Samedi 19 avril 2014

Les nouveaux moines soldats

Il ne s’agit pas d’un groupe de scouts qui font un grand jeu d’une demi journée sur le thème des Templiers, mais bien d’une congrégation religieuse brésilienne qui espère ré-évangéliser le monde en jouant aux moines soldats du Moyen-Âge. Consternant.

Chaque premier samedi du mois, à la cathédrale de Sâo Paulo, les Hérauts célèbrent une messe dédiée à la Vierge de Fatima. Ci-dessus, Les fidèles remplissent les travées et débordent dans les allées latérales. Certains ont roulé en car toute la nuit pour assister à la cérémonie. Page de droite, six Hérauts hissent la statue de la Vierge bénie par Jean-Paul II et traversent la nef par l’allée centrale en tenant le palanquin à bout de bras sous les applaudissements de l’assistance.

Une trompette joue les premières notes de la Marche du prince de Danemark, de Jeremiah Clarke. Dans la nef de la cathédrale de la Sé, les milliers de fidèles se lèvent comme un seul homme. Ils se retournent vers la porte principale. Les lourds battants s’ouvrent pour laisser entrer la procession. Derrière un encensoir balancé par un officiant, posée sur un palanquin couvert de fleurs tenu à bout de bras par six moines chaussés de bottes noires et vêtus d’un scapulaire marron frappé d’une croix de Saint-Jacques rouge et blanc, la silhouette de la Vierge de Fatima se dessine dans l’épaisse fumée. Un tonnerre d’applaudissements retentit sous les ogives de l’édifice néo-gothique de Sao Paulo. Les uns tombent à genoux devant la statue, les autres éclatent en larmes. Nossa Senhora (Notre Dame, en portugais), va entendre leurs prières.

Dès 1979, Jean-Paul II avait sacré la Vierge Marie « étoile de la nouvelle évangélisation ». Organisée tous les premiers samedis du mois dans la cathédrale pauliste depuis mars 2002, cette cérémonie suit le mot d’ordre du pape polonais. Et ses ordonnateurs, les Hérauts de l’Evangile, se veulent les zélés serviteurs du culte marial. Né à Sâo Paulo, cet ordre religieux, dont l’approbation pontificale date de 2001, impressionne d’emblée par son uniforme. Les bottes et les habits - marron uni pour les prêtres, marron et blanc pour les moines, marron et caramel pour les moniales, beige pour les séminaristes, blanc pour les laïcs - marqués de la croix bicolore et ceints d’une chaîne où pend un rosaire leur donnent l’allure de croisés ou de templiers sortis tout droit du Moyen Age.

La musique rythme la vie quotidienne

Une réminiscence soulignée par leurs édifices, plus spectaculaires les uns que les autres. Au Thabor, leur sanctuaire niché dans les forêts du nord de Sâo Paulo, à Caieiras, la basilique Notre-Dame-du-Rosaire possède tous les traits d’un édifice gothique français. Entièrement peint de couleurs vives, l’intérieur surmonté d’une voûte en ciel étoilé imite la chapelle basse de la Sainte-Chapelle à Paris. Au grandiose du costume et des lieux, se superposent la musique et des chœurs. Dans les maisons des Hérauts, orchestres, fanfares et chorales rythment les journées. Des laudes du matin aux complies du soir, les chants grégoriens bercent les prières. Même pour se rendre au réfectoire, ils marchent en cadence sur l’hymne pontifical de Gounod.

Le mélange d’ordre militaire et de vie monacale, de rigueur de la prière et de la liturgie combinée aux disciplines artistiques est né de la vision du fondateur, Mgr Joâo Scognamiglio Clá Dias. Agé de 73 ans, « Monsenhor Joâo », comme l’appellent ses disciples, a créé les Hérauts en 1997. Attiré par la foi, il a fréquenté les Carmes qui l’ont incité à se joindre à un groupe de laïcs à 17 ans. Il va y rencontrer son mentor : Plinio Corréa de Oliveira, figure du catholicisme brésilien, version ultratraditionaliste. Avocat, journaliste, sénateur, le « Doutor Plinio », mort en 1995, combattit sans relâche non seulement le communisme mais aussi toute forme de progressisme religieux.

Le service militaire le marquera également. Il s’y révèle un élément doté d’aptitudes au commandement. Son charisme conduira ses supérieurs à lui proposer d’embrasser la carrière. Le soldat Joâo conserve de son passage sous les drapeaux l’amour des défilés impeccables. Handicapé par un accident vasculaire cérébral - une paralysie partielle du côté droit – Mgr Joâo vit au Thabor, parmi les Hérauts. Il occupe le dernier étage d’un bâtiment surmonté de deux poivrières, à côté de la basilique. Décoré de porcelaines chinoises, de copies de portraits des rois de France – il n’a aucune affection pour la Révolution – et de fresques vénitiennes, son appartement héberge une riche bibliothèque. Pas moins de 4’000 volumes, dont beaucoup de livres anciens, se serrent sur les étagères, protégés derrière des vitrines. Son handicap n’a en rien entamé ses facultés. Le regard vif, une compréhension parfaite du fiançais, le créateur des Hérauts parle de son ordre comme d’une œuvre inachevée. Cela fait peu de temps que nous existons, dit-il. Beaucoup reste à faire. C’est qu’il déborde de projets, dont un vaste site sur une montagne proche ironiquement baptisé « Vatican des Hérauts ». Le chantier devrait prendre encore cinq à six ans. « Je le verrai fini ! », lance le fondateur, bravache. Interrogé sur sa passion pour l’architecture moyenâgeuse, Mgr Joâo répond : « Le ciel est gothique ! »

Cet ordre traditionaliste en plein essor, encouragé par les papes Jean-Paul II et Benoît XVI, repose sur des bases solides. Au Brésil, il compte 1’360 moines et 680 moniales, soit plus de 2’000 laïcs consacrés. Dans le reste du monde, ils sont 760. En outre, les Hérauts ont fondé une branche sacerdotale, Virgo Flos Carmeli, depuis moins de dix ans qui comprend déjà 109 prêtres et 19 diacres. Actuellement, leurs séminaires hébergent un peu moins de deux cents étudiants. Et leur institut de théologie espère recevoir un agrément d’université pontificale avant cinq ans.

Des missions dans soixante-dix pays du monde

« Une des caractéristiques de notre fondateur, dit le père Alex de Brito, porte-parole des Hérauts, c’est sa détermination. Il ne se résigne jamais et tout doit aller vite. » Signe de ce dynamisme : ils sont présents sur tous les continents, avec des missions dans soixante-dix pays du monde.

C’est la jeunesse des Hérauts qui frappe le visiteur venu d’Europe. Les séminaires regorgent d’étudiants. De leur côté, moines et moniales ont à peine 30 ans. Dès que l’on franchit la clôture, frontière entre le monde et la vie monastique, on n’y voit que des jeunes gens et des jeunes femmes heureux de vivre leur foi. Lorsque le fondateur quitte ses appartements, ceux-ci l’entourent, boivent ses paroles, le bombardent de questions. Le septuagénaire semble comblé. Ses yeux s’écarquillent, un sourire éclaire son visage. On comprend pourquoi il a placé son ordre dans la tradition de Don Bosco, prêtre italien fondateur des salésiens voués à l’éducation des jeunes défavorisés. Dans les dortoirs des séminaristes ou dans les cellules des moines, la plupart gardent une image encadrée de « Mgr Joâo », quand ils n’affichent pas carrément un poster sur le mur.

« Attirer les jeunes à la foi depuis l’enfance » : tel est le but des Hérauts fixé par leur fondateur. A Cotia, à l’ouest de la métropole pauliste, dans leur plus grand établissement scolaire, classé parmi les dix meilleurs de l’Etat de Sâo Paulo, bat le cœur du projet Futur et Vie. Régulièrement, des enfants accompagnés de leur famille, sélectionnés dans les écoles publiques, y effectuent de brefs séjours. Dans un premier temps, les activités consistent en un mélange de sport et d’expression artistique. Au fil des rendez-vous, on aborde la religion. Après six mois de présélection, les responsables proposent aux parents de scolariser les enfants – grâce aux bourses, 80% des familles ne paient rien. « Les parents ne refusent jamais, dit le père de Brito, responsable de Futur et Vie. Le niveau et la discipline sont d’un niveau tellement supérieur au public. » Au Brésil, les Hérauts comptent quatre autres collèges. C’est la filière royale vers le séminaire : quatre collégiens sur cinq poursuivent leurs études au Thabor.

Tous n’auront pas la vocation. Le père Santiago Marazzoni, recteur du Thabor, sait de quoi il parle. Il vient d’une famille de six enfants issue de Corses émigrés au Venezuela, tous Hérauts de l’Evangile ! « Nous repérons assez vite ceux qui vont renoncer », dit-il. Environ 5% à 7% ne deviennent ni moine ni prêtre. « La plupart restent toutefois Hérauts dans leur cœur », souligne le père Marazzoni.

Au Brésil, les Hérauts jouissent d’une véritable notoriété. « Tout le monde connaît notre habit, dit le père Louis Goyard, un Français promu secrétaire de Virgo Flos Carmeli. Notre tenue est notre premier outil de travail. » Avec un signe distinctif entre tous : les bottes. Dans ce pays tropical, voir des religieux bottés hiver comme été n’est pas commun. « Elles symbolisent le missionnaire », explique le père Goyard. Une de leurs missions consiste à ramener les Brésiliens vers l’Eglise. Certes la désaffection n’atteint pas les niveaux européens, mais les paroissiens perdent l’assiduité. En outre, le succès des églises évangéliques d’origine nord-américaine oblige les catholiques à réagir.

Une branche des Hérauts est dédiée à la reconquête : les Chevaliers de Marie. Douze mois de l’année, une vingtaine de religieux dirigés par le père Francisco Katsumassa sillonnent le Brésil à la recherche des brebis égarées. Selon un principe simple : si tu ne vas plus à l’Eglise, c’est l’Eglise qui vient à toi. Avec l’accord de l’évêque et du curé, ils « ciblent » les paroisses une à une, rue par rue, maison par maison. Ce porte-à-porte consiste à présenter la statue de la Vierge de Fatima dans les foyers. Après sa visite, les paroissiens ramenés dans le « droit chemin » sont priés d’adhérer à un groupe local de croyants, baptisé oratoire. « Pendant l’année 2012, nous avons rendu visite à près de 30’000 maisons, explique le père Katsumassa. Depuis que les Chevaliers de Marie existent, nous avons parcouru l’équivalent de 14 allers-retours vers la Lune ! »

Bâtisseurs, enseignants, évangélisateurs, les Hérauts de l’Evangile ont besoin d’argent. Là encore, ils ont vu grand et pensé marketing. Ils ont mis au point des mailings réguliers avec un fichier de fidèles constamment remis à jour (800’000 donateurs, 2 millions d’envois par trimestre) qui assoit leur prospérité. Chaque envoi – revues, fascicules, statuettes, médailles, DVD – contient un appel au don. Même peu fortuné, un Brésilien refuserait-il les grâces de la Madone ? Le père Roberto Ryo Sato, compagnon historique du fondateur, veille sur le trésor. Comme il l’explique, un mouvement religieux « reçoit les promesses des riches mais vit des dons des plus modestes ».

A l’aube de la visite du premier pape argentin au Brésil, la vitalité des Hérauts de l’Evangile illustre combien ce continent s’est affirmé comme le socle du catholicisme mondial. Appuyé sur une doctrine traditionaliste sans complexe et en prônant la beauté au sens de saint Thomas d’Aquin - « l’ultime appel de Dieu » - ces moines-soldats du XXIe siècle ressemblent à l’Amérique latine : ils en ont la jeunesse et l’ambition.

JEAN-MARC GONIN

Source : Le Figaro Magazine - 19 juillet 2013