Lundi 11 mars 2013

A propos des techniques de manipulations mentales dans la Légion du Christ

Cet article analyse la vie quotidienne des Légionnaires du Christ à la lumière de certaines caractéristiques propres aux groupes usant de techniques de manipulation mentale. L’étouffement de la réflexion critique, l’utilisation abusive de techniques de méditations lénifiantes, la multiplication de règles scrutant chaque aspect de la vie quotidienne, le contrôle des informations entrantes et sortantes, le tout successivement analysé par l’auteur, étaye la thèse selon laquelle la Légion du Christ exerce une emprise excessive sur la pensée, les émotions et les comportements de ses membres.

Par J. Paul Lennon, STL, MA

Savoir par expérience ou simple réflexion que la doctrine et les pratiques de la Légion du Christ contiennent des « éléments inquiétants » est une chose. Écrire à propos de ces préoccupations de façon objective et « scientifique » en est une autre.

L’apparition d’une littérature relative aux sectes, aux mouvements sectaires et aux nouvelles religiosités a été pour moi, et pour d’autres anciens légionnaires, une grande révélation.

En 2003, la Fondation Famille Américaine (devenue aujourd’hui l’ICSA : International Cultic Studies Association / Association Internationale d’Etudes sur les Sectes) m’a invité, avec mon collègue Juan Vaca, à discuter de nos expériences dans la Légion du Christ, au cours de leur Congrès, le 18 octobre 2003, à Hartford, dans le Connecticut (Cf. l’introduction du Dr. Michael Langone (i)). Cette opportunité m’a encouragé, avec quelques autres membres de REGAIN, un jeune organisme d’écoute et de soutien pour anciens membres de la Légion du Christ et du mouvement Regnum Christi, à explorer plus profondément les effets que cette congrégation a pu avoir sur nous, de façon plus objective encore et avec plus de recul que j’ai pu le faire à travers les témoignages, les réflexions et les essais que j’ai écrits au cours des quinze dernières années. Le résultat en est cet essai, au vrai sens du terme c’est à dire laissant prévoir ultérieurement des études plus approfondies, plus affûtées en la matière.

Mon point de départ est le document, désormais classique, développé par le Dr Michael Langone et récemment étoffé par le Dr. Janja Lalich, qui s’intitule : « Liste de vérification des caractéristiques sectaires » (Checklist of Cult Characteristics). Je vais me concentrer sur trois de ces caractéristiques, et tenter de montrer comment elles interviennent dans la Pensée et l’Action de la Légion du Christ. Une quatrième caractéristique, tirée des écrits de Steven Hassan, viendra compléter cette étude. L’article affirme que la combinaison et interaction de ces quatre facteurs permet de conclure à un degré alarmant d’emprise sur les esprits des adeptes. (ii)

Première caractéristique

Les réflexions critiques, les doutes et toute forme de dissidence, sont découragées, voire punis

Dans la version originale d’un témoignage que j’ai écrit il y a quelques années, intitulé « Moi et Maciel » pour le site Internet de Unity Publishing (iii), je me suis décrit comme quelqu’un « curieux de nature ». Ce trait de caractère, dont je n’étais pas encore conscient quand je suis entré dans la Légion du Christ, vouait ma carrière de légionnaire à l’échec, dès le départ. Si j’avais été informé de la clause interdisant de poser des questions dans la doctrine légionnaire, je me serais peut-être épargné (à moi-même et à d’autres) bien des peines. Par « poser des questions », je veux simplement dire que j’aurais voulu avoir la possibilité de demander : « Pourquoi telle chose », « Pourquoi la Légion le veut-elle ainsi », « Pourquoi nous ne pouvons écrire à notre famille qu’une seule fois par mois » ? etc… Après avoir rejoint la Congrégation, j’ai réalisé progressivement que la Légion avait un « style » bien à elle, qui impliquait une obéissance aveugle aux Supérieurs, une interdiction de douter de sa doctrine, de sa méthodologie, supposant une pleine adhésion au concept de légionnaire…« unique façon d’être » tirée des Constitutions, des Règles et Normes, des Instructions et nombreux autres préceptes contenus dans ce que nous appelions à l’origine, les Épitomés et Traditions de la Légion du Christ.

Le voeu de renoncer à toute forme d’esprit critique

Outre les règles écrites, la Légion du Christ applique un certain nombre de principes implicites et sous-jacents, tels que :

  • Ne jamais mettre en cause les façons de faire de la Légion et ce que vos supérieurs vous demandent ;
  • Ne jamais exprimer des doutes de façon publique ou privée ;
  • Ne jamais autoriser des dissensions.

Ces principes, qui mis ensemble représentent le style de vie de la Légion, sont minutieusement exprimés et renforcés par les Voeux Privés (Los Votos Privados) : « Ne jamais remettre en cause la personne ou les actions du Supérieur, et prévenir le Supérieur dès que vous avez remarqué quelqu’un faisant cela » (iv). Ces voeux privés (au pluriel) parce qu’il y en a un autre : celui de ne jamais chercher à obtenir de poste de gouvernance, sont prononcés dans un endroit privé, juste après que le religieux ait prononcé ses voeux de Pauvreté, de Chasteté et d’Obéissance. Cette interdiction de facto supprime d’un seul coup toute forme de remise en cause, de questionnement, et, ultimement, l’exercice même de ses facultés critiques. Selon l’esprit de ce voeu, le fait d’exprimer des doutes sur les ordres d’un Supérieur ou sur la Légion elle-même, est une transgression inacceptable. Alors que je réfléchis sur mon expérience personnelle dans la Légion du Christ, me souvenant des combats que je menais contre mes doutes et mes questions, me demandant pourquoi le fait d’avoir des doutes et de poser des questions était quelque chose de tabou, j’ai fini par comprendre que la Légion possède une sorte de dogme sous-jacent, qui pourrait être résumé de cette façon (en mes termes) :


« Le chef a été choisi par Dieu comme instrument pour fonder cette institution qui est le meilleur moyen de salut éternel possible aujourd’hui sur Terre. Directement inspirés par Dieu, ni le chef fondateur, ni l’institution elle-même, ne peuvent se tromper. Ils ont toujours raison, et savent toujours ce qui est bon pour les Légionnaires et les membres du Regnum Christi, dans toutes les circonstances de leur vie et ce, jusque dans les moindres détails. En douter équivaudrait à manquer de foi, offenser Dieu Lui-même, qui a inspiré le fondateur et son œuvre divine. »

Il n’est pas permis de douter et de poser des questions. Découragé par la direction, tout dissentiment peut être un motif de mise à l’écart immédiate, d’exil ou d’exclusion. L’injonction : « Ne pose pas de questions, n’aie pas de doutes et renonce à toute forme de désaccord » fait partie intégrante de la vie du légionnaire. L’acceptation de ce principe fait partie intégrante de l’entière « allégeance » à la Légion, but ultime du processus de formation. On ne devient pas Supérieur sans cette marque d’intégration.

Réprimer les doutes

Un membre doit être sur ses gardes contre toute forme de doute, que ce soit à propos de son appel, de la Légion, ou des jugements ou actes de ses Supérieurs. Il doit en bannir l’éventualité même, comme il devrait le faire avec des pensées mauvaises ou « impures ». S’il permettait à de telles questions de rester dans son esprit, le doute pourrait s’insinuer et le conduire à critiquer ouvertement. Ce sont les questionnements intérieurs qui conduisent à des questionnements exprimés et forment de potentiels désaccords.

Dans ses relations interpersonnelles, un membre ne doit jamais partager ses doutes avec d’autres membres, car cela pourrait devenir contagieux et entrainer d’autres membres dans cette voie. Il serait alors coupable de « scandaliser » ses frères, péché gravissime entre tous.

Obéissance et confiance

En tant que co-fondateurs, les membres avaient également le « privilège » d’entretenir une correspondance régulière avec le Fondateur, Supérieur Général et Directeur Spirituel Général. Cela signifiait qu’il fallait lui écrire personnellement au moins une fois par mois. Ainsi, le légionnaire observant des règles, devait avouer ses doutes à son Directeur Spirituel (qui, au cours de mon expérience de vie à la Légion, était également le Supérieur). Le directeur/supérieur devait alors, en son temps, aider le membre à chasser ces tentations.

Quand le Père Maciel avait le temps, il se faisait fort de dissuader de ces doutes par le biais d’une lettre personnelle et/ou demandait aux Supérieurs de prendre certaines mesures : changement de poste, déménagement, nouvelles responsabilités… afin de résoudre ce problème. Le sujet était rarement conscient du sens de ces recommandations.

Humiliations

Une caractéristique propre à la Légion consiste dans le fait que, dès le début, les supérieurs et les directeurs spirituels assurent aux nouveaux membres que leur vocation ou appel à la Légion est voulue par Dieu. En raison de cela, il est même arrivé que « Nuestro Padre », le père Maciel, considère l’humiliation comme le remède adéquat pour aider un membre doutant de sa vocation à la Légion :

Au cours d’une randonnée, tandis que l’un de mes camarades de classe s’entretenait avec le père Maciel, le recteur s’interposa dans la conversation et dit en espagnol : « Nuestro Padre, ce candidat potentiel a des doutes au sujet de sa vocation. » Le père Maciel répéta aussitôt à mon camarade ce que le recteur venait de lui dire. Imaginez alors la gêne ressentie par ce garçon qui sortait d’une conférence expliquant combien le fait de douter de sa vocation était mal. « Vous n’avez pas de doutes sur votre vocation, n’est-ce pas ? » enchaîna le père Maciel en espagnol, traduit par le recteur. « Ne savez vous pas que le Christ a besoin de vous ? »

Il semble même que la peur du doute et de la remise en question soit si forte au sein de la Congrégation, que le fondateur en est venu à censurer non seulement les questions relatives à sa doctrine mais également certaines demandes d’informations. Voici le témoignage de l’un des premiers membres américains :

Nuestro Padre m’avait surnommé « El Preguntón » (terme péjoratif, signifiant “celui qui pose des questions”). J’avais essayé, autant que possible, de lui poser des questions, à lui, qui était le Fondateur, afin de saisir au mieux le véritable “esprit” de la Légion, pensant qu’il risquait de mourir à tout moment… je me souviens avoir un jour posé une question lors de la première rencontre des Légionnaires et membres du Regnum Christi d’Espagne et du Mexique, qui avait lieu dans les environs de Madrid en 1973 ou 74. J’ai dit que, dans la Légion, nos méthodes donnaient parfois l’impression que la fin justifiait les moyens. Inutile de dire que cette question impliquant une forme de plainte « una pregunta tipo queja » (une forme de critique) n’a pas du tout plu à « Nuestro Padre ». Après, ce fut la disgrâce. On me mit à l’écart. Quoique je dise au père D., à Rome, c’était considéré comme mauvais (vi).

Fuite, mise à l’écart, exil

Le témoin dit encore :

« Ils m’ont envoyé de Madrid, Espagne à Tlalpan, Mexico City, pour le motif que j’avais des « problèmes psychologiques », ce qui signifiait que je n’étais pas suffisamment intégré dans la Légion. » L’auteur interprète ce changement de programme subit comme une sorte de punition, d’exil l’écartant du gros de sa formation à la Légion. Mes bagages ont été volés à la douane. J’ai pris cela comme un signe de Dieu. Tout ce que je désirais depuis un an et demi, ou plus, était de trouver quelqu’un qui me dirait que je n’avais pas la vocation. J’ai attendu Nuestro Padre pendant deux nuits de suite, sous la pluie, jusqu’après minuit. Il ne voulait pas me voir. Mais j’ai pu m’en aller.

J’avais déjà fait cette expérience. A une question adressée en toute innocence, en public, à propos de l’orthodoxie théologique de Teilhard de Chardin, j’avais obtenu la réponse suivante : « Nous ne permettrons pas de dissensions théologiques dans la Légion. Si vous voulez vous en allez, la porte est grande ouverte ! ». Ainsi, ce qui commençait comme une simple requête s’achevait par une menace d’exclusion de la congrégation.

Un autre questionnement sur l’attitude d’un Supérieur – qui avait sourit avec mépris en refusant ma demande de visite à ma famille – me valut ma première affectation dans les territoires de mission de Quintana Roo, peu après mon ordination, en 1969. J’avais révélé à Nuestro Padre, dans ma lettre périodique de Direction Spirituelle, que j’étais en désaccord avec lui. Bien que j’étais sur le point d’obtenir un diplôme universitaire en Administration de l’Education, je me voyais contraint d’accepter mon changement d’affectation contre mon gré, mes opinions et mon jugement personnel. L’étonnant dans la stratégie subtile du père Maciel, est qu’il donna une autre raison pour justifier ce changement d’affectation.

Il peut y avoir des punitions plus sévères de la part de la Légion, qu’une simple humiliation ou mise à l’écart pour une opposition manifestée publiquement. L’histoire suivante est l’un des nombreux évènements « publiques » dans l’histoire de la Légion, qui a été effacé ou ré-écrit. Par respect pour mon ancien confrère, je n’ai pas mentionné son nom.

Dans le témoignage auquel j’ai fait allusion je raconte comment, vers 1980, un éminent légionnaire, jadis provincial du Mexique, avait perdu son poste de Chancelier de l’Université Anahuac, après avoir exprimé une divergence d’opinion avec le père Maciel au sujet du recrutement à l’Université pour le Regnum Christi. En y repensant, je me rends compte que toute cette affaire déployée en présence d’un important groupe de prêtres et d’autres religieux, pouvait bien avoir été un coup monté pour piéger le chancelier imprudent. Le père Maciel avait préparé le terrain de la confrontation en se joignant aux recruteurs de façon à présenter le chancelier sous un mauvais jour : sentant que ses compétences étaient menacées, il mordit à l’hameçon et se mit à se disputer avec le fondateur. Peu de temps après, il perdit son poste et n’obtint plus jamais de poste important dans l’organisation. Il vécu le reste de sa vie en exil, dans une petite maison à Mexico, accompagné de quelques autres prêtres de son époque.

La culpabilité, et si nécessaire, une « flagellation verbale »

La technique visant à faire disparaître les doutes en tout genre, la suppression des questionnements, et le rejet de toute ambiguïté ne se cantonne pas au Père Maciel, comme il ressort du témoignage d’Andrew Boyd. Lorsqu’Andrew s’est rendu compte que la Légion n’était pas sa voie, le Supérieur de la maison a réagi en essayant de le culpabiliser. Voici ce qu’Andrew raconte :

Je m’en souviens très bien. Alors que j’étais en train de dîner, le Recteur a franchi la porte et me désignant, m’a fait signe de le rejoindre dehors. « Alors, Andrew, comment allez vous ? » dit-il de sa voix forte. « Bien, père. Pourquoi cette question ? » « Eh bien, c’est juste que l’un de vos frères semble un peu préoccupé pour vous, parce que vous semblez ne pas vouloir aller de l’avant dans votre vocation. Est-ce vrai ? » « Oui, père, j’ai compris que je n’étais vraiment pas en paix ici, et je ne pense pas… » Il m’a coupé. « Alors, rentrez chez vous ! » cria-t-il, jetant le ballon de football à bas le sol. « Partez en vacances, et ne revenez plus ! Si vous continuez à douter, vous ne pourrez jamais être légionnaire ! Et maintenant, récupérez cela ! » dit-il en pointant le ballon de football qu’il venait de jeter. « Le père X. m’avait bien dit de ne pas vous laisser entrer dans la congrégation. Il m’avait dit : « Non, père, ne le laissez pas entrer, c’est un jeune trop orgueilleux. ». Mais moi, j’ai cru en vous, Andrew ; je voulais vous laisser votre chance. Comment avez vous pu me manquer autant de respect ? Me mentir, à moi ? Y-a-t-il une seule personne dans votre vie, à part votre famille, qui a essayé de vous aider autant que je ne l’ai fait ? Je suis très blessé de voir que vous m’avez menti pendant tout ce temps. »

La discussion dura pendant des heures, l’un criant plus fort que l’autre. La communauté, qui était dehors, en train de faire le Chemin de Croix, entendait tout. J’ai essayé de lui expliquer que le problème ne venait pas de moi, mais il refusait de m’écouter. Il finit par abandonner, et je me suis senti gêné pour lui. Je peux dire qu’il était bouleversé. Je sais qu’il voulait que je reste, surtout depuis qu’il avait réussi à me faire entrer au noviciat…

Deuxième caractéristique

Des pratiques psychodysleptiques altérant l’état de conscience (comme la méditation, les chants, le « parler en langues », les séances de dénonciation et les travaux habituels) pratiqués à l’excès, servent à éliminer les doutes subsistants sur le groupe et sur ses responsables.

Quand j’ai lu pour la première fois cette caractéristique, prenant pour exemples le fait de « chanter ou de parler en langues, les séances de dénonciation, le travail quotidien habituel », de prime abord, je l’ai récusée, pensant que cela allait trop loin. Pourtant dans un second temps en y réfléchissant, il m’a semblé qu’une brève analyse pourrait bien s’avérer nécessaire.

Une méthode de méditation clairement définie pour tous les membres

Curieusement, le problème de la Légion avec la méditation n’est pas ce qu’un américain d’aujourd’hui pourrait imaginer et même un écrivain, fût-il aussi perspicace et expérimenté que Margaret Singer, serait totalement hors sujet. Dans la discussion intitulée « La méditation n’est peut-être pas bonne pour vous » (Cults in Our Midst (viii)) elle mentionne certaines techniques de méditation qui, pour un ancien légionnaire ont quelque chose d’exotique, de passionnant et de moderne. Les anciens légionnaires en effet, se plaignent paradoxalement de la rigidité répétitive infligée à une méthode de méditation unique, prescrite pour tous. Les plus grands dangers que les légionnaires de ma génération ont expérimenté à travers la méditation n’était pas, comme le stipule M. Singer : « des étourdissements, des pertes de repères sensoriels, des crises d’angoisse, des états de conscience modifiés, des pertes de mémoire, la sensation de dépasser les limites, des rafales d’émotions inappropriés, des convulsions ou des hallucinations visuelles. » L’ennui et l’abêtissement peuvent produire les mêmes effets de prostration. La Légion prescrit à ses membres une méthode uniforme de méditation « discursivo-affective ».


Le déroulement de la prière peut être discursivo-affectif. Cette forme cérébrale de prière consiste à pénétrer, avec l’intelligence (« desentrenar con la inteligencia »), au cœur d’une idée ou d’un principe fondamental de la vie, pour l’approfondir et se l’approprier. Ce n’est pas un pur exercice intellectuel. C’est une réflexion ressentie jusqu’au tréfonds à la lumière de la foi, sur le mystère de sa vie personnelle dans la perspective divine. Cet approfondissement volontaire doit mettre en mouvement la volonté qui permet à l’âme de s’unir à Dieu et lui exprimer son amour, le remercier de ses bienfaits, lui demander de l’aide, reconnaître sa condition de créature pécheresse, se donner avec confiance, jusqu’à culminer dans la conversion du cœur ou dans la décision de vivre dorénavant en accord avec la vérité contemplée dans la lumière de Dieu (ix).

Voilà ce que le Père Maciel – ou son scribe – écrit dans les Principes et Normes de la Légion du Christ. Notez la façon typiquement légionnaire de nier l’évidence, ou de dire le contraire de ce qui vient d’être signifié, à savoir que « ce n’est pas une activité purement intellectuelle. »

Pour les Légionnaires, la méthode dite « discursivo-affective » est nettement plus discursive qu’affective. En fait, elle apparaît plus comme un effort éreintant que la volonté impose à l’intellect, aux émotions et à l’imagination, et qui annihile en définitive, toute créativité personnelle. Un légionnaire voit la prière comme un moyen de plus de se forcer à accomplir la Volonté de Dieu, qui est manifestée de façon infaillible dans les Règles Légionnaires et à travers les ordres de ses « Supérieurs légitimes »

La prière est une pratique routinière pour ancrer dans mon esprit la mystique de la Légion à savoir que Dieu a choisi le Père Maciel de toute éternité pour fonder cet ordre, appelé plus tard « mouvement ». La volonté de Dieu se manifeste de façon infaillible à travers les ordres et même les désirs de mes Supérieurs légitimes. La méditation est le moyen par lequel le Saint Esprit me convainc de cette vérité, indubitable. Mon expérience personnelle de la méditation s’est avérée transformée en un exercice sans vie, une source de confusion, sonnant le glas de ma vie de prière. Aucun de mes Directeurs Spirituels ne m’a jamais suggéré d’essayer d’autres façons de prier. Et si j’ai appris d’autres méthodes, ce fût à titre purement abstrait.

Un flux constant d’activités, de rituels et de prières

Le rythme de vie quotidienne du Légionnaire consiste en un flux incessant d’activités de prières et de rituels, destinés à le maintenir dans un état constant d’enthousiasme vis-à-vis de sa vocation à la Légion. Il commence sa journée en se levant au cri de ralliement : « Christ, notre Roi ! », auquel il répond automatiquement à moitié endormi : « Que ton Règne vienne ! » Il se précipite sous la douche et doit se dépêcher pour arriver aussi tôt que possible à la chapelle, pour commencer les prières du matin, qui sont récitées en chœur avec le directeur de chapelle. Il retourne ensuite dans sa cellule ou sa chambre, s’abîmer dans une méditation assoupissante de cinquante minutes qui se termine par un examen de la méditation de dix minutes. Ensuite, il est temps d’aller à la messe, observant encore toute une série de réponses rituelles récitées en chœur.

Un Légionnaire doit être tout le temps occupé, et jamais oisif (« desocupado ») ; Il ne doit jamais laisser son esprit, son cœur ou ses mains, vides selon l’adage : « des mains oisives font le travail du démon ». Le monde, la chair et le démon sont tout le temps en train d’assaillir le Légionnaire… c’est pourquoi il doit toujours être sur ses gardes, occupé soit à travailler ou à prier – ce qui revient à dire « à réciter des prières ». Le Légionnaire doit accomplir de nombreux « actes de piété » pendant la journée, qui l’aident à rester occupé mentalement. Les dix-sept « moyens quotidiens pour cultiver la vie spirituelle », déjà ébauchés dans les Constitutions (x), sont développés ensuite dans les Principes et Normes de la Légion du Christ (PNLC) (xi). Chaque semaine, le Légionnaire doit également utiliser dix autres moyens, qui culminent avec la Direction Spirituelle (xii). D’autres exercices encore, des examens de conscience et des prières sont prescrits mensuellement ou annuellement. Il faut ajouter à cela, le fait que la formation légionnaire et que la vie apostolique supposent un rythme effréné, une pression constante en sus du travail de routine. C’est ainsi qu’il ne reste pratiquement aucune place pour une vie spirituelle personnelle, aucune place pour le doute non plus.

Dans le cycle hebdomadaire, trois activités contiennent d’éventuels éléments de « dénonciation » : le bilan d’équipe, la « rencontre avec le Christ », et la Direction spirituelle. Le premier est une version remaniée de la tradition monastique de « correction fraternelle ». Dans les maisons et les communautés légionnaires dans lesquels se trouvent suffisamment de membres, la communauté est divisée en « équipes » pour différentes activités. Une fois par semaine, chaque équipe se retrouve pendant une heure pour accomplir son « bilan » : « les membres s’accusent les uns les autres des défauts respectifs qu’ils ont observés (pendant la semaine), et analysent l’état spirituel et apostolique de l’équipe. » (xiii) Bien que les Principes et Normes soulignent la nature charitable de cet exercice, « les membres doivent accepter les observations faites par d’autres, sans chercher à se justifier ou à donner des explications, à moins qu’ils aient des raisons sérieuses. » (xiv)

La "Rencontre avec le Christ", une sorte de réflexion en équipe sur l’Evangile, avec un aspect pratique dirigé vers l’apostolat, contient également des éléments d’accusation publique. A un certain moment, en effet, les membres de l’équipe sont invités à réviser leur « feuille d’engagement » (xv) (Hoja de compromiso – c’est-à-dire : liste d’engagements spirituels) et ensuite, sans faire d’autres commentaires, avouer devant les autres s’ils ont ou non, accompli chaque point.

Il n’y a jamais de place pour des questions, une discussion éclairée, une critique positive sur les règles ou la structure de l’ordre.

Quel type de Direction Spirituelle ?

On pourrait penser que la Direction Spirituelle donnerait aux membres le moyen de surmonter le problème existant de la rigidité de la prière ainsi que celui du sentiment d’urgence et de stress permanent, grâce à un échange en confiance avec le guide spirituel… Si les numéros d’introduction de la partie concernant la Direction Spirituelle mettent bien l’action de l’Esprit Saint au centre de la scène, (xvi) le choix même du terme de direction, plutôt que d’accompagnement en dit long. Les normes, qui deviennent rapidement concrètes et pratiques, donnent au directeur un grand pouvoir pour « diriger » le « dirigé », considéré idéalement comme une personne docile. Le dirigé n’est pas supposé poser des questions. Il n’y a pas de place pour parler de ses doutes, ses goûts personnels, ses désirs, ses idées ou autres choses ambigües. Tout est clairement exposé dans les Constitutions, ainsi que dans les lettres et conférences de Nuestro Padre : la Direction Spirituelle est un moyen supplémentaire pour mettre en œuvre le plan de Dieu sur la vie des légionnaires.


D’après les Principes et Normes de la Légion du Christ, « une bonne direction spirituelle présuppose, en outre, de la part du dirigé :

1. Une docilité prompte et simple, pour écouter et suivre les conseils du Directeur, sans chercher à le conduire subtilement à lui faire prendre des décisions selon ses propres désirs et ses goûts personnels. 2. La persévérance sur le chemin indiqué par le Directeur. 3. La discrétion : le dirigé ne doit parler ni de ses problèmes aux autres, ni des conseils particuliers qu’il aurait reçu.

Il est nécessaire de bien se préparer pour la direction spirituelle afin que celle-ci soit fructueuse. En partant de votre programme de réforme de vie et des résolutions prises lors de votre direction précédente, assurez-vous de présenter : 1. La situation générale de votre âme. 2. Le progrès de votre vie d’union avec Dieu à travers : la vie intérieure, la vie de piété – à savoir : principalement la prière mentale, la vie eucharistique et l’examen de conscience, la vie sacramentelle, la pratique des voeux, la fidélité aux moyens de persévérance prescrits par la Légion. 3. Votre expérience de vie en adhésion avec la spiritualité et méthodologie de la Légion. 4. Vos problèmes personnels et demandes de conseils. 5. Vos résolutions jusqu’à la prochaine direction spirituelle.

Malgré le fait de prétendre placer l’Esprit Saint au centre du déroulement de la Direction Spirituelle, un Légionnaire d’aujourd’hui est amené à faire exactement ce qu’un séminariste espagnol du 17e siècle devait faire à son époque, à savoir : « rendre compte de sa conscience. » Notez aussi que la relation du Légionnaire avec son directeur spirituel (« une docilité prompte et simple »), est étrangement similaire à l’obéissance « qu’il doit » à son Supérieur religieux. (xviii)

D’une façon ou d’une autre, la direction spirituelle légionnaire ne fournit aucun moyen qui permette de sortir de l’emprise asphyxiante des milliers de prescriptions de la vie quotidienne : le dirigé est obligé de rester à l’intérieur de cette structure légionnaire où il apprend à ne pas poser certaines questions et à ne pas utiliser ses facultés critiques. L’esprit, ainsi refoulé, se sclérose.

Dévotion aux lettres de Nuestro Padre

Note du traducteur : Ce paragraphe aujourd’hui n’est plus actuel. Néanmoins il demeure important pour comprendre à quel point ce dernier constituait un objet de culte et était pris comme référence spirituelle au même titre que les Saints ou les Saintes Ecritures. Cela permet aussi de supposer les effets et répercussions que cette dévotion idolâtre, cette paternité spirituelle reçue avec ferveur, a pu avoir sur les légionnaires.

Un autre facteur d’endoctrinement est la dévotion légionnaire aux Lettres de Nuestro Padre (cartas de Nuestro Padre en Espagnol, CNP). Dès son entrée au noviciat, le légionnaire est encouragé à lire les 10 volumes reliés de lettres du fondateur, que ce dernier a écrit aux membres de la congrégation. Une version abrégée de celles-ci appelée « Envoi en mission » a été éditée et adaptée pour les membres laïcs. Au novice, il est imparti un temps précis pour lire ces lettres et il lui est conseillé de s’en servir pour nourrir sa méditation quotidienne. Ces lettres sont mises sur le même pied d’égalité spirituelle que la Bible ou les Evangiles. Les préceptes contenus dans ces lettres font office de directives disciplinaires et pragmatiques dont la constante lecture et relecture renforce, sous l’effet de la méditation, l’activité ininterrompue et les exercices spirituels visant à créer le prototype idéal d’un légionnaire des forces spéciales. Voilà l’effet escompté de nombreuses et laborieuses années de formation. « C’est notre devise d’obéir sans répliquer : c’est notre désir de faire ou mourir »

Troisième caractéristique

Les dirigeants imposent, au détail près, le mode de pensée, d’action et de vie que les membres doivent adopter (par exemple, ils ne peuvent prendre un rendez-vous, changer de travail ou se marier sans en demander la permission – ou encore, il appartient aux dirigeants de prescrire quels genres de vêtements ils doivent porter, où ils doivent vivre, s’ils doivent ou non avoir des enfants, comment ils doivent punir leurs enfants et ainsi de suite).

Les membres laïcs du Regnum Christi

Pour être en mesure d’examiner point par point, la façon dont la vie des membres laïcs du Regnum Christi est contrôlée par les dirigeants, une étude des Statuts du mouvement et de son Manuel serait nécessaire mais cela dépasse la portée cet essai. Qu’il me suffise de dire que les membres laïcs, selon leur niveau d’engagement (1er, 2e ou 3e degré), sont amenés à suivre un certain nombre de règles et de règlements du même type que ceux des religieux et des prêtres.

Les membres laïcs du troisième degré suivent un mode de vie semblable à celui des Légionnaires. Ils sont liés par le célibat. Apparemment, les règles de vie de la section féminine sont encore plus exigeantes. Un homme marié qui appartient au 2e degré doit suivre des règles qui régissent sa vie familiale ainsi que ses obligations financières envers le mouvement. En cédant à la congrégation le contrôle de ses revenus, il obtient en échange des avantages, allant de la bourse d’étude pour ses enfants au sein des écoles légionnaires, à l’accès à un logement dans un quartier résidentiel avec un éventuel supplément de loyer, à un emploi au service du mouvement ou dans le réseau professionnel des amis du mouvement, etc. Ces membres ne peuvent se marier qu’avec une personne engagée au même degré qu’eux, car seule une femme du 2e degré pourrait comprendre et accepter un mode de vie aussi isolé et contrôlé.

Les religieux et les prêtres légionnaires



La façon dont les dirigeants de la Légion du Christ veulent que les Légionnaires vivent, pensent, agissent, a été minutieusement élaborée. Il y a tout d’abord les Règles, les « Saintes Règles », telles qu’elles apparaissent dans les Constitutions de la Légion du Christ. Il y a des incertitudes quant à leur approbation par les autorités Vaticanes : on ne sait pas très bien quand, ni comment, ni dans quelle mesure ces Constitutions ont été effectivement validées. On ne sait pas non plus, combien il y a de versions de ces Constitutions car il semble que la version transmise au Vatican n’est pas exactement la même que les différentes versions qui ont été données aux membres, en différentes occasions. Bref, dans l’une de ces versions officielles, on ne trouve pas moins de 420 paragraphes numérotés, dont 200 dans la troisième partie qui s’intitule « Esprit et Discipline de la Congrégation » dans laquelle se trouvent les règles qui régentent la vie des membres. Ces règles traitent de tous les thèmes principaux de la vie religieuse : la spiritualité, les vertus recommandées, l’union et la charité, les voeux religieux de pauvreté, chasteté et obéissance, les « voeux privés », les actes de piété, les sacrements de confession et d’Eucharistie, les moyens de perfection et de persévérance, la discipline religieuse, la correspondance, les contacts avec la famille, l’utilisation des médias, certaines choses à éviter. Un argumentaire final souligne le caractère obligatoire de ces constitutions en raison de leur caractère sacré.

La Tradition de L’Eglise Catholique veut que les Constitutions et Règles d’un ordre religieux ou d’une congrégation aient un nombre limité. Le fondateur de la Légion du Christ, cependant, afin de circonscrire de la façon la plus précise et explicite les moindres détails de la vie des membres, y a ajouté un autre manuel « les Principes et Normes de la Légion du Christ » (PNLC), rassemblant toutes les autres normes de la « tradition légionnaire » que le chef de la congrégation n’avait pas réussi à inclure dans les Constitutions. La version de 1984 des Principes et Normes de la Légion du Christ contient, sur plus de 90 pages, 840 normes qui reprennent en plus amples détails, les sujets déjà traités dans les Constitutions. Voici la table des matières de cette version :

Introduction (1-5)

1re partie : Orientations pour la vie du Légionnaire (détaillant chaque étape de formation – noviciat, études et pratique apostolique – ainsi que la vie des prêtres) (6-96)

2e partie : Principes d’abnégation (97-114)

3e partie : Guide pour la vie légionnaire :

  • Règles détaillées pour les actes de piété, quotidiens et périodiques (115-338)
  • Règles détaillées pour certaines activités (339-439)
  • Certaines vertus (440-573)

4e partie : Les Traditions spécifiques aux légionnaires (574-807)

« Exhortation finale du fondateur » (808-840)


Dans son exhortation finale, le fondateur, invoquant l’Esprit-Saint, rend grâce à Dieu pour tous les saints légionnaires « bons et fidèles serviteurs » et évoque les cas de tous ces membres qui ne sont pas « bons et fidèles ». Il explique comment repérer et mettre à l’écart ces malheureux religieux qui ayant succombé à leur sensualité, leur orgueil, leurs passions déréglées et aux tentations du démon, tombent dans les tenailles de la « tiédeur spirituelle » :

« En tant que fondateur, moi, interprète de la volonté de Notre Seigneur Jésus Christ, je préfère une Légion composée d’une centaine d’hommes obéissants et saints à une Légion composée de cinq mille hommes indisciplinés, marchant sur la voie large et facile du monde plutôt que sur le sentier étroit de la croix. »(xxi).

Tout fondateur ordinaire, guide ou législateur, trouverait que ce commentaire répond à une nécessité de règles et de normes suffisamment élaborées. Mais le Père Maciel, lui, ne s’en satisfaisant pas, a eu le besoin impératif d’aller encore plus loin dans la description de ce qu’il attend de ses membres dans la façon de penser, de sentir et d’agir. Peut-être que son « charisme » particulier réside dans le fait de pouvoir décrire en termes pratiques tous les aspects comportementaux de la vie d’un Légionnaire tels qu’il les conçoit : Preuve est de ce charisme, un autre instrument de formation légionnaire : « Les Règles de Savoir-Vivre de la Légion du Christ » (xxii), dont voici la table des matières :

1re partie : Aspects de formation sociale du Légionnaire
  • L’apparence et la présentation personnelle (6-19)
  • L’hygiène personnelle (20-28)
  • Les bonnes manières : en général ; avec Dieu ; avec d’autres Légionnaires ; avec sa propre famille ; avec les femmes ; avec des femmes consacrées du Regnum Christi ; avec des familles, en apostolat ; avec des évêques, des prêtres et des religieux (29-95)
  • Les vêtements (96-148)
  • Les bonnes manières à table (149) : avant de s’assoir (150-157), à propos de la façon de s’assoir (158-165), de se servir (166-178), de manger (179-199), d’utiliser les couverts (200-225), de manger certains plats, comme : le pain, la soupe, les pâtes, le fromage, les œufs, la viande, le poisson, le poulet, les légumes, la salade, les frites, les fruits et les desserts (226-265).

2e partie : A propos de la tenue dans les diverses pièces des centres (226-333)

  • La chapelle (272-285)
  • La réception (286-289)
  • La bibliothèque (290-304)
  • La salle de conférence (305-310)
  • Le salon (311-317)
  • La salle à manger (318-319)
  • La cuisine (320-322)
  • La salle de bain et les douches (323-329)
  • Les jardins (330-333).

Les normes détaillées que suivent tous les Légionnaires expliquent pourquoi ces derniers apparaissent souvent aux « étrangers » comme des personnes identiques dans leur présentation « façonnés sur le même modèle ». Un échantillon des normes donne aussi l’impression au lecteur que le style et le comportement du légionnaire est celui d’un individu soigné et équilibré. On peut trouver aussi chez certains légionnaires une forme exagérée de maîtrise de soi, voire de stoïcisme, qui peut mettre mal à l’aise le plus observant. Quelques-unes de ces normes externes empêchent le Légionnaire d’exprimer ses émotions l’obligeant à être constamment sur ses gardes lorsqu’il est avec d’autres personnes. Ces instructions émaillant tous les aspects de la vie des Légionnaires, empêchent même toute occasion d’ouverture envers ses propres frères. Il faut prendre garde aux « confidences » qui conduisent à s’échanger des notes, à débattre et éventuellement, à se permettre de critiquer certains aspects de la vie légionnaire. Voici quelques-unes de ces normes qui reflètent bien cette idée : (xxiii)

Le visage d’un légionnaire appartient aux autres. Montrez-vous toujours joyeux et serein, comme signe de votre richesse intérieure. D’autre part, évitez la timidité, l’insécurité ou la pusillanimité. N’affichez pas un visage préoccupé, triste, sombre ou dégoûté, et évitez d’extérioriser votre joie de façon exagérée ou bruyante. (9)

(Dans vos relations avec d’autres légionnaires) soyez très respectueux dans vos manières, évitant les manifestations familières de confiance excessive, comme le fait de passer le bras au-dessus d’une épaule, de se toucher ou de se pousser ; En privé comme en public, n’utilisez pas le tutoiement, mais préférez le vouvoiement. (54)

(Entre frères) Ne montrez jamais aux autres vos états d’âmes, vos difficultés et vos problèmes. Réservez cela aux personnes avec lesquelles vous êtes censé en parler. (57).

Notez dans la référence précédente l’incitation à ne parler de ses problèmes qu’au Directeur Spirituel/Supérieur, qui les traitera de façon à satisfaire aux objectifs de la congrégation.

Après une visite dans un centre ou œuvre apostolique, ne parlez que des aspects apparemment positifs, stimulants et édifiants et n’évoquez jamais avec les autres, les problèmes ou les aspects négatifs qui ont pu être observés. (61)


(En famille) Ne laissez jamais la tristesse ou la nostalgie pénétrer les relations avec votre famille, et ne vous habituez pas à leur partager vos états d’âmes ou émotions lorsque vous traversez une période de dépression ou de difficultés que vous n’avez pas encore surmontée, afin de ne pas inquiéter votre famille avec des problèmes qui ne regardent que votre relation personnelle avec Dieu et avec la Légion. (66).

Voici maintenant un exemple de la minutie de certaines normes. Il s’agit dans le cas présent de l’usage des couverts :

Prenez les couverts par la partie supérieure du manche, sans étendre l’index pour ne pas l’appuyer sur le dos du couteau ou sur les dents de la fourchette. (200)

Ne séparez pas le petit doigt quand vous vous servez de vos couverts, du verre ou de la tasse. Le raffinement doit toujours aller de pair avec la simplicité. (201).

La lecture attentive des Règles de Savoir-Vivre de la Légion du Christ donne à penser que, outre l’effet de réglementer dans le détail de nombreux aspects externes de la vie quotidienne du Légionnaire, elle peuvent devenir le moyen de contrôler, par voie de conséquence, les relations interpersonnelles entre les membres et les relations entre les membres et leurs familles. Elles vont même jusqu’à légiférer sur la gestion et l’expression des pensées personnelles, opinions, jugements et émotions de ces membres au point qu’il est permis d’affirmer que la mise en application de ces prescriptions s’emparant de chaque détail de la vie quotidienne du Légionnaire, sont le signe bien réel d’une mise sous contrôle de l’esprit. Comme le dit Steve Hassan :

« (…) le contrôle de l’esprit peut se comprendre plus largement à travers l’analyse des trois composantes décrites par le psychologue Léon Festinger, dans ce qui est désormais connu comme la « théorie de la dissonance cognitive ». Ces composantes sont : le contrôle du comportement, le contrôle de la pensée, et le contrôle des émotions. Chacune de ces composantes a un effet très fort sur les deux autres : si vous en changez une, les autres tendront à suivre. Réussissez à changez les trois, et vous détruisez l’individu. »

Hassan continue ainsi son explication :

« Cependant, fort de mon expérience dans l’étude des sectes destructrices, j’ai ajouté une composante supplémentaire qui est essentielle : le contrôle de l’information. (xxiv). »

Quatrième caractéristique

Le contrôle de l’information restreint la capacité de penser par lui-même de celui qui la reçoit. (xxv)

Clôture et correspondance

Le contrôle de l’information est une autre caractéristique fondamentale propre à la Légion. La disposition physique des centres de formation et les limites des maisons communautaires sont bien définies et personne ne peut s’en absenter sans la permission explicite du Recteur. Celui qui sort doit toujours être accompagné par un autre religieux pendant qu’il est à l’extérieur (xxvi). Les légionnaires en tant que membres de la Congrégation doivent observer les règles du cloître et suivre à la lettre les normes concernant les sorties comme décrites dans Art.1 du ch IV des Constitutions.

A l’intérieur de la maison, le légionnaire est isolé du monde extérieur et toute information susceptible d’entrer est strictement contrôlée. Un légionnaire peut écrire à ses parents une fois par mois. Il ne doit pas dédier de son temps à une correspondance frivole ou mondaine avec sa famille ou les gens de l’extérieur (xxvii). Toute information est « revisée », c’est à dire censurée comme le stipule l’extrait suivant :

Le Recteur ou Supérieur du centre ou tout autre religieux désigné, doit contrôler toutes les lettres qui entrent et ne remettre aux destinataires que celles qu’ils pensent convenables. Dans les œuvres apostoliques, le Directeur de l’apostolat n’est pas censé faire cela mais plutôt le Supérieur ou Assistant Supérieur du Centre d’apostolat auquel appartient le Directeur (xxviii).

Les religieux ont le droit de répondre aux lettres qu’ils reçoivent dans la mesure où l’échange n’a pas lieu de façon régulière et n’est pas, selon le Recteur ou le Supérieur le signe d’une amitié qui pourrait être néfaste ou simplement serait une perte de temps, lequel devrait être dédié à l’apostolat. (xxix)

Sans justificatif fondé, le Recteur ou Supérieur n’autorisera pas les religieux, spécialement les jeunes à écrire à des femmes. (xxx)

Le témoignage d’une ancienne consacrée, membre du Regnum Christi semble montrer que cette branche applique les mêmes règles et que la pratique est la même que chez les hommes. Ces règles ne sont pas connues des membres quand ils rentrent dans la congrégation. Ils en sont informés peu à peu, après avoir prononcé leur promesse (dans la partie consacrée, les membres n’ont pas le statut de religieux et ne prononcent pas de « voeux », mais des promesses, au tout début de leur formation).

En ce qui me concerne, on m’a dit que j’étudierai à Rome, que je continuerai à voir mes amis (même les garçons) et que j’avais la vocation la plus évidente qu’il leur avait été donné de constater. Tout semblait parfait.

Mais il y eut plusieurs incidents et je me dois de parler d’un événement particulier. Il s’agit de la mort subite de mon ami. Nous nous connaissions depuis longtemps et avions même était au bal ensemble. Je reçus un appel téléphonique de ma meilleure amie, me disant qu’il avait été retrouvé mort dans un accident de voiture, en état d’ébriété.

Ne sachant pas quoi faire, j’ai été voir ma directrice. Elle m’a dit stoïquement que je ne devais plus penser à cela et essayer d’oublier. Je n’ai jamais été autorisé à faire quelque chose, ni même d’envoyer une lettre de condoléance à sa famille !!. Cela ne me semblait pas juste. (xxxi).

Contacts avec la famille, les étrangers, les femmes, les frères

Les religieux doivent vivre leur vie consacrée dans un esprit de détachement pour tout ce qui concerne leurs relations avec la famille et ils doivent s’efforcer d’agir dans le seul but de les gagner au Christ (xxxii).

Aussi étrange que cela puisse paraître, il peut se produire que les membres oublient d’écrire leur lettre mensuelle à leurs parents. Cela arrive lorsqu’ils ont quitté la maison à un si jeune âge qu’ils se distancient de leur famille au point de perdre la notion de leur lien d’origine. Les Principes et Normes conseillent au légionnaire d’observer scrupuleusement cette règle épistolaire en signe de gratitude et d’affection et dans le but d’éviter des conflits entre la famille et la Légion (xxxxiii)

Les religieux et les prêtres qui vivent dans le même pays que leurs parents peuvent leur rendre visite deux fois par an mais ne sont autorisés à passer la nuit dans la maison familiale que si la maison de la communauté se trouve à plusieurs heures de voiture.

Les légionnaires ne prennent pas de vacances avec leurs familles mais ensemble en communauté.

En ce qui concerne les « étrangers » (extranos), personne n’a le droit de dîner avec les laïcs extérieurs au Centre sans obtenir préalablement une permission expresse du Recteur ou du Supérieur. Le religieux ne devra pas manger avec la même personne ou la famille plus qu’une fois par année (xxxiv). Le contrôle des contacts sociaux s’étend non seulement à la famille et aux « étrangers » mais aussi aux frères d’autres communautés religieuses ou maisons. Le chapitre 47 des Principes et Normes réglemente « la communication et les rencontres entre les communautés. »

Dans la Légion, il n’est pas courant d’avoir des rapports ou contacts entre diverses communautés dans le même centre de formation ou entre différents centres apostoliques dans la ville ou pays et cela, à cause de raisons méthodologiques du système d’éducation et de formation (781).

Les deux normes suivantes des Principes décrivent comment certaines exceptions à la règle doivent être possibles. La phrase « raisons méthodologiques du systèmes d’éducation et de formation » est très vague. La raison à cela est de pouvoir contrôler l’information et tout problème qui surviendrait au sein de la communauté. Comme disait par le biais d’un dicton populaire, un évêque mexicain en se référant au dernier scandale d’abus sexuel « On lave son linge sale en famille ».

Matériel de lecture et utilisation des Medias

Conformément à la tradition de la Vie Consacrée, les légionnaires ne vont jamais au cinéma. Ils ont droit à 6 films par an visionnés dans la maison religieuse, dont le contenu a été censuré et dont le projectionniste filtre attentivement tout passage jugé trop sensuel. La télévision est aussi strictement contrôlée et sujette à des directives spécifiques : regarder les nouvelles, débats sérieux, actualités de l’Eglise, programmes culturels et scientifiques,

(…) mais pas de théâtre ou représentations de ce type (opéra, zarzuela, opérettes, ballets) pas de festivals ou musique populaire. Droit de regarder 5 événements sportifs par an. La radio ne doit être utilisée que comme substitut à la télévision selon les mêmes normes. Il est strictement interdit aux religieux de posséder radio, télévision ou instruments de ce type dans leur chambre ou bureau (xxxv).

Si les légionnaires en ont absolument besoin, ils doivent obtenir l’autorisation du Directeur Territorial, à travers le Recteur ou Supérieur du Centre. « Le Directeur Territorial doit consulter le Directeur Général pour chaque cas et ne jamais octroyer de permission sans son accord » (xxxvvi)

Les règles pour les journaux ou hebdomadaires sont tout aussi strictes.

En parfaite connaissance de l’avis de son Conseil et Comité doctrinal de l’équipe conseil technique du Territoire, le Directeur Territorial doit fournir une autorisation écrite pour les journaux, hebdomadaires et tous les autres journaux que les religieux reçoivent dans chaque Centre ». (xxxvii)

Les étudiants, les religieux, les prêtres n’ont pas le droit d’utiliser internet en dehors de règles spécifiquement établies. L’accès à l’internet « publique » est interdit aux membres réguliers à moins qu’ils aient une exemption pour leurs activités apostoliques allant de pair avec l’usage du téléphone. Ainsi, le légionnaire, non seulement pendant sa période de formation qui dure une dizaine d’années, mais aussi après, reste très isolé, cloîtré dans son « centre d’apostolat ». Son accès à l’extérieur est strictement contrôlé, censuré et modelé selon l’esprit et la mystique de la Légion.

Conclusion

J’ai expliqué et appliqué les trois caractéristiques de type sectaire à la Congrégation de prêtres de la Légion du Christ et par extension au Regnum Christi, son mouvement laïc. Elles sont les moyens utilisés par les responsables, à des degrés divers, de contrôler le comportement, les pensées et les émotions des membres.

Le contrôle de l’information est l’essieu d’un système et environnement de type aliénant. Sur la base de ces données et témoignages, si l’on se réfère aux paradigmes de Langone et Hassan, il y a de réelles raisons de s’inquiéter de ce que la Légion du Christ et son mouvement laïc Regnum Christi exercent un contrôle indu sur le mental de ses membres.

Il est très probable que d’autres évidences et études scientifiques viendront bientôt corroborer cette conclusion.

Notes

(i) Réflexions sur la Légion du Christ : 2003-2006, par Michael D. Langone. ICSA e-Newsletter, 5(2), 2006.

(ii) Note : l’espagnol est la langue originale et unique du père Maciel, fondateur et législateur de la Légion du Christ. Elle est par conséquent également la langue officielle de la Légion.

(iii) Cela avait été d’abord publié dans la section « Légionnaires du Christ », dans la partie « Moi et Marciel (fondateur de la LC) », sur www.unitypublishing.com.

(iv) Constitutions de la Légion du Christ (CLC), Cheshire, CT, USA. 3 janvier 1991. Art. 5. Les voeux privés (Los Votos Privados), canon 314.

(v) D’après « Too High a Price » (Un prix trop haut), témoignage d’Andrew Boyd, disponible sur le site de Regain Network.

(vi) Correspondance entre Keith Keller et Paul Lennon, le 26 juin 2006.

(vii) D’après « Too High a Price » (Un prix trop haut), témoignage d’Andrew Boyd, disponible sur le site de Regain Network.

(viii) Cults in Our Midst : The Hidden Menace in Our Everyday Lives (Les sectes sont au milieu de nous : la menace cachée de nos vies quotidiennes), par Margaret Thaler Singer. San Francisco, CA : Jossey-Bass, 1995. pages 139 à 149.

(ix) Principios y Normas de la Legión de Cristo (Principes et Normes de la Légion du Christ) par le père Marcial Maciel, LC. Reajo del Roble, Espagne : Fête de la Pentecôte. 10 juin 1984, no. 139.

(x) Voir CLC, chapitre III, Actes de piété.

(xi) PNLC, pages 118 à 216

(xii) Ibid. pages 217 à 276

(xiii) Ibid. page 254

(xiv) Ibid. page 258

(xv) Ibid. page 264

(xvi) Ibid. pages 271 et 272

(xvii) Ibid. page 275

(xviii) Je me souviens – comme d’autre membres des années 60 – que notre obéissance devait être « aveugle, prompte, joyeuse et héroïque. » Au moment du Concile Vatican II, le terme « aveugle » est devenu inacceptable. La version anglaise des Constitutions de la Légion du Christ dit aujourd’hui : « Leur obéissance ne doit jamais être aveugle. Elle doit être pleinement consciente et pleine d’amour, avec les même caractéristiques de l’obéissance que notre Seigneur Jésus Christ a vécu et mis en pratique devant son Père Céleste : motivée, prompte, joyeuse et héroïque. » (Constitutions de la Légion du Christ, n. 301). Encore une fois, un mot est remplacé par un autre, et une astuce permet de résoudre le problème de l’obéissance et du contrôle effrénés.

(xix) Variation personnelle, d’après une citation d’Alfred Lord Tennyson, dans « The Charge of the Light Brigade »

(xx) Titre original en espagnol : Estatutos del Movimiento Regnum Christi et Manual des Regnum Christi.

(xxi) PNLC, p. 837.

(xxii) Normas de Urbanidad y Relaciones Humanas peut être traduit en français par « Normes de savoir-vivre et de relations humaines ». Ce manuel comporte 333 normes, mais ne comporte aucune date, ni aucun seau officiel.

(xxiii) Ibid.

(xxiv) Combating Cult Mind Control (Combattre le Contrôle sectaire des esprits), par Steven Hassan. Rochester : Part Street Press. 1990. p. 59.

(xxv) Ibid.

(xxvi) CLC, canon 372

(xxvii) CLC, canon 382.2

(xxviii) CLC, canon 383. 1&2

(xxix) CLC, canon 386

(xxx) CLC, canon 387

(xxxi) Témoignage d’anciens membres « Half Truths, Empty Promises… » (Demi vérités, promesses vides… » disponible sur le site de Regain Network.

(xxxii) CLC, canon 388

(xxxiii) PNLC, p. 790

(xxxiv) CLC, canon 380, 2&3

(xxxv) CLC, canon 394

(xxxvi) CLC, canon 394

(xxxvii) CLC, canon 397

(xxxviii) CLC, canon 400, 1

(xxxix) CLC, canon 402

(xl)CLC, canon 369 Remerciements

Ce document a été présenté dans un premier temps à la Fondation des Familles Américaines (AFF) lors d’une conférence à Enfield, dans le Connecticut, le 18 octobre 2003.

Original, en anglais : ICSA E-Newsletter, Vol. 5, No. 2, July 2006