à l’encontre de Mgr Tony Anatrella viennent d’être rendues publiques, nous publions ci-dessous la traduction d’un article d’Hendro Munsterman, enseignant et chercheur en théologie à l’Université Catholique de Lyon, publié en février 2016 sur le site GlobalPulse. Dans cet article, l’universitaire remet en cause la fiabilité de ce prêtre.

Un prêtre psychanalyste controversé intervient dans un séminaire organisé par le Vatican

par Hendro Munsterman - le 15 février 2016

Un prêtre français a suscité la stupéfaction récemment après avoir expliqué lors d’une formation organisée par le Vatican pour les nouveaux évêques que ces derniers ne sont pas obligés de signaler les allégations d’abus sexuels commis par des prêtres aux autorités civiles.

Mgr Tony Anatrella, psychanalyste et prêtre du diocèse Paris, a fait cette affirmation lors d’une conférence qu’il a donné il y a quelques mois, à l’occasion de la formation organisée chaque année par le Vatican pour les « évêques en herbe », et dont les actes viennent d’être publiés sous le titre : « Témoins du Seigneur Ressuscité ».

Quand on lit l’article du prêtre-psychanalyste en entier, on est d’abord surpris par la façon avec laquelle il explique le problème des abus sexuels à l’intérieur de l’Eglise. Dans toute sa longue conférence, on ne trouve pas la moindre note d’empathie à l’égard des victimes. Il ne fait qu’énumérer des textes canoniques, des procédures, des hypothèses psychologiques et des citations issues de ses propres publications - ou de Wikipedia !

Pire que cela : il affirme que dans l’Eglise Catholique la situation à l’égard des abus sexuels est bien meilleure que dans le reste de la société, ou que dans des « écoles coraniques »… sans pour autant apporter la moindre preuve pour étayer ses propos.

Le plus gros problème n’est pas tant ce que dit Mgr Anatrella, mais ce qu’il ne dit pas, à savoir : Comment traiter avec les victimes ? comment protéger les enfants et les adultes vulnérables ? comment former les prêtres ainsi que les laïcs qui travaillent dans l’Eglise ? et bien sûr : Que doivent-ils faire quand ils découvrent qu’un de leurs prêtres a commis des agressions sexuelles ?

Mais il se pourrait que le plus gros problème soit Mgr Anatrella lui-même.

Le porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi, s.j., le présente comme « un expert en psychiatrie et en psychologie, spécialiste des problèmes de la famille, etc. » Il est également « consultant » auprès du Conseil Pontifical pour la Famille.

Pourtant, Mgr Anatrella a longtemps été considéré comme un auteur controversé en raison de ses opinions sur l’homosexualité et sur la « théorie du genre ». Par exemple, si on lit entre les lignes le texte de sa conférence (publiée dans « Témoins du Seigneur Ressuscité »), il apparaît assez clairement que Mgr Anatrella considère l’homosexualité comme une partie du problème des abus sexuels.

En novembre 2005, à l’occasion de la publication par le Vatican d’un document donnant des instructions sur l’admission des personnes ayant des tendances homosexuelles dans les séminaires catholiques, il a publié un long commentaire dans L’Osservatore Romano, affirmant que l’homosexualité était « comme un inachèvement et une immaturité profonde de la sexualité humaine ». Il a ensuite expliqué que les homosexuels étaient des « personnes narcissiques dont l’état ne leur permettait pas de se marier, ni d’adopter des enfants, ni d’accéder à la prêtrise. »

Le pire de tout, c’est que par le passé le père Anatrella a lui-même été accusé d’abus sexuels sur certains de ses patients masculins. Pendant des années, de nombreux séminaires et monastères en France lui envoyaient leurs étudiants et leurs novices pour recevoir un soutien psychologique.

La plupart d’entre eux avaient des « tendances homosexuelles ».

Et au moins quatre d’entre eux l’ont accusé en 2006 de se livrer à des actes sexuels au cours de ses sessions thérapeutiques, faisant mention de « thérapies corporelles » et même d’actes spécifiquement homosexuels. Précisons cependant un point important : Mgr Anatrella n’a jamais été condamné.

L’un des quatre anciens séminaristes a raconté son histoire dans le journal très progressiste Golias, mais ne l’a pas signalé à la police car les faits étaient prescrits.

Les trois autres, en revanche, ont fait un rapport aux autorités civiles. Deux de ces affaires étaient également prescrites. En ce qui concerne le troisième cas, le procureur de la République de Paris a considéré qu’il manquait de preuves. Il a ajouté que le patient n’ayant pas mis un terme à la séance, cela signifiait qu’il avait consenti à la relation sexuelle.

Certes, Mgr Anatrella doit être considéré comme innocent jusqu’à preuve du contraire. Et on ne sait pas s’il y a eu par ailleurs un procès canonique engagé contre lui.

Mais la vraie question qu’il faut poser est la suivante : était-il vraiment pertinent de donner à cet homme une place proéminente dans ce cours destiné aux nouveaux évêques ?

Après tout, ses positions sur l’homosexualité et sur la question du genre sont controversées, y compris au sein même de l’Eglise catholique.

Le fait qu’il ait été accusé d’agressions sexuelles est encore plus problématique, précisément au moment où les affaires d’abus sexuels au sein de l’Eglise Catholique reviennent au devant de la scène, dans le monde entier, et que les victimes n’ont plus aucune confiance dans la façon par laquelle le Vatican et les évêques locaux gèrent leurs affaires.

En février 2015, la directrice exécutive du Centre pour la Protection de l’Enfance (CPE) de l’Université Pontificale Grégorienne, le professeur Karlijn Demasure, a donné une interview au journal néerlandais Nederlands Dagblad. Elle m’a parlé des recherches menées par le Centre et des formations imparties à des prêtres et à des laïcs pour lutter contre les abus sexuels. Elle a insisté sur le fait qu’il y avait une urgence particulière à « former les évêques ».

Le Dr Demasure affirmait l’année dernière que le CPE a publiquement proposé d’assurer ce cours annuel pour les nouveaux évêques. Mais l’offre n’a visiblement pas été retenue.

« L’Eglise doit apprendre à ne pas se penser comme une hiérarchie qui cherche à se protéger, mais comme une instance qui se tient d’abord du côté des victimes » explique la directrice du CPE, ajoutant que « tout le monde n’est pas convaincu de cela. »

Il est urgent que quelqu’un au Vatican – que ce soit le père Lombardi ou le Cardinal Marc Ouellet, Préfet de la Congrégation pour les évêques - explique pourquoi Mgr Anatrella fait partie de ce cours pour les nouveaux évêques.

Qu’est-ce qu’un prêtre et psychanalyste controversé offre… qu’un groupe de scientifiques reconnu et travaillant de façon interdisciplinaire (comme le CPE) ne pourrait pas offrir, en bien mieux ?

Le président du CPE, le père Hans Zollner SJ, a récemment déclaré à l’hebdomadaire allemand Die Zeit qu’il y a peu de temps, un évêque du Sud de l’Italie a donné la consigne à ses prêtres de ne pas parler et de ne pas informer les autorités civiles au sujet d’une agression sexuelle perpétrée par l’un de leurs confrères.

Le père Zollner aurait ensuite transmis cette information aux membres de la Commission Pontificale pour la Protection des Mineurs, lors de leur dernière réunion.

La Commission a déclaré qu’elle enverrait des propositions concrètes au pape François.

Est-ce que les membres de Congrégation pour les Evêques attendent vraiment que le Pape leur explique que le fait d’inviter Mgr Anatrella à s’exprimer sur le thème « Comment gérer les affaires d’abus sexuel » n’était probablement pas la meilleur idée ?

Voir en ligne : http://www.globalpulsemagazine.com/…

Vos réactions

  • Jean-Pierre Gosset 8 décembre 2016 13:43

    Et que penser d’un prêtre qui déclare devant une classe de collège -privé- qu’il a fait vœu de célibat et pas de chasteté ! Cela est-il en rapport avec le fait que ce prêtre, accompagnant un voyage aux États Unis, aurait si ostensiblement dragué une enseignante américaine que l’établissement américain a demandé à l’établissement français de ne pas revenir ? La phobie du sexe développée par l’institution est trop profonde pour disparaître avec du placebo. La notion de péché doit être revisitée, loin d’une tradition néfaste. L’institution devra se sentir responsable des quelques malades qui, inévitablement, nichent en son sein ; plutôt que se protéger en cachant ces pauvres hommes allant jusqu’à prétexter une soi-disant emprise diabolique, qu’elle veille à les soigner ! Quant à croire que l’institution puisse confier à une femme une responsabilité réelle ! Les anges passent, la pureté de l’enfance continue d’être mise en croix.

    • La phobie du sexe est surtout une immense hypocrisie. Suffit pour s’en rendre compte de voir à quel point depuis des siècles, prêtres, évêques, cardinaux, papes, moines, moniales ont vécu des sexualités plutôt débridées sous couvert de célibat consacré. Et ça se poursuit de nos jours, s’affiche de plus en plus au grand jour, au grand dam de certains prélats qui aimaient la situation de clandestinité sexuelle, qui rajoutait sans doute pour eux, du piment au plaisir.

      Le livre-enquête de Carmelo Abbate, Sexe au Vatican, est plus qu’explicite à ce sujet.

      Concernant l’institution catholique vis à vis des prêtres pédophiles, elle a tenté dès 1947 aux US, à Jemez Springs, de traiter ses prêtres pédophiles. Mais au bout d’une expérience médicale expérimentale de cinq ans, le responsable religieux qui avait supervisé le premier centre médico-psy fut bien obligé de constater l’irréformabilité de ces prêtres. Aucun traitement ni médicamenteux ni électrochocs, ni thérapie verbale ne fonctionnait. La seule solution était d’isoler ces hommes définitivement du reste de leurs congénères pour éviter qu’ils fassent d’autres victimes. Hélas, cette mesure de prévention n’a pas été retenue par les papes ni le Saint Office. L’institution a préféré déplacer les prêtres pédophiles, en sachant pourtant que déplacer les criminels amenait une multiplication des crimes.

      Et après l’institution nous sort le discours de la protection des enfants…alors que le Vatican et l’ensemble des épiscopats ont au contraire mis en danger l’ensemble des enfants pour simplement protéger l’institution du scandale et de procès, ne pas à avoir à limoger des prêtres. Ca fait froid dans le dos !

      La notion de péché est surtout appliquée à tout ce qui relève de la sexualité des femmes ; femmes qui doivent sans cesse se purifier, se soumettre, s’humilier pour être jugées seulement acceptables moralement. Cependant, dès lors que la sexualité concerne les hommes, il n’y a pas péché. Peu importe l’objet. D’ailleurs, si l’on remonte dans l’Histoire, la pédophilie cléricale a toujours existé dans le catholicisme dès lors qu’installé en institution. Cela vient principalement des recrutements d’enfants dans les familles pauvres, pour alimenter les couvents, monastères, séminaires. Ce type de recrutement disparaît au 19e siècle (le recrutement direct d’enfants est interdit, l’engagement religieux ne pouvant être admissible avant la majorité de l’aspirant, sauf dérogation du pape), mais s’opère quand même via la coercition à des fins d’assistance : puisque prêtres, moines et moniales en charge de la rééducation morale des enfants pauvres (placements arbitraires), proposent systématiquement aux pénitents la profession religieuse comme issue et comme condition de libération de l’enfermement.

      Cette pratique cesse fin des années 60, au moment des mutations des couvents-prisons et colonies pénitentiaires en centres éducatifs et sociaux laïcs ouverts, gérés par des professionnels dûment formés et diplômés par l’Etat.

      La formule de recrutement enfantin se déplace donc dans les pays de mission (Afrique, Asie, Amérique du Sud). Ce qui explique en grande partie que les « vocations » se portent encore bien là-bas, puisque entrer en religion, c’est encore une promotion sociale, financière, éducative et culturelle.