Vendredi 3 janvier 2014

La nature sectaire de la Légion du Christ : les choses sont encore pires que vos plus sombres cauchemars…

Jason Berry, le journaliste américain qui s’est distingué par ses articles et ouvrages d’investigation sur les crimes du père Maciel et sur les mécanismes de corruption au sein de la Légion et du Vatican, vient de reprendre la plume pour faire un état des lieux (désastreux) sur la Légion du Christ, quelques jours avant le Chapitre Général.

par Jason Berry

Les dirigeants du Regnum Christi, la branche laïque de la Légion du Christ, savaient dès 2006 que le père Marcial Maciel Degollado, le fondateur dont la mémoire a été ternie par une série de scandales, avait une fille, mais ont préféré cacher l’information aux membres du mouvement pendant au moins trois ans, a appris le National Catholic Reporter (plus loin : NCR).

Dans des interviews exclusives pour le NCR, Elizabeth Kunze, qui a passé 16 ans comme membre consacrée au sein du Regnum Christi, et le prêtre légionnaire Peter Byrne, qui est en passe de quitter la congrégation, ont dénoncé une propension enracinée au secret et à la trahison, ainsi que l’échec du processus de réformes.

Elizabeth Kunze, originaire de Milwaukee, qualifie le Regnum Christi de « secte » et affirme que la Visite Apostolique menée par le Vatican en 2010 « était truquée ».

« J’ai tiqué pendant des années, à chaque fois qu’on critiquait le mouvement, l’accusant d’être une secte ou d’avoir des dérives sectaires, » explique Elizabeth Kunze, qui travaille aujourd’hui comme éducatrice bilingue dans une école catholique de Milwaukee destinée aux enfants latinos.

« Même maintenant, c’est douloureux pour moi d’envisager la réalité sous cet angle. Pourtant il y a un an, alors que je parlais du mouvement à une personne, je lui ai affirmé sans détour que c’était une secte. J’ai honte d’avoir été piégée par une secte pendant tant d’années. C’est difficile à admettre, mais finalement, je me sens aujourd’hui suffisamment libre pour dire ce que je crois. »

Dans un entretien téléphonique et par quelques échanges de courriels, le père Byrne, actuellement à Dublin, ironise sur le travail de supervision effectué par le Vatican alors que la Légion prépare son Chapitre Général qui commencera le 8 janvier 2014 à Rome, au cours duquel de nouveaux dirigeants seront nommés.

« A l’intérieur de la Légion, les personnes ont été privées d’informations claires sur ce qui est arrivé. Ils ont peur de parler ouvertement, ou de poser des questions. »

Le père Byrne explique qu’il faisait partie d’un groupe de dissidents légionnaires « de plus de 60 prêtres qui ont abandonné la Légion. Il y a aussi un autre groupe, de quelques centaines de religieux en formation, qui sont partis avant d’atteindre le sacerdoce. » D’après le père Byrne, une partie des prêtres ordonnés l’année dernière auraient déjà quitté la congrégation.

Après avoir passé 34 ans dans la Légion du Christ, et avoir été ordonné par le pape Jean-Paul II en 1991, le père Byrne est revenu désabusé à Dublin, après un travail missionnaire au Mexique. « Un groupe important de prêtres a récemment célébré la messe sur la tombe du père Maciel, » a-t-il expliqué au NCR. « Un membre éminent vient d’envoyer une photo de la crypte de Maciel, décorée avec des fleurs… en signe de dévotion. Certains continuent de prétendre qu’il y a eu un complot organisé contre Maciel. »

Le pape Benoît XVI a condamné le père Maciel en 2006 à une vie de « prière et de pénitence » après qu’une enquête du Vatican ait conclu qu’il avait effectivement abusé sexuellement de séminaristes pendant de nombreuses années. Lorsque Maciel est mort en 2008, la Légion a déclaré qu’il était « monté au ciel ». Un an plus tard, la congrégation exprimait sa surprise en apprenant qu’il avait une fille. Le pape Benoît a ensuite demandé qu’une enquête soit menée dans la Légion par cinq évêques, provenant de cinq pays différents. En 2011, il a nommé le cardinal Velasio de Paolis, un canoniste et vétéran de la curie romaine, comme délégué pontifical, afin de suivre la Légion.

« Un supérieur a déclaré que le pape Benoît avait signé la condamnation de 2006 sans vraiment savoir ce qu’il faisait. » explique le père Byrne. « Je pense que cela a pris les supérieurs au dépourvu. Ils sont revenus à leurs vieux démons : ’C’est une persécution !’. J’étais très mal à l’aise avec cela, mais j’étais tenu à croire mes supérieurs, qui nous affirmaient que le père Maciel était un saint homme, appelé à supporter une ultime épreuve après avoir vécu une longue vie d’épreuves. Voilà l’histoire que nous avons reçue, et que j’ai dû avaler. Mais lorsque les révélations sur sa fille ont explosé, tout s’est effondré sous mes yeux. »

Elizabeth Kunze confie qu’une jeune femme de 19 ans, qui était logée au centre du Regnum Christi de Rome, avait suscité l’étonnement quand elle s’était assise sur les genoux du père Maciel lors des célébrations de son soixantième anniversaire d’ordination sacerdotale, en 2004. Des années plus tard, Elizabeth a su qu’il s’agissait de la fille du père Maciel. Le cardinal Franc Rodé, qui dirigeait à cette époque la Congrégation vaticane pour les religieux, a été informé par un prêtre légionnaire de l’existence de cette fille et a même reçu un enregistrement vidéo de la jeune fille avec Maciel, comme le NCR le rapportait au début de l’année 2013. Rodé a alors affirmé avoir convaincu Maciel, âgé de 84 ans, de se retirer de son poste de Directeur Général.

Les révélations d’Elizabeth Kunze et les critiques du père Byrne soulèvent des doutes quant aux réformes entreprises sous la supervision du cardinal De Paolis, lesquelles ont conduit à la rédaction de nouvelles Constitutions pour la congrégation.

Le pape Benoît a révoqué les vœux privés de la Légion, par lesquels les membres s’engageaient à ne jamais parler en mal du père Maciel ou d’autres supérieurs légionnaires, ni à exprimer des critiques internes. Ces vœux encourageaient l’espionnage, qui était alors perçu comme une expression de foi… Tout cela dans une atmosphère de secret qui avait permis à Maciel de se protéger de tout contrôle pendant plusieurs décennies. Et c’est grâce à cela qu’il a pu abuser de dizaines de séminaristes, et qu’il a eu au moins trois enfants, avec deux femmes différentes.

« De Paolis ne parle pas espagnol, n’a pas vécu dans les communautés, a passé seulement quelques jours au Mexique (là où la congrégation est vraiment très puissante, et où les disciples les plus dévoués du père Maciel sont encore nombreux). Il n’a pas rencontré les victimes, et a permis à ceux qui étaient proches de Maciel de continuer à gouverner, » accuse le père Byrne au NCR. « Je pense qu’il n’a jamais pris conscience de la gravité de la corruption héritée de Maciel. »

De Paolis, dans un sermon prononcé le 14 décembre dernier à Rome, lors de l’ordination sacerdotale de 31 jeunes légionnaires, a félicité ces derniers pour les trois dernières années passées sur « un chemin de pénitence et de purification… Vous avez été capable d’entendre les nombreuses accusations provenant de toutes parts. Vous les avez examiné. Vous avez regardé si elles étaient vraies ou pas. Et vous avez admis la vérité, et essayé de corriger ce qui était faux. Vous avez souffert, et vous avez pris conscience des souffrances que des légionnaires – à commencer par le fondateur – ont causé à d’autres personnes. Et les souffrances des autres vous ont aidé à comprendre et à supporter vos propres souffrances. Vous avez fait l’expérience de la paix que la souffrance apporte. »

Le cardinal a également déclaré au journal italien La Stampa que « la majorité des prêtres légionnaires se sont battus et n’ont pas perdu leur esprit, manifestant leur désir de persévérer dans leur vocation… Ils vont bientôt donner au pape François et à l’Eglise un corps fort et dynamique, renforcé par le rôle grandissant du Regnum Christi. »

Ni le père Byrne, ni Elisabeth Kunze ne partagent ce pronostic très optimiste. Ils accusent au contraire le Vatican de n’avoir pas su prendre fermement en main la Légion du Christ, comme dans l’affaire du père Maciel qui avait pourtant trainé des accusations d’abus sexuels pendant plusieurs dizaines d’années.

« Quatre ans après les révélations, nous ne connaissons toujours pas le nom des complices du père Maciel » a déclaré le père Byrne dans une lettre publiée sur le site life-after-rc.com.

Le Vatican n’a rendu aucune explication « sur le fait que Maciel utilisait des fonds provenant des écoles légionnaires pour entretenir ses femmes et ses familles, » accuse encore le père Byrne. « Il y a eu des pots-de-vin, des petits cadeaux… Les noms de quelques personnalités d’Eglise et de familles importantes étaient inscrits sur des listes, pour être ensuite « cultivées ». On faisait le point régulièrement sur ces listes au cours de réunions d’apostolat, au cours desquels il fallait présenter des objectifs, des plans de développement et des résultats chiffrés. On mentait au Vatican à propos de la situation réelle de la congrégation. »

Elizabeth Kunze a ouvert les yeux sur l’imposture de la Légion en plusieurs étapes.

Lors du 60e anniversaire d’ordination du père Maciel, « il y a eu un grand rassemblement à l’Institut Irlandais de Rome (un lycée dirigé par la Légion). Nous nous sommes assises sur des chaises pliantes pour une session de questions-réponses avec le père Maciel. » A cette époque, Elizabeth habitait dans la communauté de Vienne. L’école, située sur la Via Giustiniana, à Rome, assez loin du grand complexe légionnaire de la Via Aurelia, appartient au Legion’s International Center.

« Cette jeune collaboratrice a demandé à chanter une sérénade. Elle s’est mise à danser de façon suggestive, s’est assise sur les genoux du père Maciel, et lui a caressé le visage. C’était absolument inconvenant. Nous étions toutes sans voix… C’était juste bizarre. Et puis, quand des années plus tard j’ai compris qu’il s’agissait de sa fille – il y avait quelque chose d’incestueux là dedans. »

Malen Oriol, qui était la supérieure des consacrées, à Rome, « était épouvantée » explique Elizabeth Kunze.

« Mais Nuestro Padre Notre Père » : c’est ainsi qu’on appelait Maciel) a fait un geste à Malen comme pour lui dire : ’Non, ne vous inquiétez pas : Je prends sur moi l’humiliation de cette jeune fille.’… Mais après, ils ont jeté dehors la jeune fille comme une délinquante. J’étais épouvantée de voir que personne ne disait rien. »

Elizabeth ajoute : « Elle vivait avec les femmes consacrées, à Rome, comme une bénévole travaillant avec la section des jeunes femmes. Je crois qu’elle a été renvoyée immédiatement chez elle. »

La fille de Maciel, Norma Hilda Rivas Baños, connue sous le nom Normita, était à Rome, au sein d’une communauté du Regnum Christi, explique Jim Fair, le porte-parole de la Légion d’Amérique du Nord, en réponse aux questions que nous lui avons posées. « La communauté du Regnum Christi à La Giustiniana avait une ’pensione’, et j’ai obtenu confirmation que la fille y a effectivement séjourné quelques jours, et a participé à certains évènements, » poursuit Jim Fair, après avoir interrogé les dirigeants de la congrégation.

« Elle ne faisait pas partie de la communauté, mais d’un groupe de personnes qui séjournaient à l’hôtel. Personne n’était au courant de sa véritable identité. C’était une fille au milieu d’autres filles. Il n’y a pas eu de danses au cours des festivités. »

El Mundo, un quotidien madrilène, a rapporté en 2010 des propos de la mère de cette jeune fille, Norma Hilda Baños, qui affirmait que sa fille « avait été abusée par son père, Maciel, et qu’elle souffrait de graves traumatismes qu’elle aura beaucoup de mal à surmonter. »

Outre ces quelques mots, la mère et la fille n’ont jamais fait de déclaration publique sur Maciel. Quand il a quitté Rome, en 2006, en disgrâce à cause de la condamnation du pape Benoît, Maciel s’est rendu dans son village natal mexicain, Cotija de la Paz, où se trouve également un grand centre de la Légion. Il était accompagné par Normita et sa mère. Des photos du père Maciel entouré des deux femmes ont ensuite été publiées dans Quien, un magazine people mexicain. Les femmes étaient également auprès de Maciel à Jacksonville, en Floride, durant les derniers mois de la vie de Maciel, et l’ont accompagné jusqu’à sa mort.

Maciel a créé le Regnum Christi au Mexique dans les années 1970 comme un moyen de recruter des enfants et des épouses de familles aisées, afin de stimuler la collecte de fonds et d’aider le personnel des écoles privées (et très élitistes) de la Légion du Christ, avec des équipes de bénévoles.

Les critiques du père Byrne et d’Elizabeth Kunze au sujet du fonctionnement interne de la Légion trouvent un écho retentissant dans les deux procès que la Légion doit mener de front dans le Rhode Island, où la congrégation est accusée d’avoir soulagé deux membres âgés du Regnum Christi de quelques millions de dollars.

En 2008, alors que Gabrielle Mee, âgée de 96 ans, était en train de mourir dans un hôpital de Rhode Island, le prêtre légionnaire Anthony Bannon, qui gérait légalement les biens de Mme Mee, a effectué un transfert de 400’000$ sur le compte de la Légion. Le procès, dont la plainte a été déposée en 2009 par la nièce de Mme Mee, Mary Lou Dauray, vise le remboursement des 30 millions de dollars que la Légion aurait indûment récupérés dans cette affaire.

En février, la cour d’appel du Rhode Island a confirmé la décision du juge de la Cour supérieure, Michael Silverstein, de révoquer la mesure conservatoire obtenue par la Légion dans l’affaire de Mme Mee. Silverstein a qualifié les dirigeants spirituels de la congrégation de « clandestins et douteux ».

Dans la seconde affaire instruite à Rhode Island, et déposée devant le tribunal fédéral en septembre dernier, Paul Chu accuse la Légion d’avoir escroqué son père âgé, James Boa-Teh Chu, d’un million de dollars « en assurance-vie et autres actifs connexes ». Ce dernier, un immigré d’origine chinoise, était un professeur de Yale à la retraite. En mai 2008 – deux mois après la mort de Maciel, et le même mois que la mort de Mme Mee – « la santé et les capacités mentales du vieux professeur ont déclinées… et c’est alors que les émissaires de la Légion du Christ ont fait pression sur lui, afin de l’obliger à changer les bénéficiaires de sa fortune personnelle… A aucun moment la Légion n’a prévenu son fils, ni son exécuteur légal, ni le reste de sa famille de cette modification. »

La plainte déposée par l’avocat John Flanagan prétend que la Légion a utilisé « des moyens de prédateurs … afin de récupérer l’héritage [de Chu ] » en utilisant « des techniques coercitives de collecte de fonds, forçant les bienfaiteurs âgés à lui léguer des sommes exorbitantes. Par des tactiques trompeuses, la Légion aurait abusé de la faiblesse de cette personnes âgée, aurait pris son argent en présentant de faux prétextes, fraudant, convertissant les fonds, dissimulant les faits et faisant de fausses déclarations auprès du conseiller spirituel de Chu. » La plainte va jusqu’à parler de « conduites criminelles utilisées dans le but de spolier M. Chu de ses biens. »

Au moment où M. Chu « était sollicité et invité à se consacrer dans la branche laïque du mouvement, les plus hautes autorités de l’Eglise Catholique commençaient une enquête sur la congrégation, en raison de graves irrégularités. Les légionnaires ont envoyé leurs agents pour étudier la situation des actifs de M. Chu, et ont réussi à obtenir une procuration leur permettant de siphonner son portefeuille, ainsi que tous ses comptes. »

La Légion a obtenu des mesures conservatoires dans les deux cas, afin d’empêcher les avocats et les plaignants de s’exprimer. L’année dernière, cependant, Silverstein a rendu publique de nombreux documents relatifs à l’affaire de Mme Mee, à la demande du NCR, de l’Associated Press, du New York Times et du Providence Journal (Cf. NCR, 1-14 mars 2013). Pour le moment, la nièce attend encore la décision de la cour d’appel, pour savoir si elle a la qualité juridique pour agir.

Dans le Rhode Island, il n’y a pas d’enquête criminelle tant que l’affaire civile est en cours d’instruction.

Depuis qu’elle a quitté le Regnum Christi, Elizabeth Kunze vit avec sa mère, Marie Kunze, une bioéthicienne spécialisée dans les soins palliatifs. Elle est retournée dans sa maison de famille, située à l’extérieur de la ville de Milwaukee où elle a grandi dans une famille conservatrice de quatre enfants. Son frère Christopher, second de la fratrie, diplômé de l’Université Marquette, a également été dans la Légion. Il y a même été ordonné prêtre, en 1994. La famille s’était rendue à Mexico pour assister à son ordination. Christopher Kunze a grimpé les échelons. Grâce à son excellente maîtrise de l’allemand et à l’influence de Maciel sur le cardinal Dario Castrillon Hoyos, qui était alors préfet de la Congrégation vaticane pour le Clergé, il est devenu sous-secrétaire dans cette même congrégation.

Elizabeth Kunze, quant à elle, a été diplômée de l’Université du Wisconsin en 1987. Elle a ensuite travaillé plusieurs années dans le marketing de la distribution. Influencé par le zèle de son frère, elle a quitté son poste chez Neiman Marcus pour rejoindre le Regnum Christi en 1996. Entre temps, Maciel avait fait des avances sexuelles à son frère, qu’il avait refusées ; Frustré et pris au piège de ses vœux privés, Christopher a quitté son emploi au Vatican et la Légion en l’an 2000, après avoir lu des articles de presse sur les accusations contre Maciel sur son ordinateur, à la Congrégation pour le Clergé. Les légionnaires, dans leurs communautés, ont un accès très limité à Internet, et n’ont de toute façon pas le droit de discuter entre eux des accusations.

Après son retour en Amérique, il s’est marié, a eu deux enfants, et a refait sa vie dans les affaires. Pendant des années, il a supplié sa soeur de quitter le Regnum Christi, avec le soutien de la soeur jumelle d’Elizabeth, du frère aîné de la fratrie et de Mary, la mère de famille, divorcée depuis très longtemps.

Comme tous les membres du Regnum Christi et de la Légion, Elizabeth Kunze été bâillonnée par le vœu de ne jamais critiquer Maciel. La lecture en équipe des lettres du père Maciel alimentait en elle l’idée que le monde était corrompu, et en totale opposition avec le modèle de sainteté et de droiture proposé par la Légion. Coupée de contacts réguliers avec sa famille, et à l’instar du père Byrne jusqu’à 2009, elle continuait à défendre Maciel, futur saint et victime d’accusations calomnieuses, lors de ses échanges sporadiques avec ses parents.

Christopher et Mary Kunze ont participé au reportage « Vows of silence », réalisé par l’auteur de cet article, et s’appuyant sur le livre du même nom, co-écrit avec le journaliste Gerald Renner. Le documentaire s’achevait avec ces paroles de Mary Kunze : « Tout ce que je veux, c’est que ma fille revienne. »

Le retour d’Elizabeth a été le fruit d’un lent travail de démêlage entre les faits et la fiction.

Sa décision de quitter est arrivée bien après que ses supérieurs du Regnum Christi aient appris l’existence de la fille de Maciel et que le pape Benoît ait décidé de bannir Maciel de son ministère, en 2006.

Malen Oriol, la directrice du Regnum Christi à Rome, a travaillé en étroite collaboration avec les supérieurs de la Légion qui dirigeaient la congrégation, sous les ordres de Maciel. La famille Oriol est l’une des familles les plus riches d’Espagne et a donné des millions à la Légion. Quatre membres de la fratrie Oriol sont devenus prêtres dans la Légion.

La révélation sur la fille de Maciel a été un douche froide, pour Elizabeth.

Elle avait lu le commentaire de 2008, sur le site internet de la Légion, annonçant que Maciel était monté au ciel. « Je me suis dit que c’était étrange que nous n’ayons pas plus d’informations directes. Les funérailles ont été expédiées à toute allure, et en privé. C’était louche. Des rumeurs ont commencé à circuler. Juste avant Noël, le père Luis Garza (le vicaire général) a eu une session de questions-réponses avec les femmes consacrées, à Rome. Il nous a expliqué que le père Maciel souffrait de démence, et qu’il avait eu au moins un enfant… C’était une véritable révolution que d’oser imaginer qu’il avait fait toutes ces choses. Nous étions tellement obsédées par la peur de commettre le moindre écart envers notre voeu privé : ne jamais dire du mal au sujet du fondateur. C’était tellement enracinée en nous ! »

Elle poursuit : « J’ai commencé à comprendre que les supérieurs ne nous racontaient pas la même version. Les informations qu’on pouvait obtenir dépendait des questions que nous posions. On nous demandait de ne parler du fondateur qu’à nos directeurs, en privé, et en respectant notre voeu privé. J’étais gênée qu’il n’y ait aucune déclaration officielle ni aucune lettre du directeur général établissant clairement les faits. Mais je ne me sentais pas assez libre pour poser des questions ou montrer mon mécontentement. »

Mais ce n’est qu’après un long coup de téléphone passé en 2011 avec Malen Oriol, la supérieure des femmes consacrées – qu’elle admirait énormément – qu’Elizabeth a commencé à sortir du déni. Elle se trouvait alors à Dublin et enseignait dans une école qui allait bientôt fermer ses portes. Demandant à Malen Oriol des réponses que personne ne voulait lui donner, elle a entendu cette dernière s’effondrer à l’autre bout du fil. Malen, qui avait une cinquantaine d’années, avait passé toute sa vie adulte comme consacrée. « Elle m’a raconté des histoires tirées de sa propre expérience… Comment, avec l’aide d’une autre femme consacrée, elle a pris soin du fondateur au cours des derniers mois de sa vie » dans une maison achetée spécialement pour la vie de pénitence de Maciel, à Jacksonville, en Floride. Garza, Norma et Normita étaient avec Maciel lors de ses derniers jours.

« Finalement, j’ai enfin trouvé quelqu’un qui souffrait comme moi, » explique Elizabeth Kunze, qui ressentait comme des bouffées de colère. « Alors que je lui parlais, je ne pouvais plus m’arrêter de pleurer, tellement je me sentais confuse, trahie, déçue et trompée. » C’est au cours de cet échange traumatisant qu’elle a également appris que sa supérieur était au courant depuis 2006, pour l’histoire de la fille de Maciel, mais « qu’elle devait décider de comment nous transmettre cette information », car cela signifiait qu’il lui fallait rompre les promesses privées auxquelles nous étions toutes assujetties. « C’était une femme très sage, mais personne ne l’avait préparé à une telle tâche. Tout le poids reposait sur ses épaules : recevoir les critiques, gérer les appels téléphoniques, organiser les réunions pendant l’année et demi qui allait suivre. » Malgré la trahison, ajoute Elizabeth Kunze, « je garde une grande estime pour elle… à cause de toutes les souffrances qu’elle et ses frères ont endurées, et après tout ce que leur famille a offert à la Légion comme terrains fonciers et dons financiers. »

Malen Oriol s’est rendue dans tous les centres du Regnum Christi en Europe et au Mexique, afin d’expliquer à chaque consacrée la vérité sur Maciel. Elle a quitté le Regnum Christi au début de l’année 2012, après que ses quatre frères prêtres eurent également quitté la Légion.

Elizabeth Kunze a quitté la Légion au printemps 2011.

Le moment crucial s’est passé dans un parc, à Dublin. Elle était assise sur un banc, avec sa nièce, de Chicago, qui était venue passer un semestre au Trinity College. La fille avait un anneau dans le nez, ce qu’Elizabeth de pouvait pas comprendre… Mais cela a piqué sa curiosité. Alors qu’elles parlaient toutes les deux ensemble, elle a soudain réalisé qu’elle était passée à côté de toutes les étapes de la vie de sa nièce.

« Papa m’a dit qu’il est prêt à t’envoyer un billet d’avion dès que tu le voudras, » lui a dit la nièce. Quelques jours après, elle rentrait à la maison.

Jason Berry, auteur de Render Unto Rome : The Secret Life of Money in the Catholic Church, habite en Nouvelle-Orléans (USA).

Voir en ligne : http://ncronline.org/news/accountab…