Jeudi 20 février 2014

Xavier Léger : « Comment les autorités de l’Église ont couvert les dérives de la Légion du Christ »

Alors que le journal Golias publie cette semaine une nouvelle interview de Xavier Léger, auteur du livre « Moi ancien légionnaire du Christ », avec le journaliste Bernard Nicolas (Ed. Flammarion), nous publions l’interview qu’il avait donné à ce même journal, en septembre 2013, lors de la sortie de son témoignage.

- Golias Hebdo : Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Xavier Léger : Un devoir de conscience s’est imposé à moi, et je n’avais moralement pas le droit de me taire. Il se trouve que j’ai été témoin de graves dérives sectaires… que j’ai ensuite réussi à décrypter, une fois sorti de l’emprise de la congrégation. Or ces mécanismes sont d’autant plus dangereux… qu’ils sont invisibles, comme toutes les manipulations mentales. J’ai compris par ailleurs que mes anciens compagnons étaient soit tenus au silence, soit trop abîmés pour parler, soit encore dans le déni. Alors j’ai décidé de sortir de mon mutisme et de faire ce témoignage. J’insiste sur ce point : j’ai écrit ce livre pour les victimes – passées, présentes et futures – des abus psychologiques, spirituels et sexuels de la Légion du Christ. C’est la raison fondamentale de mon ouvrage. Je n’ai pas l’intention de transformer l’Église : cela, je le laisse au Bon Dieu. D’ailleurs, pour dire la vérité, je ne crois plus vraiment que l’Église puisse se réformer.

- G. H. : Mais vous faites également partie des victimes…

X. L. : Mon histoire personnelle est assez particulière… Curieusement, j’échappe au profil type des membres de cette organisation. Et c’est d’ailleurs ce qui me permet d’avoir aujourd’hui une parole libre : tout d’abord, parce que lorsque je suis entré dans la Légion du Christ, j’étais déjà une vocation tardive : j’avais 22 ans, là où la plupart de mes compagnons de l’époque étaient entrés à 11 ou 12 ans, dans les petits séminaires de la congrégation. Ensuite, j’ai eu la chance d’avoir une enfance heureuse, une famille formidable et une expérience de vie normale avant d’entrer dans la Légion… Tout cela m’a permis de préserver une certaine liberté intérieure au sein même de la congrégation, pourtant extrêmement coercitive. Et puis, comme je l’explique dans le livre, j’ai vécu une expérience très forte lors des Journées Mondiales de la Jeunesse de Paris, en 1997. C’était lors du concert d’un groupe de « pop-louange », quelque chose s’est mis à brûler en moi… et j’ai compris que Dieu m’aimait, de façon inconditionnelle. Une expérience toute simple, mais qui brûle encore dans mon cœur, et qui m’a comme « immunisé » contre la spiritualité toxique du père Maciel. Aussi étonnant que cela puisse paraître, j’ai passé presque sept ans dans cette congrégation… en me demandant tous les jours : « Mais qu’est-ce que je fous là-dedans ? » Je me sentais étranger à cette spiritualité culpabilisante, volontariste et idéologique. Je vivais dans une contradiction permanente, car je ne voyais aucun lien entre le Dieu que j’avais rencontré aux JMJ et qui avait transformé ma vie et les discours fanatiques du père Maciel.

- G. H. : A vous entendre, on se demande même comment vous avez pu entrer dans une telle congrégation…

X. L. : Moi-même je continue à me poser parfois la question. Comment ai-je pu me faire tromper à ce point, alors que, très curieusement, j’avais eu des intuitions très justes dès le départ ? En fait, cela a été le concours de plusieurs facteurs, à commencer par le talent du légionnaire qui m’a « capté ». Par des mensonges, des demi-vérités, le jeu de la culpabilité et de la manipulation… il a réussi à pénétrer dans mon intimité, gagnant petit à petit du terrain, pour me conduire au noviciat.

A l’époque, j’étais à des années lumières d’imaginer qu’il s’agissait d’un sergent recruteur et qu’il avait du chiffre à faire ! Quand j’ai compris que j’avais été la proie d’un chasseur de tête, il était hélas trop tard : j’étais entré au noviciat, et pris dans les mailles d’un système pratiquant à haute dose la manipulation mentale. J’aurais dû partir en claquant la porte, mais je suis resté. J’étais inhibé par le fait que la congrégation des Légionnaires du Christ avait le soutien explicite du pape Jean Paul II et de la plupart des plus hauts responsables de l’Église. Cela m’impressionnait tant que je mettais mes doutes en sourdine, trouvant des excuses et des justifications pour faire taire ma conscience. Bien mal m’en a pris !

En fin de compte, le manque de jugement des autorités de l’Église, et principalement de Jean Paul II, m’a induit en erreur, comme des milliers de mes anciens compagnons. Sans cela, je ne serais jamais resté cinq minutes dans cette communauté dont le fonctionnement ressemble plus à celui d’une secte destructrice qu’à celui d’une communauté religieuse. J’insiste sur ce point : l’Église aurait dû nous protéger, et elle ne l’a pas fait. Ce sont les autorités de l’Église qui nous ont trompés. Leur faute est extrêmement grave.

- G. H. : Comment fonctionne le recrutement dans la Légion ?

X. L. : Environ la moitié des légionnaires du Christ qui sont envoyés en mission reçoivent le titre officiel de « recruteur vocationnel ». Au début de l’année, nous recevions un fichier Excel dans lequel nous devions mettre nos objectifs vocationnels : « Nombre de jeunes pour le petit séminaire, nombre de jeunes pour le noviciat », etc. Nous devions mettre à jour ce fichier tous les mois, et l’envoyer à la Direction Générale, à Rome.

En plus de cela, nous avions des réunions, plusieurs fois par an, avec l’ensemble des recruteurs vocationnels du territoire : chacun devait donner ses chiffres à voix haute devant les autres : « 3 sûrs, 2 en attente de l’accord des parents » « 4 sûrs, 1 en attente de l’accord des parents », etc.

L’ambiance de ces réunions, sous l’œil inquisiteur du « Directeur Territorial » - qui griffonnait les chiffres sur un petit carnet, pour donner de la matière à ce rituel pathétique - était glacial… Quand, pendant des années, on vous a assené l’idée que les fruits de votre apostolat sont le signe visible de votre sainteté personnelle… vous êtes prêt à tout pour avoir des bons chiffres. Dans les faits, j’ai fini par comprendre que les bons recruteurs n’étaient pas les plus saints, mais les plus manipulateurs : ceux qui n’hésitaient pas à faire du chantage affectif, à mettre les enfants dans des états d’euphorie, à jouer de leur aura de prêtres, en particulier sur les plus influençables, voire même à mentir aux familles…

- G. H : D’où vient l’immense fortune de la Légion ?

X. L. : Nous n’avons pas de chiffres exacts sur le montant total de la fortune amassée par la Légion du Christ depuis sa fondation, car la congrégation a une gestion opaque et se garde bien de dévoiler ce genre d’information au public. Pendant mes trois premières années, on me disait souvent que la Légion du Christ avait accumulé beaucoup de dettes pour construire ses nouveaux centres… et que c’est la raison pour laquelle nous n’avions pas les moyens de nous chauffer pendant l’hiver glacial (j’ai fait mon noviciat dans les Alpes italiennes). Du coup, je passais mon temps à demander de l’argent à ma famille ou à mes amis, pour financer l’achat d’une nouvelle soutane, par exemple.

On nous envoyait régulièrement pour participer à des tournées de recherche de fonds. Pour cela, nous avions une liste de gens qui avaient fait des dons à l’une de nos œuvres – sans savoir forcément que cela dépendait de la Légion du Christ – et il fallait arriver à se faire inviter chez elles… « pour les remercier ». Si le poisson mordait, nous allions chez ces personnes, et nous avions alors une demi-heure pour gagner leur amitié, et ouvrir leur porte-monnaie ! Je fais encore des cauchemars quand je pense aux situations extrêmement gênantes que j’ai vécues quand j’ai moi-même participé à ces tournées. Mon Dieu !

Mais la plus grosse partie de la fortune de la Légion du Christ vient de ses « grands bienfaiteurs ». Dès la fondation, le père Maciel a compris qu’il fallait prendre l’argent là où il se trouvait… Sa technique était simple : repérer des dames âgées, veuves, en état de faiblesse et très riches ; gagner leur amitié ; les mettre en état de sujétion ; si possible les isoler du reste de leur famille… et les soulager de leur héritage ! Il y a eu plusieurs cas, dont celui de Flora Barragan, au Mexique, qui était l’une des femmes les plus riches du pays, et qui a pratiquement fini sur la paille (et bien sûr, lorsqu’il eût fini de la plumer, le père Maciel a subitement arrêté de s’intéresser à elle !). Il y a également le cas de Mrs Mee, aux Etats-Unis, à qui la Légion du Christ a réussi à extorquer quelques 28 millions de dollars… Ce cas est particulièrement pathétique, parce que Mrs Mee est morte en 2008, et les supérieurs de la Légion n’ont bien sûr pas pris le soin de l’informer de la vérité sur les vicissitudes du père Maciel… Actuellement sa nièce est en procès aux États-Unis contre la Légion, afin de récupérer l’héritage.

- G. H : Comment la Légion a-t-elle réussi à avoir autant d’influence au Mexique et en Amérique latine ?

X.L. : La Légion du Christ a usé de la même technique que l’Opus Dei : elle s’est présentée comme un rempart contre l’infiltration de courants marxistes au sein de l’Église catholique. Ces dernières années, j’ai fait beaucoup de recherches afin de comprendre ce qui s’était passé.

J’ai notamment interrogé des religieux qui avaient travaillé sur le terrain : des jésuites et des spiritains, essentiellement… Voici ce que je peux dire : entre les XVIe et XIXe siècles, l’Église collaborait étroitement avec les institutions civiles, et formait notamment les élites des nations. Elle donnait une légitimité religieuse à la structure hiérarchique de la société.

Mais au début du XXe siècle, ce modèle a commencé à s’essouffler, à générer des effets secondaires très néfastes. En effet, les inégalités se sont accentuées, et l’apparition des moyens de communication – notamment la télévision – a permis aux pauvres de voir comment vivaient les riches : quand 5 % d’une nation vit dans l’opulence, et que les 95 % restants crèvent de faim, cela génère des tensions, des frustrations… et c’est cela le moteur de la corruption, comme l’explique très justement le cardinal dans le livre d’Olivier Le Gendre (Confessions d’un cardinal, éd. JC Lattès).

Le mouvement qu’on a appelé la « Théologie de la Libération » est né de la prise de conscience que l’Église ne devait pas se mettre « du côté des riches et des puissants » et devait même lutter pour une plus juste répartition des biens. Et cela, c’est un principe qui s’accorde très bien avec l’Évangile ! Mais certains penseurs ont commencé à parler de marxisme, et cela a provoqué des réactions de stupeur dans la société établie, comme dans les instances vaticanes. Le marxisme était pour principe une doctrine athée et idéologique !

A partir de là, la porte était grande ouverte pour Maciel et Balaguer, qui ont reçu la bénédiction officielle du Vatican pour reconquérir l’Amérique latine. Ce n’est pas un hasard si la Légion et l’Opus Dei se sont toujours présentées comme « les nouveaux jésuites » : manière de dire que les jésuites avaient trahi leur vocation… Pour la classe dirigeante du pays, c’était une bénédiction, puisque ces nouvelles communautés assuraient, au nom du Christ et de l’Église, le maintien d’un type de société très inégalitaire… Et c’est ainsi que la Légion du Christ n’a eu aucune peine à récolter les fonds pour créer des écoles et des universités dans lesquelles elle forme, entre autres, l’élite de la société mexicaine. Des écoles aux frais de scolarité prohibitifs, bien sûr…

- G.H. : Quel a été le déclic ? Le moment où vous avez décidé de sortir de la Légion ?

X. L. : Tant que j’étais dans les centres de formation, j’acceptais en serrant les dents, et en me disant « Je ne comprends pas, mais j’accepte ! ». Mais quand je me suis retrouvé en position d’apostolat, avec du chiffre à faire, et toute cette méthodologie nauséabonde… l’idée de devenir à mon tour un bourreau m’a fait sombrer jour après jour dans la dépression. J’étais tellement convaincu que la Légion du Christ était vraiment une œuvre de Dieu – parce que bénie et encouragée par le pape – que j’avais fini par accepter la triste idée qu’en partant, je me condamnais à aller en enfer. Et je l’ai assumé : oui, je préférais aller en enfer pour l’éternité… plutôt que de continuer à vivre dans cette infâme congrégation.

- G. H. : Comment ont réagi les légionnaires lorsque vous avez commencé à les dénoncer ?

X. L. : Je raconte cela en détail dans le livre. J’ai surtout reçu de nombreuses menaces. Ce n’était pas les légionnaires directement qui agissaient, mais des jeunes, dont certains anciens légionnaires, restés sous l’emprise de la congrégation. J’ai eu droit à des appels malveillants, jusqu’au milieu de la nuit, pour m’empêcher de dormir ; des insultes ; j’ai été inscrit sur des sites de rencontre avec des profils de pervers sexuels…

A une certaine époque, on m’inscrivait à des newsletters pornographiques à chaque fois que je publiais un nouvel article. Et je dois dire que devant la violence de ce déchaînement de haine, j’ai eu peur pour ma vie.

- G. H. : Que représente la Légion du Christ dans l’Église, aujourd’hui ?

X. L. : Elle est très influente, même si on ne s’en rend pas toujours compte, parce que son action est discrète, et souvent souterraine… L’un de ses champs d’action principal est concentré à Rome, où elle possède sa Direction Générale, ainsi que son Centre d’Études Supérieures : un centre grandiose, conçu comme une véritable machine à séduire les autorités de l’Église. Les légionnaires y invitent régulièrement des évêques et des membres de la Curie romaine. Tout est très bien pensé. Cela commence généralement par une célébration eucharistique, qui est déjà une démonstration de force : célébrer une messe pour 300 séminaristes en soutane, archi-disciplinés, c’est très impressionnant ! Ensuite, on invite les visiteurs à dîner avec la communauté… où ils sont accueillis comme des rois. Et puis, à la fin du repas, l’orchestre des légionnaires – qui mobilise une quarantaine de religieux – offre un petit concert en l’honneur de leurs hôtes. Lorsque le cardinal Ré, sous l’impulsion de Jean Paul II, a décidé d’organiser en 2001 une session de formation pour les nouveaux évêques, c’est le centre des légionnaires qui a été choisi… et la raison qu’on nous donnait, en interne, était que le pape « voulait que les évêques voient le miracle »… Les légionnaires sont ainsi devenus l’exemple à suivre, celui que le Vatican montrait à tous les évêques du monde : ce qu’on veut pour l’Église, c’est ça !

Cette session est une bénédiction pour la Légion : parce que grâce à elle, les légionnaires ont réussi à sympathiser avec un grand nombre d’évêques, et à s’introduire dans leurs diocèses. Puisque cette session a lieu tous les ans, avec une bonne centaine d’évêques à chaque fois, je pense que plus de la moitié des évêques actuels de l’Église catholique ont été formés chez les légionnaires du Christ. Mais il y a aussi les sessions de formation pour les cadres dirigeants de séminaire. Jean Paul II avait demandé au père Maciel de former les formateurs des séminaires diocésains. Une mission extrêmement importante, destinée à « aider » les diocèses du monde entier. Évidemment, quand on connaît la vacuité du système de formation légionnaire… une telle mission laisse songeur. Qu’est-ce que des légionnaires, qui vivent dans une bulle, complètement séparés des réalités du monde, dans un système idéologique et une spiritualité fumeuse… peuvent bien apporter à des futurs formateurs de séminaires ?

Encore aujourd’hui, on retrouve dans cette session toute l’ancienne garde rapprochée du père Maciel ! D’après les derniers prospectus, la session est aujourd’hui dirigée par le père Hector Guerra, ancien « Directeur Territorial » en Europe, qui – entre autres choses - a étouffé plusieurs affaires de pédophilie en France et en Espagne. Ce type devrait être en prison, et il est responsable d’une session de formation pour les formateurs de séminaires catholiques ! Ensuite, il faut savoir que la Légion du Christ contrôle une bonne partie de l’information dans l’Église, notamment grâce à son agence de presse, Zénit.

- G. H. : Vous accusez Benoît XVI d’avoir diligenté une fausse enquête…

X. L. : En fait, je l’ai d’abord défendu, et même avec conviction. En tant que catholique, il me semblait normal de défendre le pape. Comme beaucoup, j’étais persuadé qu’il était l’homme de la situation, qu’il allait nettoyer les écuries d’Augias… Quand l’affaire a éclaté dans les médias, j’étais le seul ancien légionnaire à parler à visage découvert en France, et mon blog a naturellement servi de source d’informations pour la plupart des médias catholiques. Les faits sur Maciel étaient tellement graves, et énormes… que je crois que tout le monde se disait : « Benoît XVI va agir. Il ne peut pas être assez malhonnête pour étouffer un tel scandale ! ». Mais on s’est tous trompé. Quelle n’a pas été ma stupeur, et ma déception, quand j’ai compris – preuve après preuve – qu’il était en fait l’une des pièces les plus sombres du puzzle ! Ces accusations sont graves, je le sais, mais les faits sont là, hélas. J’en ai perdu le sommeil ; j’ai pris vingt kilos, je me suis mis à fumer, à sombrer dans la dépression… je me sentais trahi. Comme une femme qui aurait été abusée pendant des années, et qui arrive au tribunal avec confiance, persuadée que la justice lui sera enfin rendue… mais qui découvre, au cours du procès, que le juge est de mèche avec son bourreau et que le procès est truqué.

Voilà. C’est comme ça que j’ai vécu cette fausse visite apostolique. Benoît XVI a été en dessous de tout dans cette affaire, c’est le moins qu’on puisse dire.

- G. H. : Êtes-vous sûr de ce que vous avancez ? C’est extrêmement grave…

X. L. : J’avais envoyé un dossier à l’évêque chargé de la visite en France, Mgr Blazquez, et il m’avait répondu qu’il me contacterai lors de son passage à Paris. J’avais pris une année sabbatique afin de me rendre disponible pour cette visite, entre autres raisons. Je lui avais également envoyé une liste de personnes qui désiraient le rencontrer. Il s’agissait d’autres anciens légionnaires, ou consacrées, ou encore quelques familles affectées. Et bien sûr, personne n’a jamais été contacté. Et puis un jour, j’ai appris que Mgr Blazquez était venu à Paris, qu’il avait visité les centres de la Légion… D’après les témoignages que j’ai reçus, il aurait expliqué à tous les religieux que le Pape voulait sauver la Légion et que l’Église reconnaissait son charisme. C’est tout simplement incroyable ! On voit bien que les visiteurs ne sont pas venus pour faire une enquête, mais pour empêcher les légionnaires de s’en aller. Les conclusions de l’enquête avaient été décidées avant l’enquête elle-même ! Je connais un légionnaire qui était à ce moment là en France. Il allait très mal, il était au bout du rouleau et espérait juste quelques paroles de consolations, mais l’évêque l’a pratiquement menacé : « Non, non, non : vous ne devez pas quitter le navire, malheureux ! Le pape a besoin de vous pour re-fonder la Légion ! ». C’est écœurant. Le simple fait que rien n’ait été arrêté pendant le temps de l’enquête montre bien que Benoît XVI n’avait pas pris acte de la gravité de la situation. Quand vous découvrez que le fondateur (le Père Maciel) de l’une des congrégations les plus influentes au Vatican est un criminel sans scrupule, un violeur d’enfant, un drogué, un manipulateur, apostat, polygame, j’en passe et des meilleurs, la première chose que vous faites, c’est de tout arrêter : les ordinations, le recrutement… et vous faites une véritable enquête. On ne laisse pas entrer des nouvelles recrues dans une communauté dont on a toutes raisons de penser qu’elle a des dysfonctionnements graves ! On n’ordonne pas des séminaristes dont on a toutes les raisons de penser qu’ils n’ont pas cheminé librement ! On nage en plein délire…

- G. H. : Depuis quand Joseph Ratzinger savait-il toute la vérité sur le Père Maciel ?

X. L. : Dans les années 1990, les victimes du Père Maciel ont commencé à se mettre en contact et à tenter de se faire entendre par le Vatican. En vain. Ils ont bien essayé de passer par les voies officielles, notamment par le nonce apostolique, Mgr Justo Mullor, mais ils ont hélas bien vite compris que ce dernier était trop intéressé par sa carrière personnelle pour risquer de les aider. Alors ils se sont tournés vers la presse. Le scandale a commencé à éclater en 1997, dans un journal américain, et le cardinal Ratzinger a nécessairement été informé. A cette époque, cela faisait déjà seize ans qu’il était à la tête de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF) : difficile de croire qu’il n’avait jamais reçu d’autres accusations sur Maciel, ou sur le fonctionnement sectaire de la Légion du Christ. Ensuite, à la fin de l’année 1998, les victimes du Père Maciel ont déposé une plainte canonique à la CDF. D’après le Code de Droit Canonique, le crime « d’absolution du complice » n’était pas sujet à prescription. Cette plainte rassemblait de nombreux témoignages, accablants, et avait été apportée directement par les victimes aux bureaux de la CDF. Mais le cardinal Ratzinger a refusé de traiter ce dossier. Il y a des témoignages, notamment celui d’Alberto Athié, un prêtre mexicain qui a pris la défense des victimes du père Maciel – et a dû quitter le sacerdoce à cause de cette affaire – montre clairement que le cardinal Ratzinger a fait le choix de ne pas traiter ce dossier, bien qu’étant au courant de la gravité des accusations. Très curieusement, le cardinal Ratzinger a procédé à des modifications dans le Code de Droit Canonique, qui ajoutait une prescription au délit « d’absolution du complice », avec effet rétroactif. Comme par hasard ! Ce qui est à peine croyable, c’est qu’il ait pu laisser des milliers de légionnaires et de membres du Regnum Christi (l’association des laïcs) adorer leur fondateur pendant plus de dix ans, sans pratiquement rien faire ! Cette irresponsabilité fait froid dans le dos !

- G. H. : En 2006, Benoît XVI a quand même demandé à Maciel de se retirer…

X. L. : La sanction de 2006 était une tapette sur les doigts du père Maciel. D’ailleurs, ce dernier n’a jamais obéi à la sanction. Quand on regarde l’histoire avec un peu de recul, on comprend que Benoît XVI n’a pas pris cette sanction pour punir Maciel, mais parce qu’il ne pouvait plus continuer à étouffer le scandale. Il voulait protéger la Légion du Christ… alors il a joué la partie de façon très diplomatique.

- G. H. : Certains disent que Maciel était trop vieux pour qu’on lui fasse un procès. Il serait mort avant la fin…

Je répondrais plusieurs choses… D’abord qu’il est très dommage que Benoît XVI ait attendu 2006 pour commencer à agir. Il aurait lancé une procédure en 1998, cela n’aurait posé aucun problème… et cela aurait certainement permis à un certain nombre de personnes (moi inclus) de ne pas entrer dans cette congrégation luciférienne. Ensuite, que le père Maciel a passé sa vie à échapper à toute justice. Un procès aurait été d’abord, pour Maciel, l’occasion de se confronter une fois dans sa vie à la justice, et peut-être de se repentir. Il arrive parfois que des criminels se repentent lorsqu’ils sont confrontés à la justice des hommes. Quelque part, je ne peux m’empêcher de me demander si Benoît XVI n’a pas privé le Père Maciel de la possibilité de sauver son âme ! C’est terrible ! Enfin, que la justice ne sert pas uniquement à condamner les coupables : elle sert faire la vérité, afin que les victimes puissent être reconnues comme victimes. C’était d’ailleurs le point le plus important pour les victimes de Maciel, lesquelles avaient été traînées dans la boue pour avoir osé dénoncer les abus qu’ils avaient subis dans leur enfance !

- G. H. : Certains journalistes affirment que Benoît XVI a eu, au contraire, un comportement exemplaire dans cette affaire…

X. L. : Certains journalistes se sont laissés enfumer. D’autres – et, pour moi, c’est encore quelque chose d’assez mystérieux – ont manifestement pris le parti de cautionner le mensonge. Je dois dire que j’ai été particulièrement stupéfait de découvrir la versatilité de la presse catholique, qui dans un premier temps s’était intéressée à moi et n’hésitait pas à m’encenser (J’ai gardé tous leurs messages !)… mais lorsque j’ai compris que Benoît XVI mentait et que je l’ai dit sur mon blog, je suis devenu infréquentable, du jour au lendemain ! C’est intéressant, car vous voyez par là que les médias catholiques, dans le fond, ne cherchent pas à défendre la vérité quand elle est piétinée, comme on pourrait l’espérer de la part de personnes professant l’Évangile, mais plutôt à défendre l’Église, de façon pratiquement compulsive. Certains n’hésitent pas à induire leurs lecteurs dans l’erreur. Dans quel Évangile Jésus nous enseigne-t-il à mentir pour protéger l’Église ? Si tous les médias catholiques avaient eu le courage de dénoncer les manipulations de Benoît XVI… le pape aurait peut-être ouvert les yeux, et compris son erreur ! J’aimerais ici saluer le courage de la revue Golias. Je dois avouer, parce que c’est la vérité, que c’est la seule revue francophone à avoir eu le courage de dénoncer depuis le début les dérives de la Légion, comme celles de l’Opus Dei, des Béatitudes ou de la Communauté Saint Jean.

- G. H. : Ne pensez-vous pas que l’Église ait réussi à assainir la Légion, aujourd’hui ?

X. L. : Non. Il n’y a pas eu de diagnostic, donc il ne peut pas y avoir de guérison. Et toutes les informations que nous recevons régulièrement sur l’état actuel de la congrégation nous le confirment jour après jour. Les changements sont d’ordre cosmétique. Sur le fond, rien n’a changé. Et puis, dès qu’un légionnaire commence à poser des questions ou à demander des changements, il est menacé, envoyé en mission, ou expulsé de la congrégation. La bonne vieille méthode de Maciel est encore à l’œuvre. On ne soigne pas un cancer avec des aspirines.

- G. H. : Espérez-vous faire réagir l’Église, grâce à votre témoignage ?

X. L. : Ce serait merveilleux, mais je dois vous avouer que j’ai fait le deuil de cette idée. Ce n’est pas à moi de sauver l’Église. Cela, je le laisse au Christ ! Tout ce que je sais, c’est qu’on ne construit pas l’Église sur des mensonges, et que dans cette affaire là, l’Église s’est profondément fourvoyée, conduisant dans sa folie des milliers de vies humaines dans des situations dramatiques. Ce qui m’intéresse, ce sont les victimes.

- G. H. : La suite des événements ?

X. L. : Je veux tourner la page. J’ai accompli mon devoir de conscience. Maintenant, je veux pouvoir vivre, et enfin penser à autre chose. Ce devoir de conscience m’a coûté très cher : voilà quatre ans que je passe trois, quatre, cinq heures par jour à m’occuper de cette affaire, bien ingrate. Je n’y ai jamais rien gagné, outre des menaces et des insultes. J’y ai laissé beaucoup de larmes, de sueur, et même de l’argent… à un moment où je devrais pourtant travailler sans relâche pour reconstruire ma vie. J’ai fait tout ce travail par devoir, parce qu’il fallait que je le fasse, mais aujourd’hui je n’en peux plus. Alors j’ai pris la décision de tout arrêter : les sites internet, les forums, les congrès, etc

Vos réactions

  • Yohannah 9 avril 2016 15:05

    Comment va le prêtre Xavier Léger aujourd’hui ? Je lui souhaite beaucoup de courage et bonne chance ds sa vie. Je doute que son combat soit vain… Tout combat mené, avec la grâce de Dieu porte ses fruits. Tjrs.

    Mais il y a une phrase qui m’a interpellée : « oui, je préférais aller en enfer pour l’éternité… plutôt que de continuer à vivre dans cette infâme congrégation. »

    Ça veut dire quoi ? Que quitter le ministère, c’est un péché qui mérite l’enfer ?