Crimes sexuels dans l’Eglise : « le prêtre qui m’a agressée m’a dit : voilà, tu es guérie. »

Jeudi 14 mars 2019

Comment concevoir qu’un prêtre puisse être un agresseur sexuel ? Caroline, une ancienne religieuse, témoigne de ce qu’elle a subi, 30 ans après. Son cas est loin d’être isolé. Elle espère beaucoup du pape François alors que le Vatican semble vouloir faire son ‘aggiornamento’ sur les abus sexuels commis par des ecclésiastiques. « Des abus de pouvoir » pour Véronique Margron, à la tête des 30 000 religieux et religieuses de France.

C’est d’abord « son odeur » qui lui revient lorsque elle revoit « la scène ». « Sa proximité, ce face-à-face, son regard sur moi, sa joue contre la mienne. Il était collé à moi. »

30 ans après, la violence est intacte pour Caroline, la cinquantaine, qui entreprend le récit pénible de ce qu’elle a traversé, visage livide. « C’est en regardant le Printemps des Cathédrales, un documentaire, à la télévision, que tout m’est revenu, comme dans un flash », dit-elle, « c’était il y a un an, au printemps ».

Nous la rencontrons chez elle. Elle souhaite rester anonyme. Elle dit avoir reçu des demandes pressantes la dissuadant de témoigner par crainte d’"amalgames". L’omerta au sein de l’Eglise, une plaie pour les victimes.

Un prêtre très connu qui confessait dans son bureau

Le prêtre « confessait dans son bureau ». Et il était apparemment très demandé. « Des centaines de personnes se pressaient pour lui parler. Il y avait trois à quatre heures d’attente devant son bureau ». Elle avait besoin de confesser ses tourments, « rien n’émerge de bien lorsque l’on éprouve du ressentiment ».

Comment aurait-elle pu - et pourquoi aurait-elle dû - se méfier de ce prêtre, elle qui était en quête de soutien spirituel, et lui, que « l’on venait voir de partout » ?

Elle marque une pause, baisse la tête - "comment je vais tourner ça ?" - et respire, profondément. « Alors voilà, il m’a regardée et il m’a dit : "Caroline, c’est pas compliqué". Il a mis ses mains sur mes seins … et il m’a dit :" voilà, tu es guérie". Puis il a mis ses mains entre mes cuisses. Et il a dit, un frère ferait la même chose. J’étais sidérée. Je n’ai même pas pu répondre. »

« C’est comme si on avait mis une charge de dynamite au fond de la mine. C’est l’image qui me vient. J’ai été propulsée plus loin encore ».

Elle reste figée. « La peur ». Un sentiment qui l’a déjà terrassée, adolescente, un sentiment qui s’alourdit alors d’une grande confusion intérieure. « J’avais honte, je me suis sentie coupable, c’est moi qui me suis remise en question, je me suis dit : j’ai dû mal interpréter. »

Emmurée dans "une vie parallèle"

Dans cette Communauté des Béatitudes fondée en 1973, un mouvement du Renouveau charismatique en plein essor, elle pensait alors avoir trouvé refuge.

Elle a alors 22 ans et porte en elle une première blessure, terrible. « Laissée pour morte » dans la rue, où elle a subi un viol, à 14 ans. Plus tard, « la justice a requalifié les faits en coups et blessures ». « Mon père a tout fait pour m’aider à m’en sortir. Ma mère n’a jamais réussi à en parler avec moi. »

Pas question pour Caroline de se confier à sa famille, cette fois. « C’était un guerrier, Papa. Il me disait : ça va aller, tu vas voir. Mais c’était un sanguin, et un chasseur … alors s’il avait su pour le prêtre … ».

Caroline se renferme sur elle-même, comme « dissociée » d’elle-même. « Pendant des années, j’étais dans une vie parallèle ». « Cet homme m’a plongée dans une fange terrible. Je n’en ai jamais parlé. On ne disait pas ces choses là, il y a 30 ans. Si j’avais raconté, on m’aurait prise pour le diable ! ».

Elle change de monastère pour fuir le "prêtre très connu". Mais elle reste dans la Communauté pendant des années, cadenassée de l’intérieur, son secret ancré comme une pierre plombant son âme.

Plus que des "gestes déplacés"

Elle n’est pas la seule. Le prêtre, longtemps itinérant, présenté comme guide spirituel, a fait plusieurs victimes. Elle le découvre bien plus tard sur internet. Des plaintes ont été déposées. La Communauté des Béatitudes a exclu les rares qui ont osé braver l’omerta, avec l’aval des autorités ecclésiastiques.

La Communauté a défrayé la chronique à plus d’un titre à la fin des années 2000.

Son fondateur, qui se faisait appeler frère Ephraïm, a été relevé de ses fonctions diaconales en 2008 et prié de partir.

Un an plus tôt, le chantre, son bras droit - « qui composait de si belles choses », se souvient Caroline - a avoué 15 agressions sexuelles sur mineurs, puis 57 sur 30 ans, au total. La justice a retenu 38 cas, certains tombaient sous le coup de la prescription. Il a été condamné à 5 ans de prison ferme en 2010.

C’est dans ce contexte que le prêtre a fini par attirer l’attention des autorités ecclésiastiques. Il fait l’objet d’un procès canonique fin 2015. « Il faut au moins une cinquantaine de plaintes pour un procès canonique », assure l’ancienne religieuse. Sanction ?

« Il a été interdit de confession. Mais quand j’ai lu ‘gestes déplacés’ sur le document, j’ai dit non, c’est pas possible, je ne suis pas d’accord. »

Pape François : coup d’arrêt à la trahison de l’Eglise ?

Caroline ne peut toujours pas prononcer le nom de son agresseur.

Elle dit avoir contacté l’évêque « co-signataire ». « Il a admis qu’il n’avait pas pris toute la mesure des faits. » Elle n’a pas été entendue. La procédure ecclésiastique ne le prévoit pas. Elle écarte la victime qui n’est pas son souci premier.

« L’institution ecclésiale est un mur. On est confronté à un mur », lance Caroline, dans un accès d’indignation qu’elle range aussitôt là où il s’était échappé.

Elle a le sentiment d’avoir été trahie, à nouveau. Et se tourne alors vers le Vatican.

« J’ai écrit au pape François ». A sa lettre, elle a joint le certificat médical faisant état d’un syndrome post-traumatique. « Un mois après, j’ai reçu une réponse. Je ne m’y attendais pas ».

Dans son courrier, le Secrétariat pontifical lui fait part de la « profonde tristesse du pape et de sa grande peine pour l’agression sexuelle dont vous avez été victime de la part d’un prêtre et les violences que vous avez subies au cours de votre adolescence ».

« Pour moi, c’est très touchant. C’est une reconnaissance de l’Eglise », dit-elle.

Caroline a glissé la photo-portrait de François, souriant, sous un aimant coiffé d’une grosse fleur en porcelaine sur la porte de son réfrigérateur.

Elle ne tarit pas d’éloges à l’égard de ce pape qu’elle rêve de rencontrer un jour et dont l’humilité l’a frappée « dès son arrivée au Vatican ». Sa sincérité ne fait aucun doute à ses yeux. « Ce ne sont pas les occasions qui ont manqué, pourtant, avant lui », soupire-t-elle. « Il y en a eu, des Commissions, enterrées, à chaque fois, sous Jean-Paul II et Benoît XVI ».

Elle a confiance en François et veut "faire les choses bien". « S’il dit : allons-y !, alors oui, allons-y ensemble, main dans la main ».

Le temps de la reconstruction, loin des Béatitudes

Pour l’heure, l’ancienne religieuse tente de reprendre le cours de sa vie.

En quittant le dernier monastère où elle a vécu, il y a une dizaine d’années, « pour raisons de santé », elle s’est retrouvée sans ressources. Caroline avait travaillé « contre le gîte et le couvert », sans salaire.

Elle vit aujourd’hui d’une pension d’invalidité.

Après avoir travaillé sans relâche - « on a même construit une église (Nouan le Fuzelier, NDLR) » - elle se désole de ne « plus pouvoir tout faire aujourd’hui ». Son dos est « en vrac ». Sur la table de la cuisine, des antalgiques et des antidépresseurs.

Pourtant, entre les soins à l’hôpital, son petit chien, infaillible compagnon de route qui l’a aidée à sortir de son mutisme, et les amis fidèles, elle se bat, pour elle et pour les autres. « J’ai perdu toute une partie de ma vie, mais il me reste la deuxième moitié. »

Et la justice civile ? Les faits sont prescrits la concernant. Il n’y aura donc ni condamnation de son agresseur ni réparation pour elle. En France, le délai de prescription a été allongé pour les crimes sexuels concernant les mineurs. Elle s’en réjouit. Et elle espère que d’autres parleront. « L’évangile de Matthieu dit : Si nous nous taisons, les pierres crieront. »

"Assainir l’Eglise de ses pervers" : le cas McCarrick

Ce qui la révolte ? L’idée que son agresseur, protégé, coule des jours heureux dans un monastère. « C’est dégueulasse. Pardon … Mais qu’on ne le cache pas ! Pas après tout ça ! »

Elle s’excuse encore, la voix brisée, comme prise en tenailles, entre ce voeu d’obéissance prononcé autrefois, et une grosse colère potentiellement libératrice.

Son voeu le plus cher ? « Que l’Eglise soit assainie de tous ses pervers. Tous dehors ! Il n’en faut plus un seul ! Il n’y a pas de raisons qu’un cardinal soit réduit à l’état laïc et pas un prêtre », insiste-t-elle.

La réduction à l’état laïc, c’est la condamnation définitive du Vatican mi-février à l’encontre du cardinal, et archevêque émérite de Washington, Theodore McCarrick. C’est la première fois que l’Eglise défroque un cardinal pour crimes sexuels.

La sanction se veut exemplaire au moment où l’Eglise catholique tente de faire amende honorable sur les crimes sexuels perpétrés par des ecclésiastiques et visant notamment des mineurs. Le pape veut « des actes concrets et non des condamnations évidentes ». Sera-t-il suivi ?

C’est une condition sine qua non pour la mise en place de réformes de nature à entraîner un réel changement, souligne Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref). « Cela prendra du temps ».

Un double viol, physique et spirituel

Etre défroqué est ce qu’il y a de pire pour un ecclésiastique, explique la religieuse dominicaine.

« Dans l’Eglise, les abus sexuels sont toujours liés à des abus de pouvoir. C’est toujours dans le cadre d’une relation de confiance où va s’instaurer un abus de conscience et un abus spirituel », précise-t-elle.

« D’un point de vue chrétien, les victimes ont raison d’invoquer un viol spirituel. Elles se sont retrouvées complètement séquestrées dans cette relation. Chez les prêtres, ça se traduit par : il faut que je t’initie, c’est le bon dieu qui le veut. Alors là, vous êtes sidérée, enfermée ».

Depuis des années, la présidente de la Corref prête une oreille bienveillante aux victimes d’abus sexuels, mineurs et femmes. « Tant que vous n’avez pas écouté de victimes, vous ne comprenez rien. Dans le meilleur des cas, vous savez que cela fait des ravages. Mais cela reste très intellectuel. Il faut avoir écouté des récits pour être soi-même bouleversé. On n’imagine pas du tout ce qui se passe pour les victimes. Mais on n’imagine pas non plus la stratégie de l’agresseur. Vous êtes transpercé ».

L’enfermement peut durer toute la vie. « Il m’arrive d’avoir des confidences de femmes, qui n’ont jamais parlé à personne, et qui le revèlent dans le très, très grand âge, comme pour se libérer d’un fardeau avant de mourir, une sorte de tombe intérieure ».

Combien de victimes dans le monde ?

« Plusieurs centaines de victimes », avance Véronique Margron, qui évoque des abus d’ampleur mondiale. Aucune région du monde n’a été épargnée.

Sans doute plus ? « Sans doute plus ».

« Ce qu’on peut craindre », redoute la présidente de la Corref, « c’est que les religieuses en Afrique, en Amérique latine, et en Asie, soient particulièrement touchées. Les femmes sont d’autant plus vulnérables qu’elles sont dépendantes financièrement des autorités ecclésiastiques locales. »

Aucun chiffre crédible n’existe à ce jour, faute d’enquête. Et lorsque des plaintes sont remontées au Vatican, des dossiers ont été détruits, a admis un cardinal au sujet des abus sexuels perpétrés contre des mineurs. Il y a toutes raisons de craindre que ce soit également le cas pour les religieuses lorsqu’elles ont osé parler. Les prédateurs, jusqu’ici, dans l’Eglise, ont été le plus souvent couverts par leur hiérarchie.

C’est dans ce sens que l’on peut replacer la dénonciation du "cléricalisme" par le pape, explique Véronique Margron. C’est également une invitation à reconsidérer la place des femmes dans l’Eglise catholique, dit-elle. Les femmes sont "martyrisées, il n’y a pas d’autre mot, lorsqu’il y a abus sexuels. »

« Aujourd’hui, ce qui est en jeu, c’est la vérité et la justice ».

La Communauté des Béatitudes

1973 : « contemplative et missionnaire », fondée en France par deux couples

2002 : reconnue Association privée internationale de fidèles

2003 : plainte pour agression sexuelle

2008 : le fondateur, frère Ephraïm, est relevé du ministère diaconal après plusieurs scandales sexuels, et enjoint de quitter la Communauté

2009 : Rome exige l’abandon de la mixité et clarifie les statuts : religieux, consacrés et laïcs.

2010 : le chantre est condamné pour pédophilie

Juin 2011 : l’archevêque de Toulouse, Mgr Le Gall, érige une nouvelle Association publique de fidèles de droit diocésain.

La Communauté devient Famille ecclésiale de vie consacrée, sous l’autorité de la Congrégation romaine des Instituts de Vie Consacrée (source : béatitudes.org)

2012 : le « Livre noir de l’emprise psycho-spirituelle » de la CCMM épingle les pratiques et dérives sectaires de plusieurs mouvements charismatiques, dont les Béatitudes

2018 : la Communauté revendique environ 800 membres : 175 frères (dont 82 prêtres), 270 sœurs, 300 laïcs. Et une cinquantaine de fondations dans 26 pays.

Voir en ligne : https://information.tv5monde.com/in…

Vos réactions

  • agapé 25 mars 2019 14:08

    Les souvenirs qui reviennent en flash……à manier avec une extrême précaution. Ils sont dénoncé sur ce site (avec raison) dans les thérapies d’agapé. Et comment se fait il, qu’ici ,cela ne soit pas considéré avec davantage d’esprit critique ?

  • Françoise 17 mars 2019 22:22

    Véronique Margron évoque justement l’étendue de ces crimes et la récurrence des crimes sexuels à l’encontre des religieuses et ce, depuis toujours. Je me souviens du témoignage d’une religieuse âgée dans le documentaire de Serge Bilé « une journée dans la vie de Marie-Madeleine », qui explique comment un prêtre l’avait agressée sexuellement lorsqu’elle était jeune religieuse, pour soit disant la guérir de toute forme de faiblesse. On retrouve le même profil de prédateur et les mêmes genres de gestes que pour ce qu’a vécu Caroline.

    Et quand on écoute les religieuses africaines dans le même documentaire qui racontent comment leur propre couvent les prostitue pour différents prêtres et que lorsqu’elles sont enceintes ou ont le sida, sont carrément virées sans le sou hors de leur couvent…c’est effroyable.

    Je laisse le lien avec le documentaire en entier issu du site de Serge Bilé. Le documentaire est complémentaire de celui récent d’Arte :

    https://sergebileeditions.com/documentaires/une-journee-dans-la-vie-de-marie-madeleine/