Apologie de la souffrance, culpabilisation et infantilisation (Témoignage)

Mardi 1er mars 2016 — Dernier ajout mercredi 2 avril 2014

Une ancienne soeur de Béthléem témoigne de son propre parcours tout en élargissant l’analyse à l’ensemble de la « famille Saint-Jean ». Spiritualité fumeuse, infantilisation, isolement excessif, manipulation, exaltation de la souffrance…

Dans ces communautés, quand un jeune, ou un moins jeune, se présente, il sera toujours accueilli à bras ouverts. On lui fera comprendre, d’une manière ou d’une autre, qu’il est comme un cadeau de Dieu pour cette communauté. On le lui dira même formellement, ce qui est tout de même très gratifiant ! « C’est formidable que le Seigneur t’ait envoyé ! »

C’est une constante, on nous manifeste qu’on a de l’intérêt pour nous. Évidemment, cela donne envie de créer des liens avec le groupe. Les débuts se passent toujours très bien. On est bien accueilli, on a confiance et donc on se livre tout entier à la personne qui est chargée de nous accompagner.

Le rôle de maître ou maîtresse des novices n’existe pas. À Bethléem (les soeurs de Béthléem font partie de la mouvance Saint-Jean) ce rôle est tenu par la prieure locale, voire générale. Chez Tünde Szentes (soeur Myriam dont la communauté a été dissoute par Mgr Barbarin, voir encadré page précédente), vraisemblablement, c’est pareil.

Donc je commence, j’ai confiance. Et puis, il y a toute la nouveauté de la vie communautaire, qui est fraternelle, chaleureuse. Même si le style de vie est ascétique : silence, solitude, levers de nuit, alimentation, etc. Mais cela fait partie de cet absolu qu’on recherche, on vit des choses « fortes » parce que par ordinaires, et cela aussi est gratifiant, surtout pour un jeune.

Un jour on découvre sa prieure sous un tout autre jour. Elle vous envoie promener en vous faisant com-prendre qu’on lui casse les pieds, ou vous la découvrez dans une colère noire. Bref, on la découvre dans un comportement qui n’a rien d’évangélique et ne correspond pas à ce qu’elle prêche par ailleurs, dans ses homélies de Chapitre par exemple.

On est un peu saisie, on se demande ce qui se passe. C’est difficile à décrire, e surtout à expliquer : il y a quelque chose qui nous empêche de réagir sainement en disant : « Je ne suis pas d’accord ! »

« II faut souffrir pour être purifié »

Je crois que c’est lié au fait que non seulement on a été bien accueilli, mais en plus on nous a dit/fait comprendre que nôtre présence était importante, que nôtre vocation, celle de la communauté, était tellement importante pour l’Église. Il s’opère une sorte de démesure dans la perception du réel : tout ce qui est « beau, grand, absolu » ou qui est présenté tel dans la communauté est tellement valorisé que lorsque se présente un fait, lui, très dévalorisant, on ne peut que le minimiser. Peut-être parce qu’en fait, on ne peut tenir les deux en même temps. C’est notre propre décision de rester dans ce groupe qui est en jeu.

Ensuite, si l’on continue à éprouver des difficultés et des souffrances dans la communauté, il y a un enseignement de fond qui est : « Il est écrit dans l’Évangile, la porte pour entrer dans le Royaume de Dieu est étroite », « il faut souffrir pour être purifié », « le Christ lui-même est passé par la passion et la croix », il est donc normal de connaître des difficultés, voire une extrême souffrance.

À ce sujet, une homélie de sœur Marie (fondatrice de Bethléem et prieure pendant 49 ans) est très révélatrice, elle fait une sorte d’apologie de la souffrance, en assimilant la « Gloire » (la gloire de Dieu, la béatitude) à la souffrance. La conclusion de ce texte est : plus vous souffrez, mieux c’est, cela vous montre que Dieu vous aime tout particulièrement !

Alors quand on voit des choses anormales dans la communauté, que l’on se retrouve très angoissée, ou bien que l’on nous demande des choses difficiles, comme par exemple : « Tu diras à tes parents que désormais, ils ne doivent plus venir te voir qu’une seule fois par an », on l’accepte, même si c’est dur. Ne suis-je pas là pour donner ma vie au Christ ? Lui donner tout ? Voilà pourquoi on est prêt à tout.

Dans les relations qui s’instaurent, qui sont instaurées volontairement (à Bethléem, j’ai la conviction que c’est une démarche consciente de la part des responsables, elles appellent ça la « parturience », l’amour très tendre de la sainte Vierge pour ses enfants), entre le jeune et les responsables auxquels il a affaire, il y a d’abord un aspect affectif très fort, voire infantiliste. Qui peut aller jusqu’à des câlins, les « billets doux » glissés sous la porte (« Ma chère petite soeur, tu sais comme je t’aime » ; « je te connais comme si je t’avais faite », etc.).

Or, la petite sœur en question n’est pas entrée en communauté pour cela (sauf cas pathologique). Non, elle est entrée pour le Christ.

Au style de relations affectivo-affectives, s’ajoute l’utilisation de sa générosité, profonde, réelle, pour renfermer dans une auto-culpabilisation. Il y a la souffrance comme je l’ai dit plus haut, et puis son désir de tout donner à Dieu. Comme l’enseignement constant de la communauté est d’identifier la communauté avec Dieu lui-même en insistant sur le fait que « heureusement » Dieu a inventé Bethléem (par exemple), pour nous permettre de vivre une véritable vie monastique !!! On finit par confondre effectivement les deux réalités : Dieu et la communauté.

Si donc, on commence à prendre un peu de recul et à se dire : « Quand même, ce n’est pas possible, ce n’est pas cela que le Seigneur me demande, cela me paraît tellement éloigné du message joyeux, libérateur, que j’ai entendu en rencontrant le Christ ! » Ou bien : « Peut-être que je ne suis pas à ma place ici ? » On s’entend dire : « Mais c’est Dieu qui t’a fait entrer dans cette communauté formidable, et toi tu veux partir !? »

On veut quitter la communauté : on quitte Dieu. C’est évidemment une issue perçue comme trop dramatique pour être sereinement envisagée. Mais où est l’authentique vie spirituelle dans tout cela ?

Au moment où je commençais à me dire que je ne pouvais pas rester à Bethléem, j’avais vraiment l’impression que j’allais laisser Dieu à Bethléem, que j’allais casser ma relation avec le Christ et me retrouver athée dans le monde. Mais j’en étais arrivée à un tel point, j’étais tellement à bout que je me suis dis : je prends le risque. J’ai pris le risque et je me suis aperçue qu’il n’en était rien. Mais il avait fallu que j’accepte cette éventualité.

Je suis certaine qu’aujourd’hui, il y a des sœurs de Bethléem dans la même situation. Elles ont l’idée de partir, mais elles ont peur, elles sont ligotées par leur auto-culpabilité, elles n’ont aucun argument à opposer à ceux des responsables qui leur rappellent combien on les aime et qu’on a besoin d’elles à Bethléem. Et en plus elles sentent qu’elles n’ont aucun bagage pour affronter la réalité de la vie dans le monde. Le style de vie de Bethléem nous confine beaucoup trop en dehors des réalités humaines. C’est très probablement la même chose pour des sœurs d’Israël et de Saint-Jean.

La manipulation (manipulation morale) de la générosité de personnes qui veulent sincèrement donner leur vie au Christ et au service de l’Église : les conséquences psychiques, spirituelles, voire physiques, de cette manipulation ; voila ce qui me scandalise le plus, pour moi-même, pour ce que j’ai vécu, et pour toutes celles que j’ai vues autour de moi.

On est pris au piège. On est dans un cercle vicieux. On soufre, on pleure, on est angoissé. Et tout ce que nous dit la communauté, c’est que le chemin est étroit pour aller au Royaume ! Il arrive un moment où tout ce que je peux penser, dire ou faire par moi-même, me met en porte-à-faux avec la communauté, avec la prieure, avec Dieu même. Donc là, je suis coincée.

Un autre point important contribue à retirer à la personne une saine utilisation de sa liberté : c’est l’unité.

À Bethléem on insiste beaucoup sur l’unité, l’unité des cœurs, l’unité dans la manière de vivre. Cette unité est qualifiée de cadeau fait en direct par la sainte Vierge à Bethléem.

Je ne serais pas étonnée qu’on retrouve le même point de vue chez les sœurs mariales et à Saint-Jean en général.

À Bethléem, il y a une promesse de tendre à l’unité, promesse que l’on fait à la profession. Une sœur qui fait promesse de tendre à l’unité, à partir du moment où elle se permet de penser, ou qu’elle se rend compte qu’elle voudrait penser différemment, elle a le sentiment d’aller contre sa promesse. C’est la voie tracée pour la pensée unique. On s’autocensure pour ne pas penser différemment.

L’unité se retrouve aussi dans les détails de la vie courante. D’un monastère à l’autre, on a, à quelques minutes près, le même horaire, la même alimentation, les mêmes livres dans les bibliothèques, etc.

Cette unité est en fait une uniformisation. Et à hautes doses, je suis persuadée que c’est destructeur pour les personnalités.

L’infantilisation, je l’ai dit, fait partie de ces relations affectives délétères. Ici c’est la conception de l’obéissance qui est en cause. Pour cela aussi, on fait appel au Christ qui a dit : « Je ne fais rien de moi-même. »

Alors qu’en sera-t-il de la petite sœur à qui l’on dit qu’elle sera novice toute sa vie (bien sûr, nous sommes des novices du Saint esprit toute notre vie) ? En réalité cela signifie que la petite sœur ne peut rien faire sans demander une permission. On nous rappelle d’ailleurs, bien à propos, que d’après les apophtegmes, le grand saint Antoine lui-même disait à son staretz le nombre de verres d’eau qu’il buvait.

On est ainsi amené à se référer à quelqu’un d’autre pour la moindre décision ! Cela vous paraîtra énorme, mais lorsque j’étais à Bethléem, en hiver, j’aurais voulu mettre un collant parce que j’avais froid. Cela devenait un truc insoluble : « est-ce que je peux prendre la décision de mettre un collant sans en demander la permission ? » On en arrive à des choses aberrantes. Au lieu d’être libre pour l’oraison, la parole de Dieu, on se prend la tête avec des bêtises comme cela tout au long de la vie.

J’ai vu les conséquences psychiques de l’infantilisation. J’ai vu des filles régresser complètement psychiquement. Une sœur en particulier. Elle avait travaillé dans un ministère à Bruxelles, donc une fille pas bête. Au bout de deux ans à Bethléem, elle était comme un enfant de 4 ans. Elle ne mangeait plus que de la bouillie. Elle avait peur dès qu’elle se faisait un petit bobo. C’était atroce !

Un jour, j’ai dis à sœur Hallel que vu son état, il fallait peut-être l’aider à sortir de Bethléem, même momentanément, pour qu’elle soit soignée correctement. Il était évident pour moi que dans sa situation, il lui fallait l’aide de professionnels. Qu’est-ce que m’a répondu sœur Hallel : « Oh, mais tu sais, elle fait beaucoup de progrès, elle fait du chemin… » J’en ai été horrifiée : elle refusait de voir l’état mental de cette personne adulte, qui était en parfaite santé avant d’entrer.

Pour quelles raisons, Bethléem refuse qu’interviennent des médecins ou psychothérapeutes extérieurs ? De crainte que « l’extérieur » ne découvre l’ampleur des dégâts ?

À l’infantilisation et à la pensée unique, s’ajoute l’absence de fonctionnement démocratique. Si la communauté se réunit en Chapitre pour décider de quelque chose, il n’y a pas de place pour des avis différents. Il n’y a pas de débat possible. Ce que dit la prieure, surtout ce que dit la prieure générale, ou ce que dit le père Philippe, c’est cela qui est bon pour la communauté. Sans compter qu’on invoque sans scrupules le rôle de la Vierge Marie qui parle par ses instruments (= les responsables).

Je continue avec ce qu’on peut appeler l’endoctrinement. Cet endoctrine-ment est directement lié à la personne du père Marie-Dominique Philippe, que vous connaissez tous, au moins de réputation.

Il n’y a qu’un seul type d’enseignement dans ces communautés (Bethléem, sœurs mariales, Saint-Jean). Un enseignement intra-réseau ou intra-communautaire.

À Bethléem. toute la formation intellectuelle est celle des frères de Saint-Jean. C’est-à-dire les cours du père Philippe. Métaphysique, philosophies, du vivant, du travail, l’amour, l’amitié, etc., tout le cursus proposé par le père Marie-Dominique. Il n’y a dans ces communautés aucun accès à d’autres formes de pensées.

Ce qui provoque des conséquences dans la vie intellectuelle des personnes, la vie de leur esprit. Parce que cet enseignement univoque génère une forme de vacuité. Vacuité qui finalement réduit la capacité de penser et de réfléchir par soi-même, de prendre le recul nécessaire pour des décisions pleinement libres.

L’enseignement du père Philippe a son langage, son vocabulaire propre. À la fois tous les « initiés » se comprennent, et en même temps, cela contribue à isoler par rapport à « l’extérieur ».

Il faudrait pouvoir analyser cela en profondeur, mais à mon avis, ça explique que des personnes en sortent cassées ou y restent cassées.

Cela ne peut faire du bien à une intelligence humaine de toujours s’exercer dans le même registre.

Si vous vous êtes penchés un peu sur les enseignements du père Marie-Dominique, c’est du « chinois » ! Quand on voit tous ces jeunes suspendus à ses lèvres… ça laisse rêveur.

La métaphysique j’en avais par-dessus la tête. Les dernières années, au Canada, on a voulu nous faire refaire un séminaire de métaphysique. Je suis allée voir ma prieure et lui aie dit : « C’est au moins la cinquième fois que je suis le cours d’initiation à la métaphysique, j’en ai marre ! » Et bien, il n’y a rien eu à faire.

Il est vrai qu’on nous demandait de nous replonger dans cette approche pour « équilibrer » la formation que nous recevions à l’institut (IFHIM à Montréal). Assez vite je crois que sœur Marie s’est rendue compte que l’institut était dangereux pour Bethléem : les sœurs qui y passaient, découvraient leur liberté et leur droit à la parole.

La philosophie du père Philippe est soi-disant une philosophie réaliste, à l’école d’Aristote. Finalement, c’est une formation intellectuelle très platonique, avec la contemplation du Vrai, du Beau… un idéalisme. À cause de cela, on quitte le réel. Ce serait à creuser, il y a vraiment un problème avec des conséquences psychiques. L’Église pourrait-elle se donner les moyens de vérifier de près l’enseignement de ce père dominicain ?

En plus, les personne qui vivent dans ces communautés, non pas du tout accès à l’information qui est triée. À Bethléem, le journal La Croix a été déclaré subversif. Seuls l’Osservatore romano et La Documentation catholique sont mis à disposition. Je me souviens que je me précipitais sur La Documentation catholique : à la fin, il y a des nouvelles diverses. C’était le seul moyen que j’avais d’avoir un peu de nouvelles du monde ! Tout cela n’aide pas les intelligences à s’ouvrir et à avoir un sain esprit critique.

Les exorcismes

À Bethléem, j’ai connu une prière d’exorcisme qu’on disait en commun, quand la prieure ou la prieure générale, pour l’ensemble des communautés, estimait que les sœurs donnaient trop prises au démon. Il existe aussi une prière que les sœurs disent seules. Moi-même, on m’avait dit que j’avais des démons. Je devais tous les soirs répéter une prière du genre : « Démon de l’orgueil sors de moi, démon de la paresse sors de moi », etc. J’ai vu que cela m’angoissait de plus en plus et j’ai décidé d’arrêter. Mais pour une sœur qui a le courage de ne pas entrer dans cette peur institutionnelle du démon, combien sont persuadées que c’est réellement le démon qui est présent dans leur vie, plus que le Christ ?

Personne ne peut ignorer l’influence négative sur le moral d’une personne, que de la persuader qu’elle a ouvert sa porte intérieure au démon ! Est-ce sur ce genre de chemin pseudo-spirituel que l’Église veut voir avancer des jeunes à qui Dieu s’est adressé ? L’Église a-t-elle conscience que des messages et des comportements non-évangéliques sont véhiculés par des communautés qu’elle cautionne officiellement ? Comment peut-elle le supporter ?

Témoignage de V.

Source : Golias magazine n° 105 novembre/décembre 2005

Vos réactions

  • Quarante ans plus tard… 11 novembre 2014 18:43, par Christiane

    J’ai quitté les sœurs de Bethléem il y a bientôt quarante ans. J’avais 24 ans lorsque j’y suis entrée. Je travaillais depuis cinq ans comme secrétaire de direction-traductrice. Il s’est trouvé que j’ai raté le « mois évangélique » (qui portait un autre nom à l’époque). Je n’avais pas encore découvert Bethléem. J’ai connu les sœurs à la fin d’un été. Il n’était pas question d’attendre l’année suivante pour que j’entre : un mois plus tard, le temps de faire le mois de préavis dû à mon employeur, je suis entrée. De ce fait, j’ai échappé à ce « mois évangélique » et à la fascination qu’exerçait Sœur Marie sur les « regardantes ». Et lorsque, une fois entrée, j’ai constaté le culte de la personnalité qui se manifestait chez les autres novices (et les professes), j’ai été horrifiée. Mais j’ai été fascinée par notre « responsable » maîtresse des novices et ce n’a pas été mieux, je pense. Oui, j’ai été « séduite » par Bethléem, séduite par la beauté, par l’esthétisme, par un idéal. J’ai été séduite par le chant, par la liturgie, par la beauté de la chapelle… Comme il est dit dans les témoignages des anciens de Bethléem, « on ne choisit pas d’entrer à Bethléem, on tombe dedans ». Il était évident que Sœur Marie voulait des « petites sœurs » elles aussi esthétiques, belles. C’est à cause de la poitrine trop évidente sous la robe d’une novice que Sœur Marie a institué le port du scapulaire avant la profession. Je l’ai constaté. Elle appréciait aussi que les « petites sœurs » viennent de familles nobles et aisées. Je l’entends nous annoncer l’entrée d’une fille unique venant de Suisse et dont les parents étaient riches. Oui, le discours sur les autres communautés religieuses, surtout apostoliques, était dédaigneux. Nous étions les « Marie » ; elles étaient les « Marthe » : nous avions choisi la meilleure part. Nous allions refaire le monde, revenir aux sources du monachisme, faire mieux que toutes les autres communautés religieuses. Oui, on nous apprenait à ne pas dire à l’extérieur ce que nous vivions : « ils ne comprendraient pas » nous disait-on – et nous étions amenées à le penser et à agir en conséquence. La fameuse « transparence du cœur », l’exagoreusis, nous était présentée comme une idée nouvelle, inédite dans la communauté. J’ai su plus tard que c’était faux et que les sœurs la pratiquaient depuis déjà longtemps. Mais il fallait nous faire passer la pilule. Sœur Marie expliquait qu’il nous fallait dire « toutes les gouttes d’eau que nous avions bues, tous les pas que nous avions fait ». Cela créait une dépendance extraordinaire à la sœur à laquelle nous adressions ces messages TOUS LES JOURS, messages qui n’avaient pas de réponse. Cela a fait naître des tas de pensées mauvaises : il fallait tout dire et ça multipliait les problèmes par mille… Chaque fois que j’étais « en crise », je recevais gestes de tendresse, caresses, encouragements, enlacements… J’en ai conclu quelque part que, pour recevoir cette attention, il fallait que je sois « en crise ». J’ai fait un noviciat de cinq ans divisé en deux par une période d’ »experiment » : lorsqu’une sœur faisait trop de « crises », on l’envoyait dans la vie civile pendant quelques temps. La dépendance demeurait pendant cette période. Et je peux dire que, lors du deuxième séjour, il était infiniment plus question de me « casser » que de tendresse : plus de crise… Rien n’était stable à Bethléem : ni les horaires, ni la liturgie, ni le régime alimentaire, ni les pratiques diverses, ni la vie tout court. On changeait en fonction des nouvelles lubies de Sœur Marie. Il semble qu’elle lisait beaucoup : elle découvrait un nouveau « truc » et nous le faisait vivre. Mais j’ai vite constaté qu’elle ne vivait pas ce qu’elle nous demandait de vivre. Sous prétexte de santé fragile, elle était littéralement dorlotée lorsqu’elle venait. Elle n’avait pas nos horaires, ne partageait pas nos repas (son régime était bien meilleur !). Elle vivait apparemment plus le soir et la nuit et dormait le jour. Elle avait besoin d’une sœur en permanence à côté d’elle et la tyrannisait totalement. Lorsque je lis les témoignages des anciens de Bethléem, je comprends mieux ce qu’il est advenu d’Isabelle, l’actuelle prieure générale. Je l’ai connue novice, pauvre, obéissante, pleine d’idéal ; je l’ai connue prieure aux Voirons, autoritaire, parfois méchante. Adulée, elle est effectivement devenue toute puissante et a comme perdu sa vocation première. Lorsque j’explique à des amis ce qu’est Bethléem, je parle de « lavage de cerveau », d’autant plus efficace que j’y ai contribué « de tout mon cœur, de toute mon âme et de tout mon esprit ». On apprend à ne plus penser. Je me souviens d’une sœur à laquelle on avait dit qu’il fallait mettre une porte sous le matelas d’un visiteur : elle a pris la porte de la chambre. On nous donnait comme exemple les religieux à qui l’on demande de planter des salades pourries et qui le font, sans poser de question, avec la foi ad hoc. Atmosphère de peur, est-il dit. Quand j’y étais, je ne sais pas. Quand j’en suis sortie, oui, indéniablement : j’avais peur de Bethléem à distance, des années après l’avoir quitté. Impression qu’elles pouvaient tout faire contre moi, qu’elles sont toutes puissantes. J’ai fait une longue psychanalyse après ma sortie, qui m’a beaucoup aidée. Puis, trente ans plus tard, j’ai rencontré des anciennes de Bethléem, pour la première fois. Partager ce que nous avions vécu, les mêmes réalités, a été pour moi une joie extraordinaire. Plus tard encore, je suis allée devant les tribunaux (première instance, appel, cour de cassation) pour faire valoir mes trimestres de vie religieuse, non cotisés évidemment : l’Eglise ne respecte pas la loi française. Cela aussi est thérapeutique. Et aujourd’hui, je suis libérée.

    • Quarante ans plus tard… 12 novembre 2014 09:32, par Ferréol

      Témoignage de grande importance car il traduit une peur très courante chez des victimes. Enfouir est une solution transitoire de protection à respecter. Cela ne peut pas durer.

      Si des témoignages convergent et s’accumulent, il y a moyen, comme Christiane le dit à sa manière, de se sentir moins « fol dingue ».

      Toi aussi ? Je n’étais donc pas folle, même si j’ai cru le devenir. L’histoire de la porte, racontée par Christiane, est symptômatique.

      Quelqu’un m’évoquait récemment sa visite du musée de la Stasi à Berlin, je lui ai dit : « étrange ce que tu soulignes, cela me fait penser à des choses que je viens de lire sur une communauté déviante : il y a des hauts-parleurs dans les chambres des cellules pour que les moniales entendent la voix de leur maître. » Il en était totalement retourné, pensant que ce genre de pratiques était réservé à un univers totalitaire révolu et bon pour des musées, histoire de faire comprendre à quoi l’horreur peut ressembler.

      D’ailleurs, qui peut m’expliquer davantage la raison d’être des « cahiers de transparence » ?

  • 14 août 2014 16:17

    je suis rentrer dans la communaute de betlheem ma souffrance est enorme je n’arrive plus a vivre ils m’ont detruit