Jeudi 3 avril 2014 — Dernier ajout mardi 1er avril 2014

Les « bons fruits », critère ultime de discernement ?

Si Jésus a appelé ses disciples à « se méfier », c’est parce que le mal peut aussi se loger dans les « choses saintes ». Dès lors, les chrétiens - et a fortiori, leurs pasteurs - doivent impérativement sortir de leur naïveté pour exercer un vrai discernement. Dans cette conférence, le père Auzenet, responsable de la Pastorale Nouvelles Croyances et Dérives Sectaires dans le diocèse de la Sarthe, nous donne quelques clés sur ce discernement.

Pour écouter la conférence : <http://pncds72.free.fr/2103_formati...>

Texte de la conférence :

En brève introduction, nous pouvons rappeler que plusieurs Communautés nouvelles ayant vécu un développement pléthorique ont eu des fondateurs déviants ; et que de nombreuses grâces ont été reçues dans des lieux d’apparitions mariales problématiques ou récusées par les évêques… Comment faut-il comprendre ce phénomène apparemment contradictoire, et comment l’interpréter ? Un argument fréquemment invoqué est celui des « bons fruits »…

On affirme ainsi que, même si le fondateur est corrompu, la communauté est bonne, puisque le nombre important de membres et les œuvres florissantes l’attestent. Ou bien encore que la Vierge Marie est vraiment apparue, ou que le message transmis vient vraiment du ciel, puisqu’il y a de nombreuses conversions, guérisons, vocations, à la suite de pèlerinages dans ce lieu.

Mais est-ce suffisant pour résoudre le problème posé par une origine problématique parce que corrompue ? Dans un premier temps, nous allons examiner de plus près quelques paroles de Jésus sur les « fruits ».

1. Le fruit du disciple

La première affirmation de Jésus à prendre en compte se trouve dans l’allégorie de la vigne en Jean 15, 4-5.8 : « Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s’il ne demeure pas sur la vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. Je suis la vigne ; vous, les sarments. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit ; car hors de moi vous ne pouvez rien faire. C’est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruit et deveniez mes disciples. »

C’est donc lui, Jésus, qui nous fait porter le fruit véritable. Ce fruit est celui du disciple. Jésus nous demande simplement de « demeurer en lui ». Cette affirmation toute simple a des conséquences tout aussi simples pour notre vie en Église. En effet, subrepticement, la place première et centrale de la personne de Jésus peut être « squattée » de multiples façons, et différentes réalités peuvent s’immiscer entre Jésus et nous-mêmes, jusqu’à produire dans certains cas un écran opaque qui va créer une dérive. En voici quelques exemples :

  • Une autre personne : un fondateur, une voyante, des messagers qui prétendent recevoir des locutions ou paroles du ciel, des prédicateurs à la mode (en retraites ou en rassemblements)…
  • Une doctrine : l’enseignement d’un fondateur, les messages de voyants
  • Un moyen aboutissant à un système : une inspiration communautaire, une intuition de développement personnel, une pédagogie d’évangélisation
  • Un lieu-phare : lieux de possibles apparitions mariales, de retraites spirituelles prisées
  • Un courant spirituel marqué par des phénomènes extraordinaires…

Chaque fois que la personne de Jésus est ainsi rendue périphérique tout en demeurant présente, les fruits ne seront plus ceux d’un « disciple » de Jésus. Les fruits pourront être tout simplement de mauvais fruits, ce qui permettra de poser la question d’une purification. Mais ils seront le plus souvent de beaux fruits très séduisants, qui se feront passer pour de bons fruits, et personne n’y verra rien. Cela pose la question de la transparence entre la personne de Jésus et un fondateur de communauté (st Bruno, st François, st Dominique, st Ignace), ou des voyants qui transmettent le message de la Vierge (Ste Bernadette, bx Francisco et Jacinta)… et en sens inverse de l’opacité…

Regardons un cas extrême, celui de Martial Maciel.

« Tous les grands ordres religieux reposent sur le charisme d’un saint vers lequel il faut sans cesse revenir pour se ressourcer. Or, ici, le saint est un imposteur dont le culte a été poussé jusqu’à l’idolâtrie. Les Légionnaires n’ont pas dérivé, mais fonctionné dès leurs premières années sur un mensonge, sur une culture de la dissimulation de ce même mensonge, et sur le culte d’un menteur de génie. D’une perversion si diabolique ne peut jaillir quoi que ce soit d’évangélique. On ne peut davantage « démacieliser » la Légion que « déstaliniser » ou « déléniniser » le communisme. On ne peut fonder un avenir ni sur une photo retouchée ni sur un trou béant. » (Jean-Pierre Denis, éditorial de La Vie du 13 mai 2010)

Lorsque l’opacité provient de péchés publics, il faut redire que la communauté ou le courant spirituel ne seront pas indemnes, car il y a forcément un cercle rapproché qui est complice, et donc un système pervers mis en place produisant des victimes. C’est un lien de filiation qui ne peut être éludé. Un fondateur aux mœurs dissolues ou à la gouvernance manipulatrice aura forcément échangé le silence protecteur de son cercle rapproché contre l’acceptation de déviances similaires en son sein… De toutes façons, les mensonges et manipulations accomplies pour masquer les turpitudes auront gravement marqué de nombreux membres engagés…

Malheureusement, on continue à penser à tort qu’on peut séparer un fondateur pervers et les « bonnes œuvres » de sa Congrégation en affirmant qu’elles n’ont été contaminées en aucune façon par la perversité de son fondateur. « Le pape actuel, Benoît XVI […] n’a jamais remis en cause les bonnes œuvres de la Légion du Christ et, jusqu’à ce jour, continue à faire la distinction entre les « activités criminelles » du père Maciel et les bonnes œuvres réalisées par la majorité des Légionnaires et des membres du Regnum Christi. » (Témoignage de M. Introvigne, cité dans la contribution de M. Langone au Congrès 2012 de l’ICSA).

On a même pu imaginer qu’on pouvait dissocier le charisme du fondateur et sa personne. Impossible, car c’est à travers toute sa personne, sa manière de vivre et d’agir, son apostolat, sa prédication, sa manière de gouverner, sa manière d’exercer la miséricorde à l’égard des personnes, sa manière de célébrer l’eucharistie, sa vie de prière, mais aussi ses déviances, ses faiblesses et ses péchés qu’un fondateur lègue son charisme. Donc, lorsque les déviances et les péchés sont particulièrement prégnants, même s’ils sont cachés, il est clair que la fondation aura à en pâtir, et le plus souvent de façon cachée, comme le péché l’est lui aussi.

Il faudrait donc réfléchir aux indications de Jésus : « Tout arbre qui ne donne pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. » Peut-être vaut-il mieux dissoudre et refonder en changeant totalement l’équipe dirigeante et les paramètres de formation que de laisser les virus se propager sur plusieurs générations…

2. L’arbre et les fruits

« Méfiez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans sont des loups rapaces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des épines ? ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout arbre bon produit de bons fruits, tandis que l’arbre gâté produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre gâté porter de bons fruits. Tout arbre qui ne donne pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » (Mt 7, 15-20)

Ces paroles de Jésus nous donnent des éléments importants de réflexion.

1. La duplicité est présente même dans les choses saintes.

Le verset 15 dévoile l’existence de faussaires, appelés ici « faux prophètes », qui sont déguisés à l’extérieur et corrompus à l’intérieur. Nous retiendrons ces deux mots : faussaires, et déguisement. À l’extérieur, ces personnes semblent appartenir au troupeau, elles sont comme des brebis. Mais à l’intérieur, dit Jésus, ce sont des « loups rapaces », ces deux mots évoquant une emprise (rapaces) cruelle (loups).

Nous trouvons cette même idée de duplicité exprimée dans la lettre de Jude, avec un vocabulaire particulièrement rugueux : « Il s’est glissé parmi vous certains hommes… ces impies travestissent en débauche la grâce de notre Dieu et renient notre seul Maître et Seigneur Jésus Christ… Ce sont eux les écueils de vos agapes. Ils font bonne chère sans vergogne, ils se repaissent : nuées sans eau que les vents emportent, arbres de fin de saison, sans fruits, deux fois morts, déracinés, houle sauvage de la mer écumant sa propre honte, astres errants auxquels les ténèbres épaisses sont gardées pour l’éternité. » (Jude 1, 4.12-13).

Saint Paul énumérera le « danger des faux frères » (2 Co 11, 26 ; Ga 2, 4) parmi tous les dangers qu’il aura dû affronter. Saint Jean écrit de même dans sa première lettre :

« Déjà maintenant beaucoup d’antichrists sont survenus : à quoi nous reconnaissons que la dernière heure est là. Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. Mais il fallait que fût démontré que tous n’étaient pas des nôtres. » (1 Jn 2, 18-19).

2. La méfiance est donc nécessaire.

Jésus nous demande de ne pas être ingénus et naïfs, ou seulement « candides comme des colombes », mais aussi prudents, malins, « rusés comme des serpents » (Mt 10,16), de garder un bon sens critique, d’avoir une méfiance préalable : « méfiez-vous ». On peut être surpris de trouver ces mots dans la bouche de Jésus, mais ils y figurent à différents endroits des évangiles : « Méfiez-vous des hommes : ils vous livreront aux sanhédrins et vous flagelleront dans leurs synagogues » (Mt 10,17) ; « Méfiez-vous des scribes qui se plaisent à circuler en longues robes, qui aiment les salutations sur les places publiques, et les premiers sièges dans les synagogues et les premiers divans dans les festins… » (Lc 20,46).

Saint Jean écrit dans le même sens : « Ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont venus dans le monde. À ceci reconnaissez l’esprit de Dieu : tout esprit qui confesse Jésus Christ venu dans la chair est de Dieu… » (1 Jn 4, 1-3). Il parle de « reconnaissance », comme Jésus.

3. Un critère de reconnaissance est donné : « c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez ».

Cette affirmation est répétée deux fois, aux vv. 15 et 20. Jésus parle d’abord des fruits. En se servant du choc des images (les raisins ne se cueillent pas sur les épines, les figues sur les chardons), il induit que les fruits sont forcément conformes à leur espèce. Par ailleurs, il dit clairement qu’il y a des bons fruits, mais aussi des mauvais fruits.

Mais Jésus parle surtout de l’arbre. C’est l’énoncé central : « tout arbre bon produit de bons fruits, tandis que l’arbre gâté produit de mauvais fruits. » Et il faut observer que Jésus répète une seconde fois l’énoncé, de façon négative : « Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre gâté porter de bons fruits. »

On pourrait donc paraphraser, en positif : une vie sainte, une structure sainte, produisent des fruits de sainteté ; tandis qu’une vie marquée par des péchés dissimulés, une structure entachée de corruption, produisent des fruits mauvais. Et en négatif : une vie de sainteté, une structure sanctifiée, ne peuvent produire des fruits corrompus ; ni une vie de péché, ou une structure corrompue, produire des fruits de sainteté.

« Un logicien dirait que dans la première partie, le Christ pose une condition suffisante : si l’arbre est bon, il doit porter de bons fruits. Et dans la seconde partie, il pose une condition nécessaire : si, et seulement si, l’arbre est bon, il porte de bons fruits. Autrement dit, il n’est pas possible de dire qu’un très mauvais fondateur pourrait porter de bons fruits sans tordre le cou aux enseignements du Christ, lequel a anticipé tous nos doutes en établissant une règle explicite et nécessaire qui ne supporte aucune exception. » (X. Léger, contribution au congrès 2013 de l’ICSA)

4. Une action décisive est à entreprendre : il faut se débarrasser de l’arbre mauvais.

« Tout arbre qui ne donne pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. » La même expression se trouve dans l’évangile selon saint Jean, dans l’allégorie de la vigne : « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment et il se dessèche ; on les ramasse et on les jette au feu et ils brûlent. » (Jn 15, 6). L’action proposée est énergique, et le terme biblique se rapproche de « jeter dans la fournaise ou dans la géhenne » (Mt 13, 50 ; Lc 12, 5).

3. Développons encore la métaphore arboricole

Parce que nous sommes l’Église, la réalité profonde d’une communauté chrétienne, ou d’un réseau gravitant autour d’un lieu d’apparitions, est à percevoir en tenant compte du mystère de la communion des saints.

Nous ne sommes pas seulement dans le cadre d’une relation duelle (arbre-fruits), mais dans des relations beaucoup plus complexes :

  • Dieu, Père et Fils et Saint Esprit, donne l’impulsion par une sorte de mission invisible de l’Esprit Saint à travers un message donné par la Vierge Marie ou à travers le charisme d’un fondateur ;
  • mais le fondateur ou les voyants (et leur entourage proche), ont leur vie baptismale personnelle et leur propre rapport à l’Église institutionnelle
  • et les personnes qui s’agrègent à la communauté ou au réseau, ont elles-mêmes leur propre cheminement spirituel de conversion et de sanctification
  • l’Église « hiérarchique », mais aussi « peuple de Dieu » interagissent avec les fruits visibles, les encourageant, les protégeant, les convoitant ; ou les ignorant, les rejetant, les condamnant ; ou encore se laissant berner par leur aspect séduisant au point de ne plus pouvoir réagir sainement…

Le discernement est donc beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. De façon positive, on peut distinguer les racines, le tronc et les branches, les fruits…

1. Il ne faut pas oublier les racines, qui, pour tous les baptisés, sont les vertus théologales de foi, de charité, d’espérance ; elles plongent profondément au cœur de Dieu pour recevoir communication de sa vie.

2. Dans ce qu’on appelle l’arbre, conformément à la parle de Jésus en Jean 15,5 (Je suis la vigne ; vous, les sarments), il faut distinguer

  • le tronc structuré autour de l’intuition et de la personne du fondateur ou des voyants, ainsi que de leur entourage proche (nul n’est une île) ;
  • mais aussi les branches constituées du dynamisme de sainteté des personnes engagées dans ces communautés et courants.

3. Les bons fruits ou fruits réels manifestés :

  • les vies transformées (guéries) et converties,
  • les vocations à un état de vie (familial, religieux) ou à un ministère particulier (presbytérat, évangélisation)
  • le dynamisme évangélisateur (les œuvres de la communauté, les groupes de prière, la diffusion des messages…) peuvent donc provenir de ces deux sources complémentaires imbriquées l’une dans l’autre… Il faut donc examiner à la fois le tronc communautaire ou collectif, et les branches que sont les vies des personnes. Les fruits de sainteté peuvent provenir des deux réalités à la fois.

4. De façon négative, les mauvais fruits, les marques de péché sont aussi des fruits dont Jésus a parlé. Il se peut que le tronc corrompu contamine les branches ; il arrive aussi que les branches contaminent le tronc en le rendant complice de leur péché. Dans tous les cas, qu’il s’agisse du milieu plus fermé de communautés résidentielles, ou du milieu plus ouvert d’un courant spirituel marial ou charismatique, à partir du moment où on ferme les yeux et on accepte les mauvais fruits, le refus de faire la vérité entraîne la mise en place de procédés et d’attitudes de mensonge.

5. Survient ensuite le cancer de la manipulation des uns et des autres pour les faire entrer dans ce mensonge. La manipulation peut provenir du fondateur ou de faux mystiques, mais elle ne peut être développée à grande échelle sans l’aide d’un cercle rapproché dont la complicité permet l’efficacité. Quand le cancer des procédés manipulatoires se développe, il produit des métastases dans le corps entier à travers des complices et des otages ; il produit à terme de nombreuses victimes parmi les membres ou les participants.

6. On peut alors voir apparaître le phénomène des beaux fruits ou fruits apparents. Ceux-ci n’ont que l’apparence des bons fruits. Ce sont des fruits trompeurs, des fruits produits par des procédés de mensonge et de manipulation. En amont des fruits, il faut donc examiner les procédés mis en œuvre ; au regard des fins, quels sont les moyens ?

« Ces fameux fruits qui fascinent autant les autorités de l’Église sont-ils aussi bons qu’ils en ont l’air ? En effet le Christ n’a jamais dit que le mal ne portait pas de fruits… Bien au contraire, le mal porte aussi des fruits, et même de nombreux et magnifiques fruits. Mais il a dit que les fruits du mauvais arbre n’étaient pas bons. Nous devons distinguer les fruits réels des fruits apparents. Un mauvais arbre produit de nombreux fruits qui semblent très bons au premier regard, mais qui sont en fait extrêmement nocifs. Rappelons-nous la tentation en Gn 3 : le démon ne tente jamais avec des fruits moches et pourris. » (X. Léger, contribution au congrès 2013 de l’ICSA)

Il n’est pas possible de citer ici les nombreux exemples que vous trouverez sur des sites spécialisés. Lorsque les beaux fruits sont confondus avec les bons fruits, la corruption peut s’étendre de proche en proche jusqu’aux plus hautes sphères, produisant une sorte d’anesthésie du jugement critique objectif, qui a pour conséquence d’augmenter le nombre des victimes de façon exponentielle. Les victimes sont à la fois (1) les personnes enfermées dans un système pervers, (2) le peuple de Dieu qui se laisse séduire, (3) et les responsables qui soutiennent les corrupteurs de peur de perdre les beaux fruits.

À propos de l’affaire la plus emblématique de ces dernières années, la révélation de la vie corrompue du P. Maciel le fondateur de la Légion du Christ, l’éditorialiste de La Vie écrit en 2010 :

« Il mêle à peu près tout ce qu’il y a de plus grave : corruption passive jusque dans le collège des cardinaux, plagiat, omertà, abus sexuels, abus de confiance, détournement de la confession, recherche obscène et obstinée de l’argent et de l’influence. Le tout cimenté par un piétisme ostentatoire. À Rome, la combinaison fatale de la théorie du complot, de la culture du secret, d’un anticommunisme de guerre froide, et de l’obsession productiviste des vocations a permis à un pervers, Martial Maciel, de se faire passer pour un saint et d’abuser Pie XII, Jean XXIII, Paul VI et Jean Paul Il. »

Le jugement de Benoît XVI est tombé en 2006 : « Les comportements très graves et immoraux du père Maciel, confirmés par des témoignages irréfutables, se présentent parfois comme de vrais délits et démontrent une vie sans scrupule ni sentiment religieux authentique. »

En novembre 2008, trois cardinaux, très haut placés dans la curie romaine, sont venus parler à la communauté des légionnaires du Christ de Rome. Des extraits de ces conférences ont fuité et ont été dévoilés dans les médias mexicains. Ces dirigeants de l’Église expliquent qu’au fond, le père Maciel était un homme au cœur pur, un instrument docile dans les mains de Dieu, et que ses quelques erreurs de jeunesse ne sont rien au regard de l’extraordinaire mission qu’il a réalisé pour l’Église.

Le cardinal Dario Castrillon Hoyos, président de la Commission pontificale Ecclesia Dei et ancien préfet de la Congrégation pour le clergé : « Laissez le monde juger ! C’est un monde corrompu et hypocrite ! Qu’il juge ! Mais de grâce : qu’il n’y ait aucun légionnaire qui, comme le mauvais fils de Noé, se moque des fautes de son père. Le couvrir, ce n’est pas étouffer la faute : c’est le revêtir avec le manteau affectueux de la famille. »

Le cardinal Franc Rodé, Préfet de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique : « Chez un fondateur, il peut y avoir des faiblesses, et même des problèmes d’ordre psychologique, intellectuel ou moral. Et s’il y a des faiblesses sur le plan moral, nous avons un devoir de miséricorde, de compréhension. La tolérance zéro ? Non, non… dans l’Église, nous ne sommes pas comme ça. Cela, nous le laissons aux puritains. Une fois que nous avons reconnu qu’il y a effectivement certaines choses que nous ne pouvons pas approuver, nous devons être à la fois compréhensif et miséricordieux, et nous abstenir de tout jugement. Le fruit est bon, le fruit est extraordinairement bon… Il est excellent, magnifique… Alors peut-on dire que l’arbre est mauvais ? En pure logique, je dirais que non, et je l’absous, j’absous le père Maciel ! Je ne le juge pas… »

Le Cardinal Angelo Sodano, Doyen du Collège Cardinalice de l’Église Catholique, ancien Secrétaire d’État du Vatican : « Il faut rappeler qu’une tache sur un tableau n’ôte rien. Un nuage dans un magnifique horizon n’empêche pas que l’horizon soit merveilleux. » [1]

7. Au final, on peut aboutir à un aveuglement qui engendre un déni complet quant aux preuves les plus évidentes dévoilant la corruption. Dans une démarche « d’adeptes » quelque peu fanatisée, on tient mordicus qu’un arbre particulier (telle communauté, tel lieu d’apparition) est forcément bon et que les fruits qui semblent avoir été produits par cet arbre sont obligatoirement bons. Ce type de démarche est marqué par l’absence de sens critique ou par l’emprise mentale. C’est d’ailleurs tout l’art des fondateurs corrompus ou des faux voyants : développer un puissant pouvoir de séduction qui tient les esprits et les cœurs captifs. Jésus a parlé de « loups rapaces » .

Quand donc on apprend que le tronc est en fait clairement corrompu ou problématique à sa base (le fondateur et son entourage, les voyants et leur entourage), on doit arrêter d’interpréter les choses positives dans cette communauté ou dans ce lieu d’apparitions comme autant de bons fruits produits par ce tronc dont nous savons à présent qu’il est très mauvais. On doit, au contraire, chercher d’autres explications : il s’agit soit des bons fruits produits par les personnes agrégées, soit de beaux fruits puissamment séducteurs.

4. La vérité rend libre : vers un examen plus approfondi

On ne peut donc se contenter de dire : il y a des fruits. L’Église a eu probablement tort de faire du rapport « arbre-fruits » un absolu, en ne cherchant pas plus loin. Seul un examen plus approfondi de l’ensemble des réalités gravitant autour d’un fondateur ou d’un mystique peut permettre un réel discernement.

  • Cet examen devrait tenir compte du cheminement vers la sainteté des personnes engagées dans la Communauté ou le Courant spirituel. On est ici dans un domaine à la fois public (le « fruit de l’Esprit » manifesté dans les vies, au sens de Ga 5,22), mais aussi privé : nous n’avons pas accès au for interne (accompagnement spirituel, confession). Il faudrait aussi appréhender comment le climat spirituel général d’une communauté ou d’un courant spirituel retentit positivement ou négativement sur les personnes à travers un épanouissement de liberté, de paix, de joie, de charité, de vérité, de service ; ou au contraire, de tensions, mensonges, divisions, tristesse, emprise, dépressions, mal-être, maladies, etc.
  • L’examen plus approfondi devrait aussi tenir compte des déviances, péchés, et mauvais fruits publics de la structure communautaire ou du courant spirituel. (On peut trouver une liste des mauvais fruits ici : http://www.lenversdudecor.org/FAQ.html). Une partie peut être publique, à travers des scandales. Une grande partie (compte tenu de la loi du silence et de sa propension de l’Église à se protéger en tant qu’institution) est souvent cachée, masquée. Qui plus est, les bons fruits personnels peuvent servir de paravent pour masquer les mauvais fruits communautaires. Et, suprême perversion, ils peuvent être utilisés pour « justifier » la maintenance d’une structure dont la perversité est prouvée, mais masquée au plus grand nombre…
  • Il faut aller plus loin encore et débusquer ces fruits qui semblent tellement beaux qu’ils fascinent et séduisent. Ce sont les beaux fruits dont on a parlé. Plus ils sont fascinants, plus on doit approfondir pour voir s’ils ne sont pas engendrés par des moyens masqués de contrainte et d’emprise. Et c’est là que l’examen doit porter sur la praxis, les procédés employés dans cette communauté ou ce courant spirituel. Ces procédés, quand ils sont pervers (coercition, manipulation), blessent la dignité de l’être humain. « Tout ce qui s’oppose à la vie elle-même […] tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques ; tout ce qui est offense à la dignité de l’homme […] ; ou encore les conditions de travail dégradantes […] : toutes ces pratiques et d’autres analogues sont, en vérité, infâmes. » (Gaudium et Spes 27,3).

Chaque fois qu’on peut constater : mensonge, double langage, harcèlement, contrainte, mépris, culte du secret, culte du fondateur ou des voyants, culte de l’argent, opacité dans la gouvernance, manipulation des esprits et des émotions, etc. (la liste est longue), on peut se dire que ce climat malsain engendrera à terme des déviances et des victimes profondément brisées.

5. Le mécanisme de clivage du moi

La crise que vit l’Église, affrontée à la mise en lumière de la perversité d’un certain nombre de fondateurs ou de personnes très en vue, cette crise est peut-être une sorte de paroxysme. La question de la perversité, qui se surajoute au péché tout en s’en distinguant, rend nécessaire l’apport de la psychologie sur le mécanisme du « clivage du moi ».

« Pour se protéger d’une angoisse vécue comme une menace interne de destruction, la personne se scinde en deux. Elle développe deux personnalités accolées l’une à l’autre. La première porte les aspirations morales élevées, la deuxième, les actes correspondants à la réalisation des pulsions. Ces deux personnalités ne communiquent pas entre elles. Lorsque la personne habite la première, elle éprouve la sérénité de correspondre à l’idéal moral et religieux, ainsi que la satisfaction d’être reconnue pour son engagement et sa générosité. Lorsqu’elle est agie par la deuxième, elle vit ses pulsions sans la contrainte du regard moral intérieur qui siège dans la première personnalité. La personne a simultanément deux cohérences contradictoires et incompatibles. Cette situation paradoxale apporte les satisfactions de chacun des deux registres ainsi que celle de n’avoir aucune limite. La personne peut cultiver cette situation de manière plus ou moins consciente et perverse pour obtenir toutes ces satisfactions. »

- Par quels mécanismes psychologiques une personne peut-elle transmettre ses propres déviances à la communauté qu’elle fonde ?

Une personne marquée par les traits de personnalité évoqués ci-dessus a tendance à vouloir réaliser son fantasme de toute-puissance. Elle peut utiliser l’institution qu’elle fonde pour étendre son pouvoir, notamment auprès de ses membres.

Il lui suffit pour cela de prendre les moyens classiques pour créer une emprise sur les personnes, qui sont, principalement :

  • la promotion d’un idéal élevé associé à une vision réductrice de la réalité,
  • l’obligation d’hyperactivité ne laissant pas le temps du repos et de la réflexion,
  • la direction spirituelle intra muros ne respectant pas la distinction entre for interne et for externe,
  • la distance envers le milieu familial et amical d’origine.

À un tel régime, la partie la plus authentique de la personnalité s’atrophie. Les personnes se coupent d’elles-mêmes et se soumettent au fondateur. Elles aussi deviennent clivées, non pas par un clivage structurel pervers, comme c’est le cas pour le fondateur, mais par un clivage qu’on pourrait appeler de suradaptation et de soumission. Ce clivage entrave gravement leur croissance humaine. Elles adoptent une identité « prêt-à-̀porter ». Elles cèdent à la tentation de se démettre de leur conscience, de leur liberté et de leur jugement. À̀ l’extrême, cela peut favoriser l’expression de leurs perturbations sexuelles sous forme de passages à l’acte en marge de leur vie spirituelle… et d’une vie tout simplement morale. » (Macha Chmakoff, Famille Chrétienne n° 1693, 2010)

6. Reconnaître et soigner les victimes

On comprend aisément que ces déviances et perversités nécessitent de mettre en place une thérapie adaptée. Il ne suffit pas de nommer des commissaires pontificaux, d’écarter les personnes les plus problématiques, et de penser que les problèmes sont résolus. Seule une compréhension en profondeur du phénomène des dérives sectaires peut permettre d’éclairer l’Église elle-même, et de mettre en place des solutions pour aider les victimes.

L’Église doit reconnaître l’existence de dérives sectaires en son sein, et donner à ses responsables une formation sur ces questions.

Des sectes dans l’Église, n’est-ce pas contradictoire ? Il est vrai que l’Église possède un certain nombre de garde-fous censés la protéger, en théorie, contre les dérives sectaires : elle possède un Droit, des textes normatifs, des instances de contrôle… Ajoutons à cela que, contrairement à de nombreuses dérives sectaires issues du protestantisme, les catholiques n’ont pas la liberté d’interpréter les Écritures à leur guise et doivent se référer au Magistère et à la Tradition, ce qui limite considérablement les risques de déviances.

Cela suffit-il pour immuniser parfaitement l’Église contre les dérives sectaires ? Non. Certaines communautés arrivent à contourner, duper et pour ainsi dire mettre en échec le système immunitaire de l’Église. Au cœur de la dérive sectaire se trouve le phénomène d’emprise, un processus psychologique complexe, invisible et extrême- ment destructeur. Le psychologue Steven Hassan souligne que le contrôle de l’esprit se décompose en quatre composantes : le contrôle du comportement, des pensées, des émotions, de l’information. « Si ces quatre composantes peuvent être contrôlées, alors l’identité d’une personne peut être systématiquement manipulée et modifiée. »

On pourrait donner une liste de critères qui permettent de reconnaître une dérive sectaire dans l’Église ; mais ce serait trop long, et ce sera l’objet d’un autre exposé. Toute la difficulté repose sur le fait que le phénomène sectaire génère des mécanismes d’auto-suggestion redoutables. L’adepte apprend à renier sa propre identité et à se mentir à lui-même. Une personne sous emprise prétendra toujours qu’elle est parfaitement heureuse, même si elle ne l’est pas du tout !

À partir du moment où l’Église aura reconnu positivement l’existence de dérives sectaires en son sein, elle pourra faire un pas supplémentaire : accepter humblement de recevoir, de la part des association de défense de victimes, le savoir-faire qu’elles ont acquis. Cela lui sera utile pour son propre discernement interne, et pour obtenir une véritable compétence qui lui manque gravement dans ce domaine.

L’Église doit accueillir les victimes et mettre en place des sas et des structures de désintoxication. Pour sortir de ces mécanismes extrêmement pervers, il ne suffit pas de sortir physiquement de la dérive sectaire : il faut faire une relecture critique de son expérience personnelle, de préférence avec des personnes qualifiées. Et cela peut prendre des mois, voire des années.

Car « on ne s’adapte pas à un tel système sans intérioriser les attitudes et les habitudes de pensée qui soutiennent le système. L’identité déviante ne disparaît pas simplement lorsque le chef s’en va. […] L’Église devrait offrir toutes les ressources pastorales et psychologiques nécessaires afin d’aider les bonnes personnes qui se trouvent dans une communauté ou une congrégation dont le fondateur a été déviant, à voir plus clairement […] que leur désir de faire du bien et d’être bons ne dépend pas d’une congrégation pervertie par des décennies de tromperie. Les « bons fruits » des membres ne vont pas se flétrir lorsque ces personnes seront séparées du système corrompu qui a profité de leurs nobles aspirations spirituelles. » (contribution de M. Langone au Congrès 2012 de l’ICSA).

Actuellement, l’Église se trouve encore dans une attitude de déni, voire dans certains cas d’omertà. Elle se trouve devant un nouveau défi :

  • former des personnes compétentes sur les questions afférentes à l’emprise sectaire,
  • et mettre en place plusieurs structures différentes pour accueillir les victimes de ses propres dérives, afin de leur donner la possibilité d’être reconnues dans leur « qualité de victime », et d’entreprendre leur reconstruction.

D. Auzenet + 25 septembre 2013

Sur les citations :

> Xavier Léger : ancien membre de la Légion du Christ (1999-2006). Auteur de « Moi, ancien légionnaire du Christ » (Flammarion, sept 2013).

> Michael D. Langone, psychologue praticien, docteur en psychologie thérapeutique à l’Université de Californie, à Santa Barbara, en 1979. Depuis 1981, il a été Directeur exécutif de l’International Cultic Studies Association (ICSA). Il a été consulté par plusieurs centaines d’anciens membres de sectes et/ou par leurs familles. Il est le fondateur et l’éditeur en chef de la Revue d’études sur le sectarisme et l’éditeur de Guérir des sectes : l’aide aux victimes d’abus psychologiques et spirituels. Il est le co-auteur de Sectes : ce que les parents doivent savoir et de Satanisme et violence liée à l’occultisme : ce qui vous devez savoir. Actuellement, Michael Langone est l’éditeur en chef de la revue ICSA Today

> Site de l’ICSA (International Cultic Studies Association) http://www.icsahome.com

> Site www.lenversdudecor.org

> MachaChmakoff, psychologue et psychanalyste, a fait des et́udes de theólogie à l’Institut catholique de Paris. Elle s’est intéressée de près au comportement de Martial Maciel et à l’histoire des Légionnaires du Christ. Elle a publié Le divin et le divan, petits écueils ordinaires de la foi", Salvator, 2009.

[1http://www.lenversdudecor.org/Les-cardinaux-qui-ont-passe-l- eponge-sur-les-crimes-du-pere.html