Dimanche 13 avril 2014

Règles de discernement pour une saine décision

Le père Arnaud de Rolland, s.j., supérieur du centre de Manrèse, à Clamart, nous initie aux règles de discernement spirituel élaborées par le grand Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des jésuites.

Par le R.P. Arnaud de Rolland, s.j.

Retour Sommaire

Conférence de Carême pour les jeunes à Saint Joseph des Carmes – avril 2011

(le style oral a été conservé)

Retour Sommaire

Quatre présupposés aux règles de discernement

Je vais partir de quatre présupposés, qu’il faut mettre en place avant de parler des règles de discernement sinon on risque de mal comprendre ce qui est visé. Précisons d’abord que tout ce que je vais dire s’appuie sur l’expérience d’Ignace, sur notre expérience à tous : notre vie intérieure n’est pas le calme plat ; il y a des remous intérieurs. De temps en temps, nous avons des élans de joie, de confiance, nous sentons un vrai dynamisme qui nous traverse : confiance en Dieu, confiance dans les autres, confiance en nous-mêmes. A d’autres moments, c’est le brouillard, le manque d’entrain, la division intérieure (on se sent comme divisé), la tristesse, le doute, l’ennui etc. Il faut reconnaître que ces expériences de mouvements intérieurs ne sont pas toujours confortables. Mais, d’un point de vue croyant, cette expérience des mouvements intérieurs est une bonne nouvelle, car le jour où vous n’aurez plus de remous intérieurs, vous vous aurez une position allongée pour toujours… parce que vous serez morts ! Donc l’expérience que nous faisons tous d’être habités par des mouvements intérieurs différents montre au moins une chose : que nous sommes vivants ! Même si ce n’est pas toujours confortable, d’un point de vue spirituel, cette expérience des mouvements intérieurs n’est pas sans signification et c’est ici que je voudrais préciser quatre présupposés :

Retour Sommaire

1/ présupposé méthodologique

Le ‘discernement spirituel’ se situe à l’intérieur d’un cadre moral. Le but du discernement spirituel est de choisir entre un bien et un mieux ; et non pas de choisir d’abord et avant tout entre un bien et un mal, car pour cela nous avons la loi. Par exemple, si vous allez acheter un rôti chez le boucher, vous n’allez pas faire une retraite de discernement à Manrèse de cinq jours, en écoutant vos mouvements intérieurs pour savoir s’il faut payer le boucher. La loi vous demande de payer le boucher, sinon vous le volez. La loi morale, la loi civile, la loi religieuse nous donnent donc déjà un cadre pour nous aider à décider entre le bien et le mal. Par contre, si vous avez à décider entre rentrer à Indosuez ou rentrer à la Société Générale ; si vous avez à choisir entre des études de médecine ou des études de vétérinaire, la loi ne vous dit rien : elle ne vous aide pas à choisir et c’est là que le discernement spirituel va jouer tout son rôle. Par conséquent, le discernement spirituel ne nie pas la loi, il la suppose.

Retour Sommaire

2/ présupposé dans la foi

C’est un présupposé que nous avons tous entendu au catéchisme mais qui n’est pas toujours complètement digéré : Dieu nous parle à chacun personnellement. Nous sommes uniques aux yeux de Dieu, et lui nous parle personnellement. Je précise que Dieu ne nous parle pas immédiatement et toujours avec un fax ou avec un SMS : « Arnaud, tu dois faire cela. » La manière ordinaire de Dieu de nous parler sera avec l’action de son Esprit qui va venir nous toucher au cœur. Dans la tradition spirituelle, le cœur n’est pas uniquement et exclusivement le lieu de l’affectivité ; c’est le lieu de l’unification entre différentes dimensions de notre être : la dimension rationnelle (l’intelligence), l’affectivité et la volonté. Précisons que le terme de volonté ne signifie pas ‘volontarisme’ ; ce n’est pas : « je serre les boulons ». La volonté, dans la tradition spirituelle, se rapproche beaucoup plus des termes d’élan ou de dynamisme intérieur. « Je veux partir cet été en Espagne » : ce n’est pas une histoire de serrer les boulons, ni ma résolution de Carême… C’est un élan, un dynamisme ! Dans d’autres traditions spirituelles on parlera du cœur comme de ‘la fine pointe de l’âme’. Il s’agit de la même chose : le lieu de l’unification de notre être où se rejoignent toutes nos dimensions : intelligence affectivité, dynamisme, élan.

Comment Dieu, par son Esprit, va-t-il nous parler au cœur ? Il faut de temps en temps lire la Parole de Dieu et apprendre quelque chose de la Parole de Dieu. Dans la lettre aux Galates, saint Paul nous dit : « Lefruit de l’Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5, 22-23). Vous remarquerez que le fruit de l’Esprit nous est donné. Il nous est donné parfois d’expérimenter en nous cette charité, cette joie, cette paix, cette confiance dans les autres. Il ne s’obtient pas à la force du poignet. A certains moments, nous aimerions bien être dans la paix et nous ne le sommes pas du tout. Et ce n’est pas le fait de serrer les boulons qui va nous mettre en paix ! Cela signifie que la paix authentique est un cadeau de Dieu, un don de l’Esprit. Il s’agit donc pour nous de croire que Dieu nous travaille, nous parle personnellement grâce à l’action de son Esprit en nous.

Retour Sommaire

3/ Trois sortes de pensées

Je présuppose qu’il y a en moi trois sortes de pensées : l’une qui m’est propre, qui naît de ma seule liberté et de mon seul vouloir ; et deux autres qui viennent du dehors, l’une qui vient du bon esprit et l’autre du mauvais. (Saint Ignace, Exercices Spirituels, n°32) Pour mieux comprendre la fin de cette citation, j’actualise un peu ce que dit saint Ignace : « et deux autres qui viennent comme du dehors »

Nous faisons tous l’expérience que nous avons des idées qui viennent de nous-mêmes. Voici un exemple très concret : vous avez eu l’idée de venir ce soir et vous êtes venus. Vous engagez votre liberté ; cette idée, vous l’avez eue et vous la mettez en œuvre ; cela vient de vous. C’est le premier type de pensées.

Les deux autres types de pensées viennent du dehors (ou ‘comme’ du dehors). Peut-être est-ce un ami qui vous a proposé de venir ce soir à cette conférence ? Cette pensée de votre ami vient effectivement du dehors. Pourquoi dis-je : qui viennent ‘comme’ du dehors ? Parce que l’expérience d’Ignace – et notre expérience à chacun – est qu’il y a un certain nombre de pensées qui certes viennent du dehors, mais d’autres que je n’ai pas provoquées et qui peuvent parfois même m’envahir. Ce sont parfois des souvenirs : je me promène, par exemple, le long de la Seine et tout à coup je me rappelle l’époque où je mangeais des glaces de chez Bertillon, alors que j’étais étudiant, au moment de la révision des concours… Ce souvenir-là, ce n’est pas moi qui l’ai provoqué, cela remonte. Les tentations de Jésus au désert et nos propres tentations, nous savons bien que ce n’est pas nous qui les provoquons. On dit même de temps en temps : « elles m’envahissent, je ne sais pas comment faire, c’est plus fort que moi ! » Il s’agit donc bien de pensées qui, certes, ne viennent pas du dehors, mais qui viennent ‘comme’ du dehors : ce n’est pas moi qui en suis la source. D’où l’expression de saint Ignace : et deux autres qui viennent du dehors, l’une qui vient du bon esprit et l’autre du mauvais. Saint Ignace a fait cette expérience, lorsqu’il était malade à Loyola, de peu à peu faire le tri entre ces différentes pensées. Un père du désert dit à ce sujet : « Sois le portier de ton cœur ». Cela signifie que toutes les pensées qui nous traversent ne sont pas forcément bonnes, il va falloir que je fasse le tri, que je décide d’en écouter certaines et que je décide d’en rejeter d’autres.

Retour Sommaire

4/ Dieu me veut vivant

Ce dernier présupposé peut apparaître comme le plus évident. Pourtant, comme accompagnateur, je peux vous dire qu’il n’est pas si évident que cela : Dieu me veut vivant. Bien entendu, je m’appuie sur la Bible, où le Seigneur d’Israël dit à son peuple : « Je te propose la vie ou la mort, le bonheur ou le malheur : choisis donc la vie. » (Dt 30, 15-20) Je m’appuie sur la parole de Jésus à ses disciples : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10, 10)

Croyons-nous vraiment que Dieu nous veut chacun vivant ? Ce n’est pas si simple parce que cela nous renvoie à nos propres images de Dieu et nous pouvons tous avoir au fond de notre cœur, de notre conscience etc. des images de Dieu qui ne sont pas du côté de ce choix de la vie. Ce sont, par exemple, des images de Dieu tout-puissant qui nous contrôle, qui veut des sacrifices, qui nous réclame quelque chose… Tout cela est profond. Nous sommes invités à croire que Dieu nous veut vivants. Ce peut être le lieu d’un vrai cheminement spirituel et d’une vraie conversion.

Retour Sommaire

Pour prendre une bonne décision, il faut d’abord être bien orienté.

Si l’on prend l’image d’une boussole, le nord magnétique de la vie spirituelle est : Dieu est vie. Il faut que cela prenne du sens, car il n’y a pas de discernement possible sans une expérience de prière avec la Parole de Dieu qui nous permette petit à petit de donner chair à ces mots : Dieu est vie. Bien entendu, apparaît immédiatement la figure du Christ : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. »

Qu’est-ce que la vie ? Ce n’est pas uniquement : « je suis super zen… » Le chemin pascal n’est pas particulièrement « zen » et « cool » mais c’est la vie authentique !

Si l’on ne veut pas se tromper dans la direction, il va falloir essayer d’apprendre à découvrir ce qu’est être homme et femme en vérité. Pour cela, rien de tel que d’apprendre à connaître de plus en plus le Christ qui nous montre ce qu’est être vraiment un homme. Pour donner de la chair à tout cela, j’ai cité Ga 5, 22-23.

Autre exemple : pour savoir ce qu’est la vie, rien de tel que de regarder les scènes du Ressuscité : la vie pleine et entière, plus forte que la mort. Que dit le Christ ressuscité à ses disciples ? « La paix soit avec vous ». Et quel est l’effet pour les disciples d’Emmaüs ? La joie. « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant quand il nous expliquait les Ecritures… ? » Le cœur tout brûlant comme effet de la résurrection.

Dieu du côté de la création. A l’opposé : mort, tohu-bohu initial, confusion.

Retour Sommaire

Quelques règles de discernement :

Je vous invite d’abord à prêter attention au titre que donne saint Ignace :

Règles pour sentir et reconnaître en quelque manière les diverses motions qui se produisent dans l’âme, les bonnes pour les recevoir, les mauvaises pour les rejeter

Des règles pour sentir : prêter attention à nos mouvements intérieurs de paix, de joie, de tristesse…

et reconnaître : le but est de reconnaître, de discerner

les bonnes pour les recevoir, les mauvaises pour les rejeter : la connaissance spirituelle est vaine si elle n’a pas de conséquences sur l’engagement de notre vie, si elle ne se traduit pas en décisions. Telle pensée que j’ai repérée comme mortifère, je ne l’écoute plus ; telle pensée que j’ai perçue comme venant de Dieu, je la suis.

Pour être concret, nous allons maintenant regarder les différentes règles.

314. La première règle.

Chez ceux qui vont de péché mortel en péché mortel, l’ennemi a l’habitude, en général, de leur proposer des plaisirs apparents : il leur fait imaginer des jouissances et des plaisirs des sens, pour mieux les conserver et les faire croître dans leurs vices et leurs péchés.

Bien entendu, ce n’est le cas d’aucun d’entre nous. Cependant, on peut avoir des choses un peu plus subtiles, par exemple un rapport faussé à la parole : je dis et je ne fais pas. Ce n’est pas tout de suite un péché capital mortel mais en attendant c’est contraire à la vie.

Autre exemple : non pas la dépréciation de soi (qui peut être liée à un tempérament) mais la complaisance avec la dépréciation de soi : « Non seulement je ne suis pas mauvais mais je suis nul ! Et les autres ne sont vraiment pas gentils… » Cela, c’est contraire à ce que Dieu dit à propos de l’homme : « Il vit que cela était bon. » La complaisance dans la dépréciation de soi n’est pas non plus du côté de la vie, de la Création.

Que nous dit saint Ignace ?

Chez ceux qui glissent sur la pente du péché, l’ennemi dit : « vas-y mon coco, continue ! » Par exemple : Déclaration d’impôts 2009, je trompe le fisc de 5’000€ et je ne me fais pas prendre. Déclaration d’impôts 2010, l’ennemi me suggère : « 5’000€, c’était bien… mais 10’000€, ce serait mieux ! Tu ne veux pas essayer… ? Cela a marché, essaie donc, vas-y ! »

Relation professionnelle : j’ai égratigné mon voisin et j’ai eu une promotion : augmentation de salaire et responsabilités. L’ennemi me suggère, dans le sens du poil : « Cela a marché ! tu pourrais essayer à nouveau : ça peut marcher ! Vas-y coco ! »

A l’opposé, chez ceux-là, le bon esprit utilise une manière de faire inverse : il les aiguillonne et mord leur conscience par le jugement moral de la raison. Ce n’est plus dans le sens du poil : aiguillon, morsure de la conscience. Je prends souvent l’image de Jiminy Cricket, le petit grillon en uniforme qui est le compagnon et la conscience de Pinocchio.

Autre exemple : à Paris, un conducteur grille le feu-rouge. Il ne devait pas être très confortable car il était complètement bloqué sur son volant, tout droit, ne voulant surtout pas voir que j’arrivais du côté. Quelque chose en lui disait : « Ce n’est pas complètement clean, ce que tu viens de faire. » Morsure de la conscience. Vous remarquez que cela passe par l’intelligence, par le sens moral qui va jouer à l’encontre de la sensibilité. Puisque les sens sont en partie dévoyés, Dieu nous récupère par la raison et par le sens moral.

315. La deuxième règle.

Chez ceux qui se purifient intensément de leurs péchés et qui, dans le service de Dieu notre Seigneur, s’élèvent du bien vers le mieux, c’est la manière de faire inverse de celle de la première règle. Car, alors, le propre du mauvais esprit est de mordre, d’attrister et de mettre des obstacles, en inquiétant par de fausses raisons pour qu’on n’aille pas plus loin. Et le propre du bon esprit est de donner courage et forces, consolations, larmes, inspirations et quiétude, en rendant les choses faciles et en écartant tous les obstacles, pour qu’on aille plus avant dans la pratique du bien.

C’est votre cas à tous : on avance à la suite du Christ. Engagement, oraison, générosité etc. Le propre du mauvais esprit est de mordre, d’attrister et de mettre des obstacles, en inquiétant par de fausses raisons pour qu’on n’aille pas plus loin. Alors que tout le dynamisme va dans une direction, il va y avoir des pensées qui vont venir ‘comme’ de l’extérieur – ou de l’extérieur – et qui vont commencer à m’inquiéter (souvent des pensées imaginaires) pour m’empêcher d’avancer.

J’ai beaucoup d’exemples de cela. Je me souviens d’un étudiant qui souhaitait partir en coopération dans un pays de l’hémisphère sud. Ce désir durait depuis plusieurs mois et plusieurs années. Il était allé voir – c’était un ingénieur agronome – des responsables de stages, de départements qui correspondaient à son souhait de travail dans le développement, il avait pris des contacts avec la DCC (Délégation Catholique à la Coopération) et cela l’avait réjoui, mis en route et son projet de partir avançait. Là-dessus, coup de téléphone de la tante : « Tu sais, toi qui ne supporte pas la chaleur, tu ne sais pas la température qu’il fait là-bas… Ce n’est pas raisonnable ! » Ou bien la famille de polytechniciens : « Par rapport à ton CV, tu te rends compte… Il faut que tu rentres tout de suite sur le marché du travail à Paris ! Si tu pars à l’étranger, qu’est-ce qui va se passer ? » Je ne dis pas tout de suite que la tante ou les parents sont le démon personnifié… Je dis simplement qu’il peut y avoir des pensées extérieures ou qui viennent ‘comme’ de l’extérieur, très souvent dans la tête, qui vont essayer de m’arrêter dans mon élan, alors que cet élan me dynamisait et me rendait de plus en plus heureux et joyeux.

A l’inverse, que fait le bon esprit ? Saint Ignace nous dit que le propre du bon esprit est de donner courage et forces, consolations, larmes, inspirations et quiétude, en rendant les choses faciles et en écartant tous les obstacles, pour qu’on aille plus avant dans la pratique du bien. L’Esprit de Dieu donne du courage et de l’élan.

Saint Ignace ajoute à ces deux premières règles qu’il y a deux grandes situations intérieures dans lesquelles nous sommes, deux grands mouvements intérieurs qui se distinguent assez clairement : la consolation spirituelle et la désolation spirituelle.

316. La troisième règle. De la consolation spirituelle.

J’appelle consolation quand se produit dans l’âme quelque motion intérieure par laquelle celle-ci en vient à s’enflammer dans l’amour de son Créateur et Seigneur, et quand ’ensuite’ elle ne peut plus aimer aucune des choses créées sur la face de la terre pour elle-même, mais seulement dans le Créateur de toutes ces choses.

De même, quand elle verse des larmes qui la portent à l’amour de son Seigneur, soit à cause de la douleur ressentie pour ses péchés ou pour la Passion du Christ notre Seigneur, soit pour d’autres choses droitement ordonnées à son service et à sa louange.

En définitive, j’appelle consolation tout accroissement d’espérance, de foi et de charité, et toute allégresse intérieure qui appelle et attire aux choses célestes et au salut propre de l’âme, l’apaisant et la pacifiant en son Créateur et Seigneur.

La consolation spirituelle, c’est lorsque je me sens uni à Dieu. J’éprouve de la paix et de la joie. Il y a trois formes de consolation :

1/ Une joie énorme : la joie des amoureux dont le regard est transformé et qui ne peuvent rien voir autrement qu’à travers l’amour de l’autre ; affectivité débordante ; touché au cœur.

2/ Les tristesse, les larmes de saint Pierre qui se reconnaît pécheur mais en même temps qu’il se reconnaît pécheur, il reconnaît surtout qu’il a un Sauveur. Quelque chose s’ouvre en lui. Cela peut être douloureux mais son union au Christ s’en trouve renforcée.

3/ Une forme beaucoup plus ténue : un accroissement de foi, d’espérance et de charité, qui ne peut se repérer qu’après coup. Par exemple : ma mère est à l’hôpital, je viens de perdre mon travail, j’ai un ami qui est malade… et aujourd’hui il m’a été donné de vivre cela dans la paix et dans la confiance !

317. La quatrième règle. De la désolation spirituelle.

J’appelle désolation tout le contraire de la troisième règle. Comme par exemple, obscurité de l’âme, trouble intérieur, motion vers les choses basses et terrestres, absence de paix venant de diverses agitations et tentations qui poussent à un manque de confiance ; sans espérance, sans amour, l’âme se trouvant toute paresseuse, tiède, triste et comme séparée de son Créateur et Seigneur. Car de même que la consolation est à l’opposé de la désolation, de même les pensées qui proviennent de la consolation sont à l’opposé des pensées qui proviennent de la désolation.

La désolation est un état de division intérieure : je m’éprouve comme séparé de Dieu. Ignace ne dit pas qu’on l’est réellement, mais c’est comme cela qu’on le ressent.

Saint Ignace dit qu’en période de désolation, ce n’est pas le moment de prendre des décisions importantes. Ce n’est pas parce que Sophie vient de m’abandonner que je rentre au monastère. Ce n’est pas parce que je viens d’échouer à un examen de mathématique que je commence des études de philosophie. Pourquoi ? Saint Ignace applique ici avant l’heure « le principe de précaution » : en période de désolation, c’est plutôt le mauvais esprit qui nous inspire. Donc pas de décision. Je maintiens ce que j’avais décidé en période de consolation. Par contre, Ignace nous dit qu’on peut resserrer un tout petit peu les « boulons » de notre vie spirituelle, avoir une vigilance accrue sur notre vie de prière.

En période de consolation, c’est l’inverse : on va pouvoir prendre des décisions. Mais il faudra faire attention à ne pas s’attribuer à nous-mêmes cette consolation… « Je viens de prier avec la rencontre de Zachée et de Jésus : c’était incroyable, j’ai découvert plein de choses ! Qu’est-ce que j’ai bien prié ! Qu’est-ce que je suis bon ! » La consolation est un don de Dieu, nous devons l’en remercier.

Retour Sommaire

Et maintenant, le lien très concret à la prise de décision

Très souvent, quand je prends une décision, j’imagine : je m’imagine ma future fiancée, je m’imagine chez Paribas, je m’imagine propriétaire d’un château en Espagne, je m’imagine jésuite, pourquoi pas ! La plupart du temps, je me projette et je fais du sur-place, j’hésite, je considère tous les possibles et je n’arrive pas à me décider. Le vrai problème est que dans dix ans, l’état de Bécassine, l’état de Paribas bien sûr, le château en Espagne (la construction, c’est moyen) et l’ordre des Jésuites… je n’en sais rien, je ne sais pas comment ils seront. Donc je risque de me décider à partir tout simplement de mon imaginaire.

Que faut-il donc, fondamentalement, pour une saine décision ? Trop souvent, on oublie que cette décision que nous devons prendre n’est pas la première de notre existence. Si nous sommes ici, c’est que nous avons déjà fait toute une partie du chemin, que nous avons accumulé une expérience, et cette expérience a une signification spirituelle. Ce chemin-là, en effet, est une histoire d’alliance avec Dieu, histoire jalonnée de périodes de consolation et de mouvements de désolation. Cela veut dire qu’on va pouvoir tirer profit de l’expérience accumulée.

Un exemple pour me faire comprendre : Popeye et Bécassine sont deux jeunes professionnels qui, le samedi après-midi, ne font rien dans leur chambre. Bécassine, le samedi après-midi, s’enferme dans sa chambre et broie du noir (elle ferme les volets, le monde est mauvais…) Martine l’appelle au téléphone et lui demande d’aller faire des courses. Elle part faire les courses et se rend compte que non seulement, cela lui fait du bien sur le moment mais le fait de sortir de chez elle, cela lui a fait du bien pour le reste de la semaine : elle était plus détendue, plus ouverte, moins renfermée sur ses problèmes. Paix, joie, confiance. Le seul problème est que Bécassine est bretonne, un peu têtue ! Donc le samedi suivant, à nouveau, elle s’enferme dans sa chambre. Cette fois-ci, c’est Sophie qui l’appelle pour aller au cinéma. A nouveau, cela lui fait du bien d’être sortie. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que, pour Bécassine, rester enfermée dans sa chambre est un lieu de désolation : ce n’est pas de l’ordre de la vie, ce n’est pas de l’ordre du choix de la vie. Ce que l’on peut espérer et prier pour elle, c’est que le 3ème ou le 4ème samedi, Bécassine prenne elle-même son téléphone pour appeler une amie et sortir : engagement de la liberté pour davantage recevoir la vie donnée par Dieu. Cela lui donne une direction, une manière d’engager sa liberté.

A l’inverse, Popeye le samedi après-midi s’enferme dans sa chambre et lit des bandes dessinées. Lire des bandes dessinées lui donne envie d’en écrire d’autres. Le lendemain, il va donc aller voir des amis et dans la semaine, il parle avec d’autres d’un projet qui est en train de naître : écrire lui-même des bandes dessinées. Une créativité se découvre. Cela veut dire que, même si Popeye a un jeune frère qui lui propose de venir jouer au foot, peut-être qu’il sera meilleur pour Popeye de dire non au foot et de continuer quelque chose qui est en train de se déployer. Choix de vie. Si le lieu de l’art, du dessin, de la bande dessinée lui donne d’expérimenter joie, confiance etc., c’est peut-être un lieu à développer. En tout cas, cela vaut le coup de se donner les moyens pour essayer.

Grâce à la relecture des jeux de consolation et de désolation, nous pouvons nous engager dans une direction, faire un petit pas. Et cela change tout !

Le temps s’écoule. J’ai pris une petite décision et je vais repérer dans le temps l’effet de la décision : effet de consolation ? ou effet de désolation ? Si c’est l’effet de consolation, cela me confirme et je continue dans la même direction. Si c’est un effet de désolation, je corrige ; il y aura peut-être des oscillations mais on peut espérer qu’au bout d’un moment, une ligne de force va se dégager.

Quand est-ce que le moment de la décision sera venu ? Lorsque les oscillations intérieures auront cessé et que le oui sera supérieur au non. Autrement dit, lorsque ce à quoi j’adhère est plus fort que tous les renoncements que la décision suppose. Le jour où Popeye épouse Bécassine, il renonce à Martine, à Sophie… Il renonce même à l’état religieux. Mais c’est pour Bécassine.

Pour prendre une décision :

1/ repérer ce à quoi je dis oui : oui à la vie donnée, reçue de Dieu.

2/ Ce n’est que dans un deuxième temps que je vais regarder les renoncements. Trop souvent, si nous n’arrivons pas à prendre des décisions, c’est parce que nous nous fixons trop sur ce à quoi nous renonçons. Or, l’important est de regarder ce à quoi nous adhérons, qui nous met en route et qui produit des fruits de consolation. Sachez que, d’un point de vue spirituel, la tactique de l’adversaire sera toujours la même : dans une période un petit peu difficile de notre engagement professionnel ou religieux ou en couple, nous serons très souvent attaqués par ce à quoi nous avons renoncé.

Je prends un exemple : le peuple d’Israël qui traverse le désert a dit oui à une expérience de liberté, d’un Dieu qui le libère de la servitude. Mais dans un lieu désert, la nourriture peut laisser à désirer. Et nous les voyons se plaindre en disant au Seigneur : « on mangeait mieux en Egypte ! » Mais s’ils ont pris le chemin à travers le désert, s’ils sont sortis, ce n’est pas pour faire une route gastronomique ! Ils ont dit oui à la liberté. Autre exemple, si vous rentrez dans la vie religieuse, vous renoncez à fonder une famille ; Parfois, cela a pu être un choix difficile pour vous etc. Vous êtes dans une communauté où actuellement il y a des conflits etc. Vous vous promenez et vous voyez un père jouer avec ses enfants… Et une pensée vient tout à coup vous titiller : « Qu’est- ce que je fais dans cette communauté ? J’aurais peut-être mieux fait de me marier » C’est classique ! Pour faire face à cette tentation, il faudra se souvenir du oui à la vie qui nous a mis en route. Ce sera un lieu de vérification de la force de ce oui.

Retour Sommaire

Quelques précisions

1/ Je n’ai absolument rien contre l’imaginaire. Simplement, s’il y a imaginaire, il doit me mettre en route. Un imaginaire qui me laisse immobile au même endroit, c’est un imaginaire qui ne vient pas de Dieu. « Je veux sauver la planète, aider les peuples qui souffrent, et je ne bouge pas le petit doigt pour aider ma voisine à monter ses courses ». Cet imaginaire de sauver la planète entière ne vient pas de Dieu, car il reste trop évasif, il ne s’incarne pas.

2/ Une chose un peu plus subtile : le tentateur peut nous attaquer en nous suggérant une décision a priori bonne, mais excessive, trop forte. « J’ai été faire une retraite à Manrèse, ce fut extraordinaire. En rentrant chez moi, j’ai pris une décision, sans en parler à personne : je démissionne de mon boulot et je rentre chez les Franciscains ». Mais ceux-ci estiment que cette décision est précipitée. Dix jours après, je ne suis plus à Manrèse, je n’ai plus de boulot et je suis dans le pétrin ! Je suis allé trop loin, la chute, le retour au réel est brutal ! D’où la nécessité d’être prudent en matière de décision. Quelques critères peuvent y aider.

Retour Sommaire

Quelques critères pour une décision saine, un peu plus juste :

1/ Je ne crains pas de me laisser interroger. Une décision qui vient de Dieu, elle tient. Elle ne craint pas la question. Je peux vous assurer que dans le discernement pour les vocations, c’est essentiel. Certaines personnes viennent me voir : « Père, je suis sûr que le Seigneur m’appelle à être prêtre, Il me l’a dit pendant un temps d’adoration devant le St Sacrement ! » et cette personne ne supporte pas la moindre interrogation sur le sujet. Accepter de se laisser interroger. Si cela vient de Dieu, cela tient. En général, les gens qui ne supportent pas la question sont des gens peu sûrs d’eux-mêmes.

2/ Ne pas prendre la décision dans l’urgence. Trop souvent, le monde ambiant nous met de la pression en disant : « je vous propose ceci ou cela, je veux votre réponse dans deux jours », je l’ai souvent vu pour des propositions d’embauche ou de mutation professionnelle. Des décisions qui sont donc importantes et qui peuvent engager non seulement mon avenir mais celui de mes proches. Et l’on se sent acculé à répondre tout de suite. Or en fait, très souvent, il y a une marge de manœuvre. On peut courir au moins le risque de demander à ces employeurs un délai pour réfléchir et consulter ; ils ont droit de refuser, mais les personnes qui nous font une proposition, si elles tiennent vraiment à nous, nous laissent en général le temps de la réflexion. Très fréquemment, lorsque nous nous sentons acculés à une décision, le simple fait de parler à quelqu’un ré-ouvre des possibles et remet du jeu. On retrouve alors un lieu où l’on peut, même modestement, engager sa liberté.

3/ Pas de décision importante en période de désolation.

Puisse tout ce que je vous ai dit ce soir, vous aider à votre tour à prendre de justes et saines décisions, avec la grâce de Dieu.

Retour Sommaire

Voir en ligne : http://www.mavocation.org/pdf/2011-…