Dimanche 23 décembre 2012

Comment le père Maciel a construit son empire

Rome, 1946. Alors que le pays est encore en plein chaos économique, au lendemain de la seconde guerre mondiale, un étrange jeune prêtre vient à la rencontre de quelques responsables du Vatican. Issu d’une famille de l’aristocratie provinciale mexicaine, Marcial Maciel Degollado n’est prêtre que depuis deux ans, et pourtant il dirige déjà sa propre congrégation religieuse.

Maciel est d’abord passé par Madrid, avant d’aller à Rome. Là-bas, en Espagne, il était parti à la recherche de bourses d’études, que le gouvernement de Franco offrait pour permettre aux séminaristes d’Amérique latine de venir étudier en Espagne. Le ministre espagnol des affaires étrangères, Alberto Martin Artajo, lui avait demandé une approbation officielle du Vatican pour que les « élèves apostoliques » puissent venir se former en Espagne.

Avec des fonds provenant de quelques unes des plus riches familles mexicaines, et de son président, Miguel Aleman Valdes, il parvint à obtenir un rendez-vous avec Clemente Micara, un nouveau cardinal et diplomate expérimenté du pape. Micara, âgé de 67 ans, était très préoccupé par la reconstruction de Rome. Maciel, grand et mince, aux cheveux châtain clair et aux yeux perçant, ne parlait pas italien, mais Micara, lui, parlait espagnol. Maciel donna 10,000$ à Micara, « une somme considérable dans une ville qui était encore sous le choc de la guerre », explique un prêtre expérimenté.

« La Légion du Christ : une Histoire ». Ce livre, dicté par Maciel et publié par la Légion en 2004, ne fait aucune mention de l’argent versé à Micara, mais il dit cependant que Maciel avait voyagé avec « un document confidentiel, et une certaine somme d’argent », provenant du nonce apostolique au Mexique, pour être délivré au Cardinal Nicola Canali, le gouverneur de l’Etat du Vatican. Les deux cardinaux ont aidé Maciel a obtenir une audience avec le Pape Pie XII, qui s’est montré très avenant. Maciel est retourné à Madrid, avec les lettres d’approbation. En août 1946, Maciel venait en Espagne, avec 34 élèves apostoliques mexicains.

Pourquoi le Saint-Siège, qui possède des voies officielles pour transmettre des documents, aurait-il confié un matériel aussi sensible à un prêtre qui ne possédait même pas de passeport diplomatique ? L’autre partie de l’histoire - « une somme d’argent » - allait donner forme aux évènements à venir.

Maciel a obligé tous les Légionnaires à prononcer des vœux privés, dont celui de ne jamais dire du mal de Maciel ou de n’importe quel supérieur, et de dénoncer immédiatement quiconque aurait enfreint ce vœu. Les vœux permettaient à Maciel d’assoir le culte de sa personnalité. Juan Vaca, et sept autres anciennes victimes de Maciel, qui s’étaient exprimés publiquement en 1997 dans le Hartford Courant, à travers un article de Gerald Renner, avaient apportés des récits détaillés expliquant comment, en Espagne et à Rome dans les années 50, ils avaient vu Maciel s’injecter de la dolantine, un puissant analgésique dérivé de la morphine. En 1956, Maciel, dans un état second, était entré à l’hôpital Salvator Mundi, à Rome. Le Cardinal Valerio Valeri, ancien diplomate et préfet de la Congrégation pour les Religieux, avait été très choqué par les lettres d’un séminariste de Mexico, racontant qu’il avait vu Maciel se piquer, et s’inquiétait de ses comportements très affectueux avec des jeunes garçons. Un prêtre qui dirigeait alors la grande école de la Légion partageait les mêmes inquiétudes. Valeri prit donc la décision de suspendre Maciel, et demanda à des prêtres carmes de prendre le contrôle des maisons dirigées par la Légion. Ces derniers interrogèrent alors les jeunes, qui admettront des années plus tard avoir menti « pour protéger Maciel et la Légion ». « Nous ne savions pas ce que nous devions faire », se souvient Vaca, devenu aujourd’hui professeur de psychologie à New York. « Notre vie se serait arrêtée. » Ils craignaient en effet que les prêtres chargés de l’enquête les accusent, eux, pour leurs péchés !

Valeri n’a pas rendu publique la suspension de Maciel. Entre temps, Maciel continuait à voyager entre l’Espagne et l’Amérique Latine, recherchant des fonds pour la réalisation d’un grand projet à Rome : la basilique Notre Dame de Guadalupe. Maciel fut mis à l’écart jusqu’en 1959, après la mort de Pie XII. Micara, qui était alors le Vicaire Général de Rome, signa un décret rétablissant Maciel dans ses fonctions – chose qu’il n’avait pas l’autorité de faire, pendant la vacance du Siège Apostolique. Le droit canon stipule en effet que toutes les fonctions officielles sont suspendues pendant l’intervalle. Qu’auraient dû faire Valeri et les autres fonctionnaires du Vatican ? Apporter l’énorme dossier au nouveau Pape, et essayer d’expliquer à Micara comment un prêtre drogué et vicieux avait réussi à trouver les fonds pour construire une basilique ? Maciel a été réhabilité par un décret illicite, émis par un cardinal à qui il avait donné 10,000$ treize ans auparavant, ce que confirme un prêtre qui a accès aux archives de la Légion. Micara, qui avait béni la première pierre, voulait maintenant que l’édifice soit construit. Et Maciel avait l’argent.

Comme dans le film « Le candidat Mandchou », retraçant l’histoire de soldats américains à qui des communistes chinois avaient lavé le cerveau, les séminaristes mexicains ont gardé les blessures de la tyrannie psychologique de Maciel pendant des années. Mais contrairement aux personnages du film, les victimes de Maciel n’ont jamais oublié. En 1998, José Barba, professeur d’université à Mexico et Vaca, ancien séminariste de la Légion, se sont rendus à Rome, avec quelques-unes des autres anciennes victimes de Maciel, pour déposer une plainte canonique à la Congrégation de la Doctrine de la Foi, dirigée alors par le cardinal Joseph Ratzinger, à l’encontre de Maciel.

Cibler des femmes très riches

La stratégie financière de Maciel consistait à cibler les épouses d’hommes très riches. Flora Barragan, la veuve d’un grand producteur d’acier mexicain, a été une bienfaitrice cruciale de la Légion. Après sa mort, sa fille a révélé à Barba qu’elle avait donné la bagatelle de 50 millions de dollars à la Légion. Barba, qui est professeur à l’Institut Technique Autonome de Mexico, n’a pas pu vérifier ce chiffre, mais il a cependant affirmé que « les donations de Flora étaient substantielles ».

Barba est entré dans la Légion en 1948, à l’âge de 11 ans, et il a quitté la congrégation en 1962. Il a obtenu par la suite un doctorat à Harvard, en littérature latino-américaine.

« Maciel avait l’habitude d’acheter des choses en espèces », explique Barba au cours d’une interview pour le National Catholic Reporter.

Et d’ajouter : « Maciel avait 27 ans quand il a acheté le premier terrain pour y construire un séminaire. En 1950 a commencé la construction de l’Institut Cumbres, la première école préparatoire, à Mexico, sur un terrain qui avait été offert par Flora Barragan. » Ce même été, il a également participé à l’inauguration du Collegio Massimo, à Rome. Il avait 30 ans. En 1953, il a essayé de commencer le chantier d’un collège à Salamanque. « J’étais là. » se souvient Barba. « L’évêque était malade ; Il n’a pas réussi à poser la première pierre. Les travaux ont commencé en 1954, et ont été achevé cinq ans plus tard. C’est également en 1954 que Maciel a fait l’acquisition d’un ancien centre thermal à Ontaneda, en Espagne. Comme chaque fois, il payait avec des espèces. Le père Gregorio Lopez, un prêtre de la Légion, m’a dit qu’il avait apporté l’argent, enveloppé dans une simple feuille de papier, à Leopoldo Corinez, » qui représentait la famille à qui appartenait la propriété. « Je ne me souviens pas du montant exact. »

En 1958, il a construit un séminaire à Salamanque, grâce à la générosité de Josefita Perez Jimenez, la fille d’un ancien dictateur du Vénézuela.

Maciel a engrangé des sommes importantes à Monterrey, grâce à la famille Garza-Sada. La dynastie remonte à 1890, quand Isaac Garza, et son beau frère, Francisco Sada, ont ouvert ensemble une brasserie. Les fils d’Isaac, Eugenio et Roberto Garza Sada, tous les deux diplômés de l’Institut de Technologie du Massachusetts, ont construit une usine de fabrication de bouteilles, en 1943. Après avoir développé d’autres branches industrielles, les frères Garza ont fondé une université : l’Institut d’Etudes Supérieures Techniques de Monterrey.

Maciel a fondé deux écoles privées à Monterrey, l’une pour les garçons, l’autre pour les filles. Il a exporté en Amérique un modèle d’écoles destinées à attirer des familles aisées, qui joindraient le Regnum Christi, lequel organisait des groupes d’études des lettres de Maciel. Des laïcs consacrés, le plus haut niveau du Regnum Christi, vivent en communautés et travaillent sans relâches pour collecter des fonds. Le site Web www.life-after-rc.com, dirigé par une ancienne responsable du Regnum Christi, documente la dynamique sectaire du mouvement, grâce notamment aux témoignages de personnes qui ont perdu des êtres chers dans « le mouvement ».

Monterrey a été un tremplin financier pour Maciel. Après la mort de Dionisio Garza Garza, en 1991, sa femme et plusieurs de ses enfants ont beaucoup donné à la Légion. Les médias ont comparé la richesse de la famille Garza à celle des Rockefeller.

« Une de mes tantes a offert une maison à Maciel, » dit Roberta Garza, 44 ans, la plus jeune des huit enfants, qui est également rédactrice en chef du quotidien Milenio, à Mexico. Au cours d’une interview, le 2 mars, elle décrit son défunt père comme « un gentleman conservateur victorien, très aimé. Nous famille regardait très rarement la télévision. Nous nous retrouvions après le dîner, et nous parlions ensemble. »

Après la mort du patriarche, Maciel a courtisé la veuve pour obtenir son soutien. « Ma mère lui a donné des bijoux et beaucoup d’argent, » dit Roberta Garza. Sa mère, maintenant très âgée, « ne l’a jamais dit à ses enfants. Il ciblait certaines femmes mexicaines d’une certaine classe, à qui il n’était pas permis de travailler. J’ai dû me battre pour aller à l’université. Pour des femmes cultivés qui s’ennuyaient, Maciel a su leur donner des objectifs à accomplir. »

Roberta Garza a fait sa scolarité dans des pensionnats catholiques, en France et en Allemagne, lisant avec voracité, « développant un esprit critique qui lui a posé des problèmes quand elle est ensuite revenue à Monterrey. » Pour ses études secondaires, elle est ensuite repartie en 1980 dans une école dirigée par la Légion, qu’elle a trouvé « rigide, extrêmement traditionnelle, et non analytique ». Une cousine par alliance, qui étudiait dans cette école, n’apprenait pas l’anglais. Elle s’en est plainte auprès d’un prêtre légionnaire, lequel lui a répondu : « Le jugement dernier ne sera pas en anglais. »

« Ils nous préparaient pour le Regnum Christi. Si votre famille avait de l’argent, du pouvoir et de l’influence, alors vous les intéressiez. Ils continuaient à me dire : « Dieu vous a tout donné, vous avez le devoir de rendre, en luttant contre les forces du mal. »… Tout leur discours consistait en un paradis de rectitude morale. Après la France, où je pouvais penser librement, je pleurais toutes les nuits, en pensant que c’était là ma famille, ma maison… je ne voulais pas être ici. J’ai failli craquer. »

L’un de ses frères, ainsi qu’une de ses sœurs, ont rejoint le mouvement. Paulina, qui a aujourd’hui la cinquantaine, est une consacrée du Regnum Christi à Rome. Son frère, le père Luis Garza Medina, après avoir obtenu un diplôme en génie industriel à l’université de Stanford, en Californie, est entré à la Légion. A 32 ans, il est devenu Vicaire Général, c’est-à-dire le numéro 2 de la Légion. Grâce à ces derniers, Maciel a réussi à obtenir un flux régulier d’argent de leur famille. Le père Garza a donné 3 millions de dollars de son héritage à la Légion, d’après l’un de ses anciens confrères. A travers nos échanges d’email, le père Garza n’a pas confirmé, ni contredit cette information.

Aujourd’hui, la famille Garza est complètement divisée en deux. « L’un de mes frères déteste la Légion encore plus que moi, » avoue Roberta Garza, qui a abandonné toute pratique religieuse après ses études.

L’aîné de la famille, Dionisio Garza Medina – qui porte le même prénom que son père, et qui est actuellement le PDG d’Alfa, la multinationale fondée par le grand-père – a affirmé dans le Wall Street Journal : « La Légion est la seule multinationale mexicaine dans le monde de la religion. »

Quand la famille de Garza se rassemble en famille, ils évitent de parler de la Légion. « A Noël 2009, Luis faisait profil bas, et Roberta semblait profondément déprimée. »

A travers nos échanges de courriers électroniques, le père Garza a refusé de répondre à nos questions.

Le scandale qui a mis le feu aux poudres

Mexico est devenue la poudrière du scandale de la Légion. Le catalyseur a été produit à la fois par la couverture médiatique et la saga juridique menée par l’avocat José Bonilla.

L’évènement qui a marqué sa vie a eu lieu en 2006, lorsque ce dernier a attaqué la Légion en justice, à cause des abus sexuels qu’un professeur (laïc) avait commis sur son fils de 5 ans, dans l’école Oxford de la Légion, à Mexico. Le garçon avait avoué à sa mère qu’un professeur avait mordu son pénis. Après avoir donné à l’enfant des soins médicaux, Bonilla et sa femme, Lisset Aldrete, également avocate, sont allés rencontrer le directeur de l’établissement. Mais celui-ci n’a rien fait. Ils ont alors décidé de déposer une plainte contre l’enseignant, Joaquin Francisco Mondragon Rebollo, qui a pris la fuite, et est encore recherché par la justice. La famille a gagné les premiers rounds dans l’affaire contre l’école de la Légion, affirme Bonilla.

José Bonilla, 50 ans, a obtenu son baccalauréat et ses diplômes de droit à l’Université jésuite Ibéro-américaine de Mexico. Assis dans un salon très lumineux, il parle avec tendresse de son enfant (le benjamin de ses cinq enfants). Le blog de Bonilla – conlajusticia.wordpress.com – est une excavation morale du système légionnaire. « Le blog, » dit-il « a permis à Raúl de me trouver. »

Raúl - José Raúl González Lara, 29 ans, fils cadet de Maciel – a demandé de l’aide à Bonilla contre la Légion. Après la mort de son père, des prêtres de l’Anahuac, l’université phare de la Légion à Mexico, ont conduit Raul à un compte bancaire que Maciel avait soi-disant créé pour la famille, mais qui était vide, déclare Bonilla.

« La Légion a donné à Raul une copie d’un fideicommis qui, d’après eux, avait déjà été retiré par Norma (la fille en Espagne), » explique Bonilla. Il pense que les responsables de la Légion au Mexique ont essayé de mettre les demi-frères et sœurs en conflit, pour l’héritage de Maciel. Les efforts de Raúl pour trouver un arrangement familial ont échoué.

Le 3 mars, la famille a donné une interview d’une heure sur MVS Radio, avec Carmen Aristegui, qui anime également une émission d’actualité sur la chaîne CNN Mexico. Aristegui a remporté le prix Columbia University 2008 Maria Moors Cabot. Le programme radio, qui a été également filmé et placé sur YouTube, a fait le tour du monde. Raul ; sa mère, Blanca Lara Gutiérrez ; et son frère, Omar, 33 ans, ont parlé de leur vie traumatisante avec Maciel.

L’interview de Bonilla a apporté des détails supplémentaires sur l’histoire de la famille. En 1977, Blanca, 19 ans, travaillait à Tijuana comme domestique quand elle a rencontré « Raul Rivas », 57 ans, un homme qui prétendait être veuf et travailler comme détective privé pour des compagnies de pétrole. Malgré ses voyages, il réussit à la courtiser en achetant une maison à Cuernavaca, une ville de style colonial aux abords de la ville de Mexico. Bien qu’ils ne se soient pas mariés ensemble, il a accepté de devenir le père adoptif de son fils de trois ans, Omar, fruit d’une relation précédente. Bonilla explique que les papiers d’adoption et les certificats de naissance des enfants naturels, Raúl, et Christian, 17 ans, sont « une véritable pagaille juridique. » Maciel a changé de nom et l’a donné à ses enfants. Il était absent la plupart du temps, alors que ses enfants grandissaient. Mais Blanca Gutierrez, qui provenait d’un milieu très pauvre, avait - grâce à Maciel - une maison et des revenus réguliers. « Je l’aimais beaucoup », a-t-elle avoué à Aristegui. « Je n’ai jamais rien suspecté. »

Pendant l’émission, Raul a raconté, avec émotion : « Quand j’avais 7 ans, j’étais allongé à ses côtés, comme n’importe quel garçon, n’importe quel fils avec son père. Il a baissé mon pantalon et a essayé de me violer. »

Menant une vie cachée à Cuernavaca, et faisant attention à ne pas être pris en photo, « Rivas » a commencé à emmener Omar et Raul dans des voyages en Europe, abusant d’eux, entre 8 et 14 ans. « Devenus adolescents, ils ont réussi à le rejeter, » déclare Bonilla.

Quelques années après avoir acheté une maison pour Blanca, Maciel a rencontré Norma Hilda Baños, à Acapulco. En 1987, âgée de 27 ans, elle lui a donné un enfant, qu’elle a également appelé Norma Hilda. Le peu qu’on sache d’eux vient des journalistes espagnols Idoia Sota et José M. Vidal, qui l’ont rencontré dans un appartement luxueux de Madrid, obtenant d’eux quelques brefs commentaires pour un article paru l’année dernière dans le journal El Mundo. « Quand j’ai rencontré cet homme, j’étais mineure, » avoua, lors de l’interview, la mère, Norma Hilda Baños, une femme de 48 ans. « Ni ma fille, ni moi-même n’avons su qui était vraiment cet homme, jusqu’à la fin. » La fille « a été abusée par son père, Maciel, » avoue la mère dans l’article d’El Mundo. « Elle souffre de terribles traumatismes de son enfance, et je crains qu’elle n’arrive jamais à s’en remette. »

L’article dit que Maciel a laissé aux Baños « deux maisons à leur nom, dans des bâtiments récents de Madrid, où elles vivent actuellement, ainsi que trois autres résidences, le tout évalué à environ deux millions d’euros. »

D’après les journalistes espagnols, Maciel a eu également trois enfants avec une autre femme mexicaine, qui vit maintenant en Suisse, ce qui ferait en tout six enfants naturels, conçus avec trois femmes différentes, auxquels s’ajoute un septième enfant, Omar, son fils adoptif.

Lorsque Raúl a eu six ans, Maciel l’a envoyé dans une pension en Irlande, pendant plusieurs années. En 1991, alors que Raúl avait 10 ans, et Norma 4 ans, Maciel les aurait emmené au Vatican. Là, ils auraient reçu la communion des mains du Pape Jean-Paul II, selon les dires de Bonilla. Sur son site Internet, on trouve une photo des deux enfants, tenant les mains d’un garde suisse. De nombreux prêtres et évêques ont emmenés des enfants pour rencontrer le pape. Mais ce qui est intéressant, c’est de voir comment Maciel s’est arrangé pour que ses enfants reçoivent la communion des mains du Pape. Cela témoigne du cynisme éhonté de Maciel, qui a profité de son image publique de prêtre pour présenter les fruits de sa deuxième vie, en réunissant ses deux vies simultanément en public.

En Amérique, les grands médias ne se sont pas intéressés à l’enquête soulevée par le Hartford Courant, le 23 février 1997, jusqu’au scandale de Boston, en 2002. Mais au Mexique, un journal a publié une série d’article, et une chaîne de télévision a diffusé un documentaire. Au printemps 1997, Maciel a appelé Raúl, qui avait 16 ans à cette époque, et lui a demandé d’aller acheter tous les exemplaires disponibles du magazine Contenido, et de les détruire. Sur la couverture du journal, Raúl a vu la photo de son père, en col romain, avec un nom différent. Les deux grands frères avait protégé leur petit frère Christian, âgé de 4 ans, en empêchant leur père de se retrouver seul avec lui. Maciel a alors pris des distances avec la famille, mais il a continué à leur envoyer de l’argent, affirme Bonilla.

C’est à cette époque que Maciel a emmené Norma, et sa fille Normita, de 10 ans, en Espagne. A peu près un an plus tard, il a envoyé Raúl pour vivre chez elles, pendant plusieurs mois, afin que le jeune homme rencontre un psychologue, à cause des problèmes provoqués par l’inceste et la découverte que son père était prêtre.

Les deux familles ont dû garder le secret, pour survivre financièrement.

Quelques années plus tard, explique Bonilla, la fille a fait des études à l’Université Anahuac, à Mexico. « La Légion savait qui elle était », insiste Bonilla.

« Je ne sais pas si cela est vrai ou non, » déclare le porte-parole de la Légion, Jim Fair. « Nous ne pouvons pas faire de commentaires au sujet d’anciens étudiants. C’est elle que vous devriez interroger. »

Le lendemain de l’émission de radio avec la famille Rivas, la Légion a publié une lettre, datée du 5 janvier, dans laquelle la congrégation refusait la requête de Raúl, exigeant 26 millions de dollars en échange de son silence. Bonilla s’est alors retiré de l’affaire, invoquant ses principes d’éthiques professionnels à l’égard d’un client prêt à vendre son silence contre de l’argent. Il affirme avoir 70 autres clients victimes d’abus, ou dont les enfants ont été abusés, et pas seulement par des religieux. Alors que la Légion engage une véritable partie d’échec avec Raúl, sa demande d’indemnisation pour sa famille est devenue une affaire vaticane. Au mois de novembre, Bonilla et la famille ont rencontré Mgr Ricardo Watty, l’évêque chargé de la Visite Apostolique dans l’enquête sur la Légion. « J’ai rencontré Watty à deux reprises, » a affirmé Bonilla au National Catholic Reporter. « Il était très préoccupé par la situation des enfants. Il a essayé de réunir les deux parties pour résoudre le problème. J’ai compris qu’il avait reçu des instructions du pape ou de Bertone (le sécrétaire d’état du Vatican) pour résoudre le problème. »

Sodano, le patron à Rome

La pièce maîtresse du plan de Maciel pour assurer son héritage à Rome était l’Université de la Légion Regina Apostolorum, où a enseigné Mary Ann Glendon, professeur de Droit à Harvard et ancienne ambassadrice américaine au Vatican. Elle a été conseillère auprès de la Légion, qui s’est développé en Amérique avec son Université de Sacramento, en Californie.

Le cardinal Angelo Sodano, secrétaire d’Etat au Vatican, de 1990 à 2006, a été un personnage clé dans le développement de l’Université de Rome.

Maciel et Sodano sont devenus amis au Chili, dans les années 80, pendant la dictature de Pinochet. La Légion avait besoin de la permission du cardinal Raúl Silva Henríquez pour installer ses apostolats. Hanté par le régime de terreur de l’époque, qui pratiquait la torture et l’enlèvement de personnes, Silva avait des relations tendues avec Sodano, lequel, en tant que nonce apostolique du pape, était apparu à la télévision comme un soutien de Pinochet. Plusieurs évêques chiliens avaient imploré Silva de ne pas admettre le groupe de Maciel, qui avait déjà mauvaise presse : on les appelait les « millionnaires du Christ », à cause de leurs méthodes obsessives pour récolter des fonds. « Dans une société aussi polarisée que le Chili, » expliquent Andrea Insunza et Javier Ortega dans un livre sur la Légion du Christ au Chili, « les légionnaires ont trouvé un allié clé : le nonce apostolique, Angelo Sodano. » Silva a fini par approuver la présence des Légionnaires au Chili.

De retour à Rome en 1989, Sodano, qui se préparait alors à devenir Secrétaire d’Etat, prit des cours d’anglais dans un centre de la Légion, à Dublin. Il prit également des vacances dans une maison de vacances de la Légion, dans le sud de l’Italie. Invité d’honneur dans les diners et les banquets de la Légion, Sodano est devenu le plus grand supporter de Maciel. Glenn Favreau, un avocat de Washington, ancien légionnaire du Christ à Rome, ajoute : « Sodano est intervenu auprès des autorités civiles italiennes, pour obtenir quelques dérogations nécessaire pour la construction de l’université », sur un plateau boisé, à l’ouest de Rome. Maciel a engagé le neveu de Sodano, Andrea Sodano, comme consultant pour l’opération. Le complexe a pris le nom de Pontificial Athenaeum Regina Apostolorum.

Mais les légionnaires qui supervisaient le projet se sont plaint à Maciel, disant que le travail d’Andrea Sodano avait pris du retard et était mal fait ; Ils éprouvaient une certaine réticence à payer ses factures. Alors Maciel leur a dit, en criant : « Payez-le ! Payez-le ! »

Finalement, Andrea Sodano a été payé.

En 2008, un homme d’affaires italien clinquant, Raffaello Follieri, a été inculpé à New York pour fraude et blanchiment d’argent, pour son entreprise qui rachetait des biens d’Eglise et les revendait aux plus offrants. Andrea Sodano était le vice-président du Groupe Follieri. Le cardinal Sodano était présent à la fête de lancement de la société, en 2004, à New-York, d’après des rapports de presse. Le 3 mars 2006, le National Catholic Reporter signalait que la compagnie se targuait haut et fort de « son engagement profond avec l’Eglise Catholique, et de ses liens de longues dates avec les plus hautes autorités de la hiérarchie vaticane. »

Après que la Société eut obtenu le soutien du milliardaire Ron Burkle, de la compagnie Yucaipa, Follieri a commencé à mené une vie de grand seigneur, avec sa compagne, l’actrice Anne Hathaway. Quand le partenariat Follieri-Yucaipa faisait des acquisitions, Follieri envoyait les paiements au bureau d’Andrea Sodano, en Italie, par virement bancaire.

Des documents obtenus par le FBI montrent que Follieri a fabriqué en 2005 des fausses factures de Sodano, antidatées, pour justifier deux mois de dépenses en série, que Follieri avait obtenu de ses investisseurs. Ces derniers comprenaient : 75.000$ le 22 août, pour des « services d’ingénierie », une facture du 12 septembre de 15.000$ pour des travaux à Atlantic City, dans le New Jersey, et 80.000$ à Orland Park, dans l’archidiocèse de Chicago ; Le 21 octobre, une facture de 70.000$ à Canyon City (la facture ne précise pas l’Etat) ; une autre de 50.000$ pour Orland Park ; et 75.000$ pour divers autres « services d’ingénierie », ce qui fait, sur cette dernière journée, un total de 225.000$. Aucune de ces factures ne comporte le moindre paragraphe sur le travail accompli.

Au cours de ses conférences téléphoniques hebdomadaires avec la compagnie Burkle, Follieri demandait de plus en plus de fonds pour payer Sodano, soulignant le fait que le Vatican avait besoin des rapports d’expertise pour obtenir l’approbation de vente de biens d’Eglise. Yucaipa a payé 800.000$ à cette fin, et Follieri de fournir des fausses factures antidatées pour justifier des paiements prétendus faits à Andrea Sodano.

Le 8 mars 2006 – deux mois avant que Maciel ne soit suspendu de son ministère – le cardinal Sodano a envoyé une lettre de plainte à Follieri. « Je pense qu’il est de mon devoir de vous dire combien je suis choqué, » écrivait-il, « d’entendre que votre compagnie continue de se présenter comme ayant des liens avec le Vatican, à cause du fait que mon neveu, Andrea, a accepté de vous fournir, en quelques occasions, ses services professionnels. Je ne sais pas comment ce triste malentendu a pu arriver, mais il est nécessaire maintenant d’éviter de telles confusions dans l’avenir. Je me permets donc de vous demander d’être plus vigilant dans cette affaire. Je vais informer mon neveu Andrea, ainsi que toutes les personnes qui me posent des questions à propos de votre société. Je profite de cette occasion pour vous adresser mes salutations distinguées. »

La lettre est arrivée juste après un article du National Catholic Reporter, de Joe Feuerherd, dans lequel le membre d’une congrégation religieuse (qui n’est pas nommée) disait à propos du Groupe Follieri : « cette affaire sent mauvais. »

Alors qu’Andréa Sodano faisait la promotion de la Société, le cardinal Sodano – qui avait troqué sa charge sacrée contre des poignées de mains et qui essayait de séduire des bailleurs de fonds potentiels lors du lancement du groupe Follieri – a commencé à faire machine arrière. Follieri s’était targué, auprès de quelques possibles investisseurs, qu’il était le chef des finances du Vatican. Néanmoins, quatre mois après la lettre du cardinal, Raffaello Follieri et Andrea Sodano se rendait en Amérique latine, pour un voyage de reconnaissance. Follieri remis un chèque de 25.000$ à un archevêque, et un chèque de 85.000$ à un autre archevêque. « Les bénéficiaires de ces dons ne savaient pas que Follieri avait volé l’argent qu’il leur donnait, » explique un rapport du FBI sur l’affaire Follieri.

Au printemps 2007, Burkle a exprimé le désir de voir les rapports d’ingénierie. Follieri a demandé à son secrétaire de travailler toute la nuit pour écrire les rapports, qu’il a antidatés et transmis au bureau de Burkle.

« Les rapports étaient en italien, » explique Theodore Cacioppi, agent du FBI. « Chacun d’entre eux faisait entre deux et cinq pages. Il n’y avait aucun schéma, aucun dessins technique, diagramme, ou quoique se soit se rapportant à de l’ingénierie. » Les rapports « n’avaient pratiquement aucune valeur, ne reflétaient en rien des travaux d’ingénierie, et ne justifiaient certainement pas plus de 800.000$ de dépenses. »

Les compagnies Burkle Yucaipo avaient leur propres investisseurs, notamment les Fonds Communs de Retraite de l’Etat de New York, les Fonds de Retraite des Enseignants de Californie ainsi que les Fonds de Retraite des Fonctionnaires de Californie. Yucaipo a poursuivi Follieri en justice, pour 1,3 million de dollars. Follieri a eu beau se démener pour arriver à rembourser ses partenaires, il a été inculpé.

Le 23 octobre 2008, il a plaidé coupable à 14 chefs d’accusation : fraude, blanchiment d’argent et préméditation. Il est maintenant en train de purger une peine de 54 mois dans une prison fédérale.

« Nous pensons que le bureau d’étude d’Andrea Sodano a reçu de l’argent frauduleux », déclare Cacioppi. « Et il nous semble que ces personnes, qui ont été disculpées, ont participé à cette corruption. »

Cacioppi explique ensuite : « Nous n’avions pas besoin de mettre ces gens sur une estrade. Le Département d’Etat nous a dit qu’ils n’étaient pas enclins à parler avec nous. »

Andrea Sodano est revenu sans aucune difficulté en Italie, au moment de l’arrestation de Follieri. Le document officiel qui l’accuse d’avoir reçu de l’argent, stipule également que le Vatican aurait reçu des « dons » provenant des arnaques de Follieri. Une affirmation qui soulève une question quant au discernement du Cardinal Sodano : comment expliquer la confiance qu’il a pu donner à une crapule comme Follieri ?

Le rapport de justice du gouvernement, établi par le Procureur Général du district sud de New York, explique que « Follieri a réussi à donner l’impression qu’il avait de vraies relations avec le Vatican, ce qui lui permettait d’obtenir des biens d’église en dessous du prix du marché, grâce à ses relations avec Andrea Sodano, le neveu (« Neveu ») de celui qui était alors Secrétaire d’Etat du Vatican, le Cardinal Angelo Sodano… En faisant des donations illicites au Vatican avec l’argent de ses investisseurs, Follieri détournait en fait ces fonds pour payer le « Neveu » pour des soi-disant « services d’ingénierie » qu’il n’a jamais réalisé – mais qui permettaient au Neveu d’accompagner Follieri quand ce dernier rendait visite à des responsables de l’Eglise, et d’aider Follieri à pénétrer dans l’enceinte du Vatican. C’est à travers lui que Follieri a réussi à entrer en contact avec les services pontificaux, et même à obtenir d’être pris en photo avec le Pape… et encore d’offrir aux amis et associés de Follieri des visites privées dans les jardins du Vatican ainsi que des visites guidées dans le musée du Vatican. »

Le rapport continue ainsi : « Follieri a également menti quand il a dit qu’il avait besoin de plus de 800.000$ pour payer les rapports d’expertise préparés par le « Neveu ». Follieri a fait valoir que le Vatican avait besoin de réviser ces rapports techniques avant de prendre la décision de vendre certains biens immobiliers à Follieri. »

Alors que Follieri avait fait d’Andrea son ami, Maciel avait gagné l’amitié de l’oncle d’Andrea, le cardinal. Mais Maciel a commencé à avoir des problèmes pour les emprunts financiers nécessaires à la construction de l’université Regina Apostolorum. Il avait besoin de l’approbation du Vatican pour obtenir le plus haut degré de reconnaissance pour son université, à savoir la reconnaissance totale d’Université Pontificale, afin de faire en sorte que la toute nouvelle université soit sur un pied d’égalité avec les plus anciennes Universités romaine, comme celles du Latran ou de la Grégorienne. Pour obtenir ce statut, d’après certaines sources, la Légion avait offert en 1999 une Mercerdes Benz au cardinal Pio Laghi, qui était alors préfet de la Congrégation pour l’Education Catholique (et ancien ambassadeur pontifical aux Etats-Unis). Consterné, Laghi aurait refusé le cadeau, d’après un prêtre qui a assisté à la scène.

Le successeur de Laghi, le cardinal polonais Zenon Grocholewski, a également refusé de délivrer l’autorisation. Le cardinal Sodano a finalement réussi à obtenir un statut, mais d’un degré inférieur à celui que Maciel et la Légion espéraient.

Maciel est mort dans des conditions qui ressemblent à un drame surréaliste, où plusieurs pièces de sa vie ont convergé dans une chute frémissante. Fin janvier 2008, il se trouvait alors dans un hôpital à Miami, d’après un article de Sota et Vidal pour le journal El Mundo. Bien que l’article ait été contesté dans l’opinion à propos du personnage de Maciel, il fournit une vision détaillée sur la crise qu’il a provoqué parmi ses disciples. A l’hôpital, plusieurs personnes se sont réunis : Alvaro Corcuera, successeur de Maciel à la tâche de Directeur Général ; Evaristo Sada, secrétaire général de la Congrégation ; et quelques autres associés. Maciel aurait refusé de se confesser, provoquant de telles préoccupations que quelqu’un aurait fait appeler un prêtre exorciste, bien que l’article ne décrive pas le rituel. Les hommes qui entouraient Maciel sont restés pantois quand ils ont vu deux femmes apparaître : Norma, et sa fille Normita, âgé de 23 ans. A ce moment, Maciel aurait dit au sujet des deux femmes : « je veux rester avec elles. »

L’article du journal El Mundo continue ainsi : Les prêtres légionnaires, alarmés par l’attitude de Maciel, ont immédiatement appelé Rome. Le père Luis Garza comprit très vite qu’il y avait un grave problème. Il consulta le plus haut responsable de la Congrégation, Álvaro Corcuera, et prit le premier avion pour Miami, et se rendit directement à l’hôpital.

L’indignation pouvait se lire sur son visage. Il se présenta devant le puissant fondateur, et lui ordonna : « Je vous donne deux heures pour venir avec nous, ou j’appelle tous les médias pour que le monde entier sache qui vous êtes vraiment ! ». Et Maciel lui tendit son bras.

Après avoir installé Maciel dans une maison de la Légion, à Jacksonville, en Floride, ce dernier serait devenu très agressif lorsque Corcuera aurait essayé de lui donner l’onction : « j’ai dit non ! ». L’article dit que Maciel a refusé de faire une confession finale, et conclu catégoriquement qu’il « ne croyait pas au pardon de Dieu. »

C’est une idée qui correspond bien à la vie sordide de Maciel, mais pour laquelle, en fait, nous n’avons aucune preuve. En annonçant son ascension au ciel, immédiatement après sa mort en 2008, les dirigeants de la Légion ont porté la propagande à un niveau supérieur, hors catégorie.

Le National Catholic Reporter a demandé par email à Luis Garza son impression concernant l’article du journal El Mundo. Et dans une réponse datée du 15 mars 2010, celui a répondu ainsi : « Je comprends que vous ayez de nombreuses questions. Mais, comme je l’ai déjà dit dans un précédent mail, à l’heure qu’il est et dans la situation dans laquelle nous nous trouvons, je ne peux vous fournir aucune information supplémentaire. Je suis désolé. Je vais continuer à prier pour tous ceux qui ont été blessés par les agissements du père Maciel. Et j’espère que vous et vos lecteurs nous porterons par leurs prières. Je prie pour vous et pour votre mission de journaliste. »

Jason Berry est l’auteur de Lead Us Not into Temptation, et co-auteur, avec Gerald Renner, de Vows of Silence. Original de l’article en anglais ici : How Fr. Maciel built his empire