Nous pardonnerons quand justice aura été rendue (mais on en est encore loin…)

Samedi 10 février 2018

Un prêtre, ami de ce site, nous a envoyé un texte formidable écrit par le père Servais Pinckaers, un dominicain belge, sur les notions de pardon et de justice. Combien de victimes d’abus (tant sexuel que psychologique, spirituel et financier), après avoir commencé à se plaindre auprès de l’Eglise, se sont entendues répondre : « Maintenant, il faut que vous pardonniez » (Comprendre : « foutez nous la paix ! »). Comme si le pardon à l’égard du clergé était un dû et n’exigeait pas de justice.

LE PARDON DE JOSEPH

Souvent nous imaginons le pardon à la manière d’un simple effacement des offenses, un peu comme on essuie un tableau ; on passe l’éponge et les offenses disparaissent. En ce cas, avec les fautes, s’en iraient les exigences de la justice ; la miséricorde supprimerait la justice… Le fond du problème du pardon réside sans doute là, dans ce débat entre la miséricorde et la justice : la miséricorde ne peut conduire à la suppression de la justice sans faire perdre au pardon son énergie et donner raison à ceux qui l’accusent de faiblesse ; mais la miséricorde ne peut pas non plus laisser la justice seule, car elle peut devenir alors dure et bientôt inhumaine. Nous voici donc placés devant le problème de l’accord entre la miséricorde et la justice que la théologie traite d’abord en étudiant les qualités de Dieu, mais qui se reproduit d’une façon vivante en nous chaque fois qu’il nous faut pardonner. Déjà saint Thomas écrivait à ce propos, concernant les béatitudes des miséricordieux et des assoiffés de justice : « La justice sans la miséricorde est cruelle, et la miséricorde sans la justice est la mère de la dissolution. Il faut donc les associer » (Commentaire sur saint Matthieu, c. V, n° 429). L’association entre la miséricorde et la justice est, d’ailleurs, réclamée par la charité elle-même qui est à la source du pardon. En effet, si mon frère a commis une injustice contre moi, et si, surmontant mon ressentiment, je persiste à l’aimer, je ne pourrai pas me contenter d’oublier pour mon compte l’injustice commise, ce qui correspondrait au pardon-effacement. Le pourrais-je vraiment, d’ailleurs ? On peut se le demander, car la réaction à l’injustice est si profonde en nous qu’elle engage jusqu’à l’inconscient. Mais précisément parce que j’aime mon frère, je souffrirai de le voir affecté et mis en péril par la volonté injuste qui s’est formée en lui et qui risque de susciter de nouvelles injustices. La vraie charité ne se borne pas à un pardon extérieur ; elle cherche à atteindre le cœur de celui qu’elle aime malgré l’offense pour le débarrasser, si possible, de l’esprit mauvais qui l’a poussé, afin de lui rendre le sens et l’amour de la justice. Or cela ne peut se faire sans qu’il ne prenne conscience de l’injustice commise et ne cherche à la réparer, en lui-même d’abord, vis-à-vis d’autrui ensuite… Un des plus beaux récits où nous voyons comment l’amour sait faire la justice, en rendant le sens et le goût de cette vertu à ceux qui ont péché contre elle, est l’histoire de Joseph. Dès la première rencontre avec ses frères, Joseph aurait pu se faire reconnaître à eux. Mais dans sa sagesse, il comprit qu’il devait prendre le temps pour que son pardon fût efficace : il lui fallait mettre ses frères à l’épreuve pour sonder leur cœur et leur réapprendre la pratique de la justice qui effacerait la faute commise, C’est pourquoi Joseph plaça ses frères dans une situation exactement semblable à celle d’autrefois, quand ils péchèrent contre lui par jalousie. Telle était la condition pour expulser ce sentiment mortel de leur cœur et les rendre à la justice. C’est cette conversion intime à la justice, opérée par l’épreuve, que couronne le pardon de Joseph dans la scène de la reconnaissance : les frères ne se reconnaissent pas seulement de visage, mais de cœur dans la miséricorde et la justice recouvrées.

Servais PINCKAERS, Au cœur de l’évangile, le « Notre Père », P. 88-91

Vos réactions

  • agapé 10 février 2018 13:54

    J’adhère totalement au contenu de cet article. Le respect de la justice, la réparation de l’offense, la sanction ne sont pas contradictoires avec le pardon. Les victimes ont besoin avant que l’on évoque le pardon que leur préjudice soit reconnu. Le pardon est un chemin, et il est trés préjudiciable de parler aux victimes tout de suite de pardon. J’avoue que c’est pour cela que j’ai été à plusieurs reprises, très choquée en entendant des éveques et m^me notre pape François parler de l’exigence du pardon pour un chrétien, aux victimes des attentats terroristes . Ils venaient de perdre un membre de leur famille ou d’avoir leur propre vie totalement dévastée par un traumatisme ou un handicap lourd. Parler d’emblée de pardon à ce moment là est une violence supplémentaire qu’on inflige aux victimes. Je n’ai pas entendu ce type de propos à concernant les abus sexuels mais lorsque c’est le cas,ils sont à mon sens tout aussi scandaleux. Car ils induisent ainsi un processus de déni de la souffrance et du besoin de réparation. Je me pose cependant aujourd’hui des questions sur la manière dont nous abordons les abus sexuels. Ce texte parle de pardon et de miséricordequi sont des notions proches mais ne soulignent pas la m^me réalité. On peut ne pas parler tout de suite de pardon tout en ayant une attitude, un regard miséricordieux sur le coupable. Cet article parle de « toucher le cœur de l’autre » pour qu’il change ,peu à peu. La plupart du temps nous considérons les coupables d’abus comme des personnes incapables de changer, dont toute parole de regret est d’emblée considérée comme celle d’un manipulateur . Bref, l’abuseur est de suite, à travers ces représentations, considéré comme un monstre, totalement inaccessible à la conversion. Dans ce cas là comment se montrer miséricordieux envers lui ? Ce qui me gène d’autre part, c’est la maniere dont les affaires d’abus dans l’Eglise sont médiatisées. Là encore, je ne parle pas d’un manque de pardon mais bien d’un manque de miséricorde.Au cours de l’été 2016, un dominicain s’est suicidé dans l’indifférence générale. Il avait été accusé de viol sur un enfant et son nom avait été cité dans la presse( dont la presse catholique). Quelle parole de misericorde a t’on entendu de la part de l’Eglise ? J’ai juste lu un article laconique de « La Croix » ( l’un des journaux qui avait cité son nom auparavant dans ses articles) en ajoutant timidement que le plaignant « aurait retiré sa plainte… » Par rapport au père PEYROUS:Il a reconnu sa culpabilité, il a été sanctionné. Mais fallait il pour autant le mettre au pilori médiatique ? Faut il mettre ses fautes sur la place publique ? D’autant plus que nous ne savons pas de quoi il s’agit exactement dont nous pouvons imaginé que cet homme a commis le pire alors qu’il s’agit peut être d’un geste déplacé( m^me si un geste déplacé est condamnable et source de traumatisme.) Si on pense que cette médiatisation est justifiée alors il faudra mettre sur la place publique tous nos péchés sexuels comme l’infidélité conjugale le visionnage de sites pornos etc…..

    • Il y a peu je pensais encore comme vous, chère agapé. Jusqu’au décembre dernier(pour être précise) j’espérais un vrai dialogue, j’attendais que l’auteur des abus et son hiérarchie me parlent enfin comme à un être humain égal à eux, m’expliquent..me disent leur version de faits…et qu’on règle cette affaire uniquement entre nous, sans passer par la justice et les médias. Mais les seules explications que moi et ma famille avons reçues de leur part, c’est :« Dieu seul responsable »,« dites lui que mes intentions ont toujours étés pures »,c’est elle qui n’a rien compris« , je me suis confessé, Dieu m’a pardonné, c’est du passé, pourquoi on me laisse pas tranquille maintenant ? »,« je t’ai déjà demandé pardon qu’est ce que tu veux de plus ? », « je voulais juste te sauver..comme un prêtre qui couche avec une pute…pour la sanctifier…. » « les homme sont des collectionneurs… »’ tu ne savais pas que le couvent c’est un lieu de passions  ça me fait de la peine de te voir souffrir mais cette souffrance est bonne pour toi, l’ artiste a besoin de souffrir pour pouvoir créer »,’je suis trop bon avec toi« etc … des centaines de mails, de sms, de lettres avec des propos les plus délirants des uns et des autres de la part de ce »saint homme« et absolument aucune bienveillance envers moi et ses autres victimes ,aucune envie de réparer quoi que ce soit sur cette terre. Lui et sa secte ont mis un filtre sur les yeux et sur les oreilles et comme tous ces bons chrétiens( comme »suricate« et la compagnie) appellent cela » La Loi Divine", réprimant la réalité des choses parce qu’elle ne correspond pas à l’idée qu’ils se font d’eux même et ne laissant entrer que ce qui ne va pas les démolir. Non, dessolée agapé,dans ces conditions là plus aucune miséricorde n’est désormais possible pour moi à l’égard de cette personne et ses sbires.

      • Bonjour LM, Votre message me dit que je me suis mal fait comprendre.. Seules les victimes peuvent pardonner le mal qui leur a été fait. La victime totalement envahie par la souffrance a le droit de lancer son cri de haine, sa demande légitime de réparation et de sanction. Dans ces moments là les discours que l’on peut lui tenir sur le pardon sont de l’ordre de l’insupportable et vécus comme une invitation à oublier……. Nous ne pouvons donc pas pardonner à la place des victimes et les engager à pardonner. Cependant nous pouvons avoir envers ceux qui commettent de tels actes une attitude miséricordieuse, c’est à dire, notamment, qui ne les réduit pas à ce qu’ils ont commis. Je suis bien d’accord sur le fait qu’on ne peut pas d’emblée demander cela aux victimes au nom de la Foi Chrétienne, mais à l’entourage et aux interlocuteurs de l’agresseur qui ne sont pas directement concernés par ses actes. J’ai bien conscience en vous écoutant que vous etes sur un chemin pénible. Je n’ai pas de bonnes paroles, mais je vous respecte et vous respectant, j’ai de l’espoir. Bon courage !

        • Bonjour agapé, j ’ai bien compris le sens de votre message. Mais c’est justement là où est se situe le problème - beaucoup de compassion et miséricorde à l’égard du frère délinquant et très peu pour ses victimes… Les interlocuteurs, quant à eux, se comportent quasi de la même manière que le frère en question -comme si pour eux aussi le film était terminé, qu’on a rallumé les lumières et qu’il est temps de quitter la salle. Circulez,rien à voir ! Pendant des années quelqu’un crotte dans votre cœur et la seule miséricorde que vous recevez de sa famille spirituelle sont des phrases telles que :« il faut que vous vous efforciez d’oublier…,il faut tourner la page maintenant ! » La question n’est même pas de savoir si moi j’aurais été capable « d’oublier », mais si il est juste et décent de demander un tel sacrifice à une personne, qu’elle qu’elle soit. Ces gens disent vouloir le règne de Dieu, ne rêvent que d’un monde idéal,des idées éternelles, capables de défier toute tentation terrestre, ils prétendent ne vouloir que le bien et à coté de cela instaurent le règne du diable et réalisent concrètement le mal. Oui, la supplice de l’emprise s’est arrêtée, mais elle a été remplacée par un spectacle plus douloureux encore… Arrogance et mépris de ce frère et ses supérieurs m’expulsent ,au sens propre comme au figuré, au milieu de nulle part. Pendant longtemps j’ai caché cette histoire au nom de la miséricorde et pensais que la seule source de la paix dans le cœur c’est l’amour, le vrai, mais je me suis trompé. Le dialogue est impossible entre un discours d’ indifférence. On ne lutte pas à armes égales avec une idéologie. Ni la pression, ni la souffrance ni même l’amour ne peuvent venir à bout d’un comportement sectaire. C’est un monde merveilleux mais vide,déshumanisé, sans rien de ce que oblige à faire face : à être Homme.

    • Agape, je vous remercie de votre intervention. Elle est très pertinente.

      En ce qui concerne le religieux qui s’est donné la mort, j’ai suivi l’affaire par plusieurs amis qui le connaissaient, et l’appréciaient beaucoup. D’après les éléments qui m’ont été reportés, le religieux aurait en effet fait l’objet de fausses accusations. Mes amis affirment qu’il s’agissait d’un religieux exceptionnel, généreux et brillant. Mais il ne s’agit que d’une version des faits (à laquelle j’ai tendance à souscrire, pour différentes raisons). Ce cas est très triste, et doit en effet nous faire réfléchir sur le risque qu’il y a à aller trop vite dans les accusations.

      On pourrait conclure, à partir de ce seul cas, qu’il vaudrait mieux ne jamais médiatiser ce genre de scandales, afin de ne pas risquer d’accabler une personne, qui peut d’ailleurs parfois être parfaitement innocente.

      Mais la limite de ce raisonnement, c’est que dans la plupart des cas que nous suivons, c’est la médiatisation qui fait avancer les dossiers ; sans médiatisation, l’Eglise enlise systématiquement les dossiers gênants, profitant de la totale opacité de la justice et de l’administration ecclésiastique. Cette opacité fait l’affaire des crapules - qui ont toujours quelques amitiés bien placées dans la hiérarchie pour faire pression en leur faveur - mais hélas, jamais des victimes. C’est le cas de l’affaire Maciel, l’affaire Labaki, l’affaire Anatrella, l’affaire De Roucy, etc, etc.

      Dans les cas qui nous préoccupent, nous avons pris la décision sur ce site de ne rien publier avant d’avoir réuni un faisceau de preuves, de témoignages, d’enquêtes de journalistes sérieux.

      En ce qui concerne l’affaire du père Peyrous, le cas est un peu différent : il aurait avoué et un communiqué de presse a été fait. (Ceci dit, beaucoup de questions demeurent : ce communiqué donne en effet l’impression que la Communauté de l’Emmanuel, en prenant en main la gestion de la communication, a essayé de limiter les dégâts (faire un « damage control » comme disent les américains), ce qui laisse à craindre que la réalité des faits et des accusations soit plus grave. Et qu’encore une fois, on nous manipule pour sauver l’honneur de la communauté au détriment de la vérité, si dure soit-elle à entendre.)

      D’autre part, il me semble que la médiatisation fait partie de la justice réparatrice. Il ne s’agit pas de vengeance, mais de rendre leur dignité aux victimes, d’exercer un acte publique qui permette de « dénoncer ce qui est mal ». Lorsque cette étape de médiatisation n’est pas faite, lorsqu’on cherche à limiter les dégâts, en demandant à voix basse à l’accusé de se retirer par la petite porte, les adeptes sont livrés à eux-mêmes… Or comme ceux-ci ont souvent été endoctrinés et manipulés, ils sont rarement capables d’accepter un jugement négatif à l’égard d’une personne qu’ils ont vénérée : et c’est systématiquement le même scénario qui se déroule : des groupes d’adeptes prennent la défense de façon compulsive du fondateur, accusent les victimes de calomnies, mettent en place des contre-attaques, etc.

      C’est très douloureux pour les victimes de voir que des groupes de religieux - parfois des personnes qu’ils ont côtoyé pendant dans années - les dénigrent et continuent de vanter les louanges du fondateur, alors que celui-ci est en réalité une véritable crapule.

      C’est pourquoi il est important, pour le bien de l’Eglise et des âmes, que les autorités de l’Eglise fassent la lumière sur les agissements de tel ou tel religieux, dès lors que celui-ci est un homme publique, occupe une place importante dans une congrégation, un diocèse, voire dans les médias. Sinon, sans une parole forte, sans une condamnation claire et argumentée, on laisse le mal continuer à faire son œuvre. Et les victimes deviennent des proies à éliminer ou à discréditer.

      Et après tout, le Christ lui-même semble bien nous avoir laissé quelques consignes à ce sujet. Voir notamment Luc 12, 1-3.