Vendredi 4 avril 2014 — Dernier ajout mardi 27 mai 2014

Dialogue et études sur le sectarisme : Pourquoi le dialogue est-il bénéfique au champ d’études sur le sectarisme ?

Celui qui se penche sur la question des études sur le sectarisme découvre bien vite qu’il n’y a sans doute aucun domaine aussi controversé que celui-ci. Les dirigeants de l’ICSA (International Cultic Studies Association), qui assistent depuis une trentaine d’années à des débats houleux et des querelles stériles ont signé un article, en forme de déclaration officielle, pour inviter les différentes parties à prendre le risque du dialogue. Nous souscrivons à cette initiative, et c’est avec une grande joie que nous publions la traduction de ce remarquable article.

Un message des responsables de l’ICSA

Au cours de ses presque trente-cinq années d’histoire, l’ICSA (International Cultic Studies Association) – anciennement AFF [1] (American Family Foundation) – a toujours été attachée à la liberté d’expression, à la liberté de pensée [2], à l’ouverture et au dialogue. Durant les 15 dernières années, l’appréciation de ces valeurs n’a cessé de grandir au sein du vaste réseau de l’ICSA. Cette évolution est particulièrement perceptible lors des congrès annuels de l’association, puisque les participants peuvent aujourd’hui choisir d’accepter, de rejeter ou de continuer à étudier une plus large variété de points de vue qu’il y a 30 ans. Nous voulons réfléchir sur cette évolution afin que d’autres puissent mieux comprendre et apprécier les raisons pour lesquelles nous accueillons des points de vue divergents et pourquoi nous pouvons rendre hommage à des personnes qui ont pourtant des opinions opposées aux nôtres [3].

Historiquement, le domaine des études sur le phénomène sectaire [4] n’a pas échappé au mode de pensée dualiste et à la polarisation des points de vue. Au début, ce clivage était la conséquence, au moins en partie, de (a) la collision de l’intense impact émotionnel que l’appartenance à des groupes sectaires avait sur certaines personnes et (b) les réactions de certains universitaires à l’égard du deprogramming (déprogrammation) et de propositions de projets de lois de tutelle visant à permettre aux parents de soustraire légalement par la force leurs enfants, pourtant adultes, à des groupes.

Au début des années 70, alors que ce champ d’études était tout nouveau et que le terme d’études sectaires n’était pas encore entré dans l’usage courant, les deux camps étaient déjà clairement établis : celui que l’on qualifiait de « mouvement anti-sectes » (MAS) et un lobby composé d’universitaires que l’on qualifiait de « pro-sectaires ». On pouvait trouver dans les deux camps des professionnels de la santé (en particulier de la santé mentale, mais également quelques membres du clergé), bien que la majorité allait plutôt du côté des MAS, en raison du fait que les familles et les anciens membres de sectes qui avaient subi des torts s’adressaient à eux pour trouver de l’aide. [5]

Certains ont qualifié ces deux camps de « critiques » et de « sympathisants », parce que les différences n’étaient pas aussi nettes et caricaturales que ne semblaient l’indiquer les stéréotypes utilisés par chaque camp pour décrire le camp adverse (Langone, 2005).

La polarisation des années 70 a continué jusque dans les années 90, notamment en raison du fait que toute polarisation génère des mécanismes d’auto-renforcement : A produit des stéréotypes sur B ; B est offensé et produit à son tour des stéréotypes sur A ; A est offensé et produit des stéréotypes sur B, avec encore plus de vigueur, et ainsi de suite. La polarisation s’est encore accentuée lorsque les avocats sont entrés dans la mêlée. Certains ont attaqué les critiques ; d’autres ont attaqués des communautés. De nombreux avocats ont fait appel à des experts pour témoigner en cour. Le risque omniprésent des poursuites judiciaires poussait chacun à se méfier du camp « ennemi ».

À la fin des années 90, les avocats ont compris qu’il n’y avait pas beaucoup d’argent dans ce domaine, même lorsqu’ils gagnaient (Georgiades, 2004), ce qui restreint l’une des raisons de la polarisation.

La polarisation flagrante de ces premières décennies a eu de nombreuses conséquences néfastes, parmi lesquelles les points suivants :

  • Il n’y avait pratiquement pas de communication entre les chercheurs qui étudiaient les groupes et les professionnels de la santé et les chercheurs en psychologie qui travaillaient avec les anciens membres victimes de ces groupes. Même si des dizaines d’ouvrages sur les mouvements anti-sectes avaient déjà été publiés, avant 1998, un seul académicien s’était rendu à l’American Family Fondation, l’une des principales organisations cataloguée parmi les mouvements anti-sectes. De plus, cette visite n’avait pas duré plus d’une heure. Quant aux « anti-sectes », ces derniers étaient tout autant réticents à visiter l’autre « camp ». Autrement dit, même quand les membres d’un camp s’exprimaient sur leurs opposants, ils pouvaient rarement baser leurs opinions sur ce qu’ils avaient appris en parlant avec leurs opposants.
  • Parce qu’il n’y avait pas, ou si peu, de communication entre les deux camps, personne ne pouvait bénéficier des connaissances et des points de vue de la partie adverse. Par exemple, les professionnels de la santé mentale qui travaillaient avec des victimes de groupes n’étaient pas conscients des grandes variations entre les groupes étudiés par les sociologues des religions, ou à l’intérieur même de ces groupes ; alors que les sociologues, qui tendent à étudier la « forêt » plutôt que « l’arbre », n’avaient pas suffisamment conscience des souffrances de certains « arbres » de la forêt, ou manquaient d’intérêt à leur égard.
  • Parce que chaque camp avait tendance à caricaturer ses adversaires, des pressions subtiles – et parfois pas subtiles du tout – obligeant chacun à se conformer et à être loyal à son propre camp se sont développées. À l’intérieur même de chaque camp, il était parfois difficile d’exprimer des points de vue différents de la ligne du parti [6].
  • Parce que les recherches ont tendance à focaliser soit sur les récits positifs (membres), soit sur les récits négatifs (anciens membres), chaque camp tendait vers des conclusions simplificatrices sur le phénomène sectaire.
  • Dans chacun des camps, il arrivait que de simples opinions soient traitées comme des faits établis, puisqu’à l’intérieur du camp tout le monde était d’accord avec cette opinion et que peu d’individus se donnaient la peine de lire ce que disaient leurs opposants.
  • Certains groupes sectaires, de même que certains activistes anti-sectes, ont exacerbé la polarisation en poussant les experts à défendre des thèses simplificatrices devant les tribunaux.

Bien que ces conséquences négatives aient continué jusqu’à ce jour et jusqu’à certains degrés, certains individus à l’intérieur des deux camps ont heureusement reconnu les effets indésirables de la polarisation. Eileen Barker, par exemple, a décrit certains problèmes lors de son allocution présidentielle de 1995 à la Society for the Scientific Study of Religion (SSSR) :

Si nous voulons être honnêtes et que nous acceptons l’auto-critique, nous devons admettre que plusieurs d’entre nous ont réagi trop fortement contre la perspective sélectivement négative de l’Association Anti-Sectes en faisant nous-mêmes, de façon inconsciente, une sélection biaisée des positions inverses. Ayant été offensés par certaines pratiques comme la « déprogrammation » ou la « médicalisation des croyances », qui sont des violations flagrantes des Droits de l’Homme, certains sociologues ont préféré ne pas dévoiler des informations parce qu’ils savaient que ces informations seraient ensuite réutilisées, probablement hors contexte, afin de justifier de telles pratiques. Ce qui est quelque peu paradoxal dans cette situation, c’est que plus nous voyons les Nouveaux Mouvements Religieux (NMR) accusés de plein de mauvaises choses, moins nous sommes enclins à publier les vraies « mauvaises » choses sur les mouvements. (Barker, 1995, p. 305)

La tendance à laquelle se réfère Eileen Barker est accentuée lorsque les participants de chaque camp cherchent un appui collégial quand ils ont été attaqués par des membres du camp adverse. Encore une fois, Barker est très sincère sur le sujet, et ses remarques, avec quelques petites modifications, pourraient facilement être appliquées au camp adverse :

La situation s’aggrave lorsque des scientifiques, qui ont subi des attaques similaires, se retrouvent ensemble et partagent leurs expériences lors d’un congrès de la SSSR, ou autre part. À certains égards, nous faisons exactement ce que les membres d’un corps professionnel sont censés faire, à savoir échanger des informations et fournir des critiques aux travaux de chacun. Mais on doit aussi reconnaître le processus par lequel nous avons créé un petit groupe de soutien bien confortable dans lequel nous avons collaboré à donner au MAS ne image monolithique, ne prenant pas assez compte des différences et des évolutions au sein de ce mouvement, tout en confirmant de façon collective nos préjugés à son égard (Cf. Bromley and Shupe, 1995). Dans la mesure où nous réagissons aux réponses des mouvements antisectes de cette façon, nous courrons le risque d’ignorer ce qu’ils ont à dire et qui peut présenter un intérêt dans notre compréhension des Nouveaux Mouvements Religieux (NMR), mais aussi, et de façon plus significative quant à la question qui nous intéresse, de nous priver en fait d’acquérir une meilleure compréhension de la façon par laquelle les MAS procèdent sur ce sujet. (Barker, 1995, p.307)

Barker a été la première à essayer de construire un pont entre les deux camps. Dans son discours de remerciement pour le prix honorifique couronnant l’ensemble de son œuvre que l’ICSA lui a accordé en 2013, voici ce qu’elle disait :

Lorsque je me suis rendu au congrès de l’AFF en 1998, j’étais morte de peur. J’étais en effet cataloguée comme une « défenseuse des sectes ». Mais, au bout de quelques minutes, j’ai été accueilli avec une courtoisie désarmante par Herbert Rosedale ; et quand, l’année d’après, chacun étant entouré par trois supporters, nous avons eu une journée entière de réunion avant le congrès de Seattle, nous étions tous très surpris de voir combien nos intérêts se chevauchaient et à quel point le fait de débattre ensemble de nos sujets de désaccord était à la fois utile et éclairant.

À la fin des années 90, le président de l’AFF, Herbert Rosedale, avec certains membres de son équipe et des bénévoles de l’association, sont entrés en dialogue avec les membres de la L’association internationale pour la conscience de Krishna (AICK). Parmi les bénévoles de l’AFF se trouvaient deux exit counselors qui avaient aidé plusieurs personnes à quitter l’AICK. Ces exit counselors avaient indiqué que le risque d’abus dans l’AICK dépendait beaucoup de la géographie, parce que l’emprise de chaque gourou pouvait considérablement varier. Des conversations avec les représentants de l’AICK ont permis de confirmer ce point et de diagnostiquer d’autres problèmes au sein de l’organisation. Les membres de l’AFF sont sortis avec la conviction que les deux parties étaient de bonne foi.

Lors de son congrès annuel de 1999 à Minneapolis, dans le Minnesota, l’AFF a organisé – non sans une certaine appréhension – une table ronde intitulée : « Les sectes peuvent-elles changer ? Le cas de l’AICK. » [7] L’une des conférencières, Radha Dasi, une avocate, s’est exprimée sur les Droits de l’Homme au sein de l’AICK, détaillant ses griefs à l’égard de l’organisation, dont elle continuait cependant à faire partie. Sa présentation de son texte a été sans doute celle qui a été la mieux accueillie, et la plus demandée après le congrès.

Les discussions avec l’AICK et avec le Dr Barker et ses collègues ont été des délivrances. Elles ont démontré de façon très convaincante que les polarisations stériles du passé ne devaient pas être permanentes. Il restait encore beaucoup de points sur lesquels nous n’étions pas d’accord. Mais, quand on sait que pendant des années chaque camp avait projeté des stéréotypes simplistes sur l’autre, le nombre de points d’entente était saisissant. Nous n’étions pas des humains et des Klingons s’approchant à contrecœur de la table des négociations dans un épisode de la série Star Trek. Nous étions des humains face à d’autres humains, et nous découvrions tout ce que nous avions en commun.

Le dialogue qui avait commencé à la fin des années 90 s’est poursuivi et s’est développé. La communication a enrichi les points de vue des membres des deux côtés de ce qui avait été, mais n’était déjà plus, un grand fossé.

Friedrich Griess, l’ancien président de la FECRIS et membre du conseil d’administration de cette association et lauréat du prix de l’ICSA, a essayé pendant de nombreuses années de réunir des activistes, des professionnels de la santé et des chercheurs. Il a traduit lui-même en allemand un ouvrage collectif intitulé Group Psychological Abuse Scale (Almendros, Gámez-Guadix, Carrobles, & Rodríguez-Carballeira, 2011 ; Chambers, Langone, Dole, & Grice, 1994 ; Langone, 2006) et a réussi à faire venir de nombreux professionnels associés à l’ICSA aux congrès de la FECRIS. Il s’est également engagé dans un dialogue cordial avec des personnes ayant des points de vue très différents lors des congrès de l’ICSA. Monsieur Griess, qui met l’accent sur la nocivité et la nature totalitaire de certains groupes, a prôné l’équilibre dans le discours qu’il a prononcé après avoir reçu le prix honorifique de l’ICSA pour l’ensemble de son œuvre :

Je suis convaincu que le totalitarisme ne peut pas être combattu par le totalitarisme. Il peut y avoir différentes façons de lutter contre le totalitarisme, et cela dépend de la culture, de l’expérience personnelle, du contexte historique et scientifique, et ainsi de suite. Il est important que les gens et les associations impliqués dans l’aide aux victimes et dans la prévention du totalitarisme se respectent mutuellement et même qu’ils sachent s’entraider. Comme les institutions européennes l’ont souvent maintenu, il est important de comprendre que la liberté religieuse est une chose précieuse qui ne doit pas être détournée pour supprimer d’autres droits et d’autres libertés, mais qui doit être contrebalancée par ces autres droits et libertés.

Depuis, beaucoup d’articles et de conférences ont traversé cette « frontière poreuse ». En conséquence, des sociologues et des professeurs spécialisés sur les affaires religieuses sont devenus plus conscients de la douleur profonde que certaines personnes attribuent à leurs expériences dans des groupes sectaires. Des travailleurs sociaux, des chercheurs en psychologie, des familles et des anciens membres sont devenus plus conscients de la grande variété de réponses personnelles entre et au sein des groupes sectaires. Il y a une prise de conscience grandissante que beaucoup de désaccords apparents sont simplement dus au fait que les différentes disciplines ont des angles d’approches différents. Les professionnels de la santé et quelques chercheurs en psychologie se sont focalisés sur les victimes, concentrant toute leur attention sur ceux qui avaient été blessés. Cela ne signifie pas que ces professionnels et ces chercheurs ne s’intéressent pas aux non-victimes ; cela ne signifie pas non plus qu’ils ne sont pas sensibles au respect de la liberté religieuse. De l’autre côté, les sociologues et les spécialistes en études religieuses sont des universitaires qui observent, analysent et rédigent des rapports sur des groupes ; ils s’intéressent rarement aux blessures personnelles. Cela ne signifie pas, cependant, qu’ils ne se soucient pas des gens qui sont blessés.

Il semble qu’il y ait une reconnaissance grandissante de l’existence de points fondamentaux sur lesquels la majorité peut être d’accord :

Bien que les groupes sectaires soient très différents, un ensemble de preuves cliniques et un nombre croissant d’études empiriques indiquent que certains groupes causent parfois du tort à certaines personnes et que certains groupes sont plus en mesure de causer du tort aux gens que d’autres groupes. [8]

Les gens peuvent argumenter respectueusement, et ils le font, sur la nature des préjudices, sur la gravité des torts, sur les différents degrés de ces torts selon les groupes en cause, les causes de ces torts, les manières les plus efficaces d’endiguer le problème, etc. Maintenant, il est incontestable que les torts sont réels. Aussi étrange que cela puisse paraître à ceux qui sont nouveaux dans ce domaine, cette affirmation représente un progrès. En effet, lorsque le « grand fossé » était effectivement infranchissable, certains prétendaient que tous les travaux sur les torts des anciens membres manquaient de crédibilité. [9]

La proposition mise en gras ci-dessus reflète deux principes de base des sciences sociales et comportementales, mais que même les scientifiques oublient fréquemment : les variations et les interactions. Les phénomènes que les scientifiques du comportement et les experts en sciences sociales étudient sont appelés variables pour une bonne raison : leurs valeurs varient ! À cela s’ajoute le fait que différentes personnes interagissent différemment avec une variable particulière. Les dynamiques peuvent devenir vertigineusement complexes. Ainsi, le gourou A peut générer plus de plaintes que le gourou B ; cependant, cette affirmation ne signifie pas qu’il ne peut pas y avoir de personnes heureuses qui suivent le A, ni qu’il ne peut pas y avoir de personnes malheureuses qui suivent le B.

Dans les sciences sociales et comportementales, les relations entre les variables sont complexes et s’expriment à travers des statistiques. Ces relations ne sont pas comme la loi de la gravité et d’autres lois de la physique, dont les équations sont plus souvent associées avec des prédictions précises et fiables.

Lorsque les personnes engagées dans le soutien aux victimes reconnaissent la diversité et la complexité des interactions des membres dans les sectes, elles peuvent bénéficier des découvertes faites par les chercheurs en psychologie ou en sciences sociales. Par exemple, les chercheurs en psychologie et en sociologie ont découvert que jusqu’à 70 % des personnes nées et élevées dans un groupe sectaire (Adultes de Seconde Génération – ASG) quittent le groupe quand ils arrivent à l’âge adulte (Barker, 2013 ; Kendall, 2006). D’autres recherches indiquent qu’au moins dans certains groupes le taux de départ des ASG diminue au fil du temps parce que le groupe s’adapte afin de faire face à la perte de ses membres (Barker, 2013). Les professionnels de la santé mentale ont décrit les graves problèmes psychologiques et sociaux auxquels les ASG doivent souvent faire face (Furnari & Henry, 2011 ; Goldberg, 2006). Les travailleurs sociaux voient les victimes qui s’adressent eux, mais ils savent très peu de choses sur les ASG qui ne s’adressent pas à eux. Parmi ces ASG, certains ont quitté des groupes ; d’autres sont restés. Certaines personnes, dans ces deux catégories, peuvent avoir besoin et bénéficier d’aide professionnelle. Puisque le dialogue entre professionnels et chercheurs d’horizons très différents est aujourd’hui possible, la meilleure compréhension qui résulte de l’expérience des ASG pourrait permettre d’élaborer de meilleurs traitements.

Ainsi, les bénéfices du dialogue sont le contraire des effets négatifs de la polarisation :

  • La communication permet d’accroître les connaissances, d’élargir les perspectives et de renforcer la capacité personnelle à comprendre et à apprécier les dynamiques interpersonnelles complexes des personnes qui ont quitté des groupes sectaires ou y sont encore. Cela peut nous aider aussi à mieux comprendre ceux qui ont subi des abus.
  • Lorsque des groupes de soutien aux victimes et des chercheurs qui ont des perspectives et des centres d’intérêt différents acceptent de sortir de leurs frontières, les gens qui appartiennent à ces disciplines se sentent moins obligés de se conformer et, par voie de conséquence, elles se sentiront suffisamment libres pour poursuivre de nouvelles idées ou de nouvelles approches thérapeutiques.
  • Quand on a des contacts réguliers avec ceux qui tiennent des opinions divergentes, on est plus enclins à reconnaître ses propres opinions comme des opinions, et à ne pas faire l’erreur de les considérer comme des faits.
  • Lorsque les frontières entre ceux qui aident les victimes et les chercheurs sont ouvertes et caractérisées par beaucoup de « trafic transfrontalier, », les groupes et les individus douteux au sein des groupes ne peuvent pas exploiter si facilement la situation.

Le dialogue est un processus. Le contenu du dialogue est secondaire pour la bonne foi des participants qui essayent honnêtement de comprendre les perspectives des gens avec lesquels ils peuvent éventuellement ne pas être d’accord, mais sans abandonner leur engagement pour la vérité.

Le dialogue est un processus. Le contenu du dialogue est secondaire à la bonne foi des participants qui essayent honnêtement de comprendre les perspectives des gens avec lesquels ils peuvent éventuellement ne pas être d’accord, mais sans abandonner leur engagement pour la vérité.

Le dialogue est aussi basé sur l’humilité. Si je considère que je ne suis pas parfait, que je cherche la vérité et que j’ai un ensemble de croyances, alors je devrais être ouvert à la discussion avec ceux qui ne partagent pas ces croyances. Je ne peux pas me corriger si je n’accepte pas d’être contredit. Concluons ce propos par une mise en garde. Ce document prône le dialogue. Néanmoins, malgré l’évolution du dialogue au cours des trente dernières années, le champ d’études sur le sectarisme et le phénomène sectaire continue de rencontrer des problèmes.

Tout d’abord, d’un point de vue scientifique, nous avons beaucoup plus de questions que de réponses. Notre compréhension du phénomène sectaire est freinée par le manque d’études pluridisciplinaires. Il pourrait être très utile, par exemple, que des sociologues et des psychologues collaborent à des études sur les membres actuels et les anciens membres de sectes.

Deuxièmement, la tendance à mettre des étiquettes sur ses adversaires plutôt que de répondre à leurs arguments est une tentation humaine naturelle à laquelle nous pouvons tous succomber et à laquelle nous devons tous essayer de résister. Les stéréotypes peuvent apporter des solutions confortables à court terme, parce qu’elles exigent moins de réflexion que les analyses qui reconnaissent les dynamiques complexes du phénomène sectaire. Mais les stéréotypes conduisent inévitablement à une polarisation, ce qui renforce à son tour les stéréotypes. C’est pourquoi des déclarations telles que « Cette femme appartient à un mouvement antisectes » ou « Cet homme est du côté des prosectes » nous dit bien peu de choses et peuvent nous induire gravement en erreur. Les questions suivies d’une discussion basée sur la bonne foi sont plus utiles que les étiquettes. « Que dit-il ? » est une question plus fructueuse qu’« À quelle catégorie appartient-elle ? »

Troisièmement, la bonne foi est une condition indispensable pour un dialogue fructueux. Croire à la bonne foi d’un possible partenaire de discussion présuppose un minimum de confiance en cette personne. Certains individus et certains groupes peuvent mériter le niveau minimum de confiance requis pour entreprendre le dialogue ; d’autres ne le méritent probablement pas. Cependant, nous ne pouvons pas déterminer qui mérite, et qui ne mérite pas notre confiance si nous ne leur offrons pas l’opportunité du dialogue. Donner à d’autres cette opportunité comporte un risque, le genre de risque que le Dr Barker a pris lorsqu’elle s’est approchée de l’AFF/ ICSA en 1998. Néanmoins, il ne faut pas être naïf. Il peut y avoir des personnes avec lesquelles le dialogue ne sera pas fructueux. Comme une personne le disait avec humour : « Il est bon d’être ouvert d’esprit, mais pas au point d’en perdre la tête. »

À la fin des années 90, quand les gens dans ce domaine ont commencé à écouter avec plus de distance ceux qui avaient des points de vue différents des leurs, les opinions ont changé. Si nous voulons continuer à tirer ainsi bénéfice du dialogue, nous devons éviter de perdre du temps et de l’énergie à débattre sur ce que nous aurions pu dire ou ce que les autres auraient pu dire dans le passé et nous concentrer au contraire sur ce que nous pensons maintenant. Évitons les confrontations inutiles et affirmons la valeur du dialogue en parlant avec respect à ceux qui ont des opinions différentes des nôtres. Nous découvrirons peut-être que nos différences s’amenuisent, et que notre compréhension augmente.

Carmen Almendros
Rosanne Henry
Steve K. D. Eichel
Michael Kropveld
Carol Giambalvo
Michael Langone
Lorna Goldberg
Alan Scheflin

"Cette version française est traduite de l’anglais. S’il y avait des questions au sujet du texte, veuillez vous référer à la version originale en anglais"

Références

Almendros, C., Gámez-Guadix, M., Carrobles, J. A., & Rodríguez-Carballeira, A. (2011). Assessment of psychological abuse in manipulative groups. International Journal of Cultic Studies, 2(1), 61–76.

Barker, E. (1995) The scientific study of religion ? You must be joking ! (Presidential Address) The Journal for the Scientific Study of Religion, 34(3), 287–310. Retrieved from http://zjshkx.com/Upload/Article/2008-1/Barkerpaper1995.pdf

Barker, E. (2013). Ageing in new religions : The varieties of later experiences. In K. Baier & F. Winter (Eds.), Altern in den religionen, pp. 227–60. Vienna : LIT Verlag. [Also available in Barker, E. (2012). Ageing in new religions : The varieties of later experiences. Diskus : The Journal of the British Association for the Study of Religions, 12. Retrieved from http://www.basr.ac.uk/diskus/diskus12/Barker.pdf—See p. 6 and nearby pages]

Bromley, D. G., Shupe, A. D., & Ventimiglia. J. C.(1979). Atrocity tales, the Unification Church and the social construction of evil. Journal of Communication, 29, 42–53.

Chambers, W. V., Langone, M. D., Dole, A. A., & Grice, J. W.(1994). The Group Psychological Abuse scale : A measure of the varieties of cultic abuse. Cultic Studies Journal, 11, 88–117.

Furnari, L., & Henry, R. (2011). Lessons learned from SGAs about recovery and resiliency. ICSA Today, 2(3), 2–9.

Georgiades, P. (2004). Why attorneys don’t want to accept cult-related litigation. Paper presented to a conference, Understanding Cults, NRMs, and Other Groups, October 15–16, 2004, in Atlanta, Georgia.

Goldberg, L. (2006). Raised in cultic groups : The impact on the development of certain aspects of character. Cultic Studies Review, 5(1), 1–28.

INFORM (nd). Are new religions harmful ? Retrieved from http://www.inform.ac/node/14

Introvigne, M. (nd). “They came from Zeta Reticuli” : Susan Palmer’s the Nuwaubian nation. Retrieved from http://www.cesnur.org/2010/mi-palmer.html

Kendall, L. (2006). A psychological exploration into the effects of former membership of extremist authoritarian sects (Doctoral dissertation). Brunel University, Buckinghamshire Chilterns University College, England.

Langone, M. D. (1993). Introduction. In M. D. Langone (Ed.), Recovery from cults : Help for victims of psychological and spiritual abuse, pp. 1–21. New York, NY : Norton.

Langone, M. D. (2001). Cults, psychological manipulation, and society : International perspectives—an overview. Cultic Studies Journal, 18, 1–12.

Langone, M. D. (2005). Academic disputes and dialogue collection : Preface. ICSA e-Newsletter, 4(3). Retrieved from http://icsahome.com/view_document.asp?ID=28105

Langone, M. D. (2006). Psychological abuse : Theoretical and measurement issues. ICSA E-Newsletter, 5(1). Retrieved from http://www.icsahome.com/infoserv_articles/langone_michael_psychologicalabusemeasurement_en0501.htm

Scheflin, A. (1983). Freedom of mind as an international human rights issue. Human Rights Law Journal, 3, 1–64.

Zablocki, B. (1997). Cults : Theory and treatment issues. Paper presented to a conference, May 31, 1997, in Philadelphia, Pennsylvania.

A propos des auteurs

Carmen Almendros, Docteur en psychologie, est professeur agrégée au département de psychologie biologique et clinique à l’Universidad Autónoma de Madrid, en Espagne.

Steve K. D. Eichel, Docteur en psychologie, membre de l’American Board of Professional Psychology, Président de l’ICSA, est l’ancien président de l’American Academy of Counseling Psychology et du Greater Philadelphia Society of Clinical Hypnosis.

Carol Giambalvo est l’une des cofondatrices de reFOCUS, un réseau national de soutien pour les anciens membres de sectes. Elle est également la directrice du programme de rétablissement de l’ICSA.

Lorna Goldberg, Licence en Travail Social Clinique, Psychanalyste certifiée, ancienne présidente de l’ICSA, est psychanalyste dans le privé et Doyenne de la Faculté de l’Institut d’études psychanalytiques.

Rosanne Henry, Maîtrise ès arts, Licence en Conseil Professionnel, est la présidente du comité de santé-mentale de l’ICSA et une psychothérapeute exerçant à Littleton, dans le Colorado.

Michael Kropveld est le président du comité des congrès de l’ICSA et le directeur général d’Info-Secte, situé à Montréal, au Canada.

Michael Langone, Docteur en psychologie, est le directeur général de l’ICSA et rédacteur en chef d’ICSA Today.

Alan W. Scheflin, Docteur en Droit, est professeur de Droit à l’Université Santa Clara, en Californie.

[1En 2004, l’American Family Foundation (AFF) est devenue l’International Cultic Studies Association (ICSA) (Ndt : traduction littérale en français : Association Internationale d’Etudes Sectaires). L’ancien nom avait pris une connotation politique inappropriée qui n’existait pas lors de la fondation de l’organisation 1979. Au moins deux douzaines de personnes ont participé à plusieurs mois d’échanges de courriels et de discussions téléphoniques sur le changement de nom. Certains intervenants ne voulaient pas que le mot « secte » (cult) apparaisse dans le nom de l’association. Mais la majorité a estimé qu’il fallait inclure le mot car cela s’inscrivait dans la continuité de la manière avec laquelle les membres de famille et les anciens adeptes qui appartenaient au réseau de l’organisation considéraient le problème. Après tout, ces personnes sont celles que l’AFF essayait d’aider. Le choix de l’adjectif cultic (sectaire), plutôt que le nom cult (secte), était délibéré. Cet adjectif – « de, comme, semblable à, relatif à la ’secte’ » – démontrait que les intervenants reconnaissaient l’ambiguïté du terme, tout en acceptant son utilité pratique.

[2Voir l’article du directeur et ancien président de l’ICSA, Alan Scheflin (1983) : https://docs.google.com/a/icsa.name/file/d/0B7gQLq25IOjMLTNuaVUyWUhMSVU/edit

[3Certains personnes ont eu de mal à comprendre pourquoi, lors de notre congrès annuel de 2013, nous avons décerné des prix honorifiques pour l’ensemble de leurs œuvres à Eileen Barker et à Friedrich Griess. Cette récompense rend hommage à ceux qui ont contribué de façon exceptionnelle par leurs travaux aux valeurs d’ouverture, de courtoisie et de dialogue de l’ICSA, et qui ont produit des travaux académiques exceptionnels et/ou d’autres types de contributions au champ des études sur le sectarisme. M. Griess, qui était affilié à la FECRIS et soutenait des projets de loi visant les groupes sectaires, mettait l’accent sur les préjudices perpétrés dans les sectes ; alors que le Dr Barker, une sociologue qui avait fondé INFORM et s’était généralement opposée à de nouvelles législations, traitait de la question des préjudices dans certaines de ses publications, mais ce n’était pas son centre d’intérêt principal. À notre avis, le dialogue a plus à voir avec le processus qu’avec le contenu. Chacune de ces personnes a essayé de construire un pont entre les membres du réseau de l’ICSA et les personnes étrangères à ce réseau, et chacun a su être respectueux et suffisamment ouvert pour échanger avec des gens d’horizons très différents. Nous leur rendons hommage pour avoir promu le dialogue plus que pour le contenu de leurs opinions, qui sont parfois diamétralement opposées aux nôtres.

[4Il y a de nombreuses définitions du mot « secte ». Cet article s’appuie sur celle-ci : « La secte est une organisation idéologique construite autour de relations charismatiques qui exige de ses membres un engagement total » (Zablocki, 1997). Cette définition est compatible avec certaines définitions des Nouveaux Mouvements Religieux (NMR), mais le mot « secte » peut aussi se référer à des organisations non-religieuses. Définies ainsi, les sectes sont susceptibles d’abuser de leurs membres, mais ne le font pas nécessairement.

[5Au début des années 90, les professionnels de la santé mentale affiliés au réseau de l’ICSA avait déjà travaillé avec environ 9000 membres de sectes et leurs familles (Langone, 1993)

[6Ces pressions sont dues en partie à la peur qu’en « donnant de la crédibilité » au camp adverse, cela permettrait à des avocats de les attaquer, ou d’attaquer leurs collègues, lors d’une déposition ou d’un procès.

[7La transcription de cette session, de même que le texte de l’intervention de Radha Devi Dasi, ainsi que de nombreux autres documents, peuvent être consultés dans le rapport spécial mis en ligne et compilé par l’ICSA en 2001 : https://docs.google.com/a/icsa.name/document/d/1Z-gWYIPv4FRb-uWp4akrZ4CuDsNXnQ0IjKWyLijCu6A/edit

[8Cette citation vient de Langone (2001, p.3). La reconnaissance du point de base peut également être trouvée dans un livre révisé par Massimo Introvigne (Introvigne, nd) et sur le site Internet d’INFORM, l’organisation fondée par Eileen Barker (INFORM, nd).

[9Un nombre important de publications, par exemple, se réfère aux témoignages des anciens membres de sectes comme à des « récits atroces » (Voir par exemple Bromley, Shupe & Ventimiglia. 1979), mais personne n’a jamais qualifié les témoignages des membres actuels de « récits bienveillants. »

Voir en ligne : Dialogue and Cultic Studies : Why Dialogue Benefits the Cultic Studies Field