Abus sexuels : le signalement des pédophiles est incontournable

Dimanche 11 mars 2018

La pédopsychiatre française Catherine Bonnet a conseillé pendant trois ans le pape François en siégeant au sein de la première commission anti-pédophilie, qui vient d’être renouvelée sans elle. Ses propositions concrètes, comme l’obligation de signalement, la fin de la prescription et du secret pontifical sont pour l’heure restées sans réponse, explique à l’AFP cette experte des questions d’abus sexuels.

AFP, publié le dimanche 11 mars 2018 à 14h28

QUESTION : Le pape a promis une « tolérance zéro » pour les abus sexuels commis par le clergé. Les choses ont-elles progressé en cinq ans de pontificat ?

REPONSE : Il m’avait semblé que le pape était sincèrement intéressé lorsque les premiers membres de la commission pour la protection des mineurs ont été nommés le jour de son anniversaire, le 17 décembre 2014.

Mais nous avons eu seulement six réunions plénières à Rome en trois ans, avec parfois aussi des réunions de sous-commissions. Nous avions certes des échanges par mails réguliers, mais il est difficile de débattre ainsi.

Il est possible par ailleurs que la « Congrégation pour la Doctrine pour la foi » (qui instruit des procès contre les pédophiles au Vatican) se soit sentie en compétition avec notre mission.

Nous avons fait des propositions sur des points importants mais le pape François n’a pas donné à ma connaissance de réponses, ce qui est vraiment préoccupant.

Le problème est que le pape est extrêmement pris par de nombreux sujets, alors que la question de la protection des enfants d’aujourd’hui est une urgence. Des enfants continuent à se faire agresser et violer au sein de l’Eglise !

Les enfants victimes sont culpabilisés par leurs agresseurs, subissent des menaces, sont manipulés. Il leur faut du temps pour réaliser que c’était anormal. Ils ont honte et n’osent pas en parler à leurs parents de crainte de ne pas être crus, de se faire gronder ou de leur faire de la peine.

Q : Qu’avez-vous proposé pour mieux protéger les enfants ?

R : Nous avons demandé la fin de la prescription, qui est actuellement de l’ordre de vingt ans à partir de l’âge de 18 ans dans le droit canon (de l’Eglise), et qui accorde une dérogation au cas par cas.

Ce sont majoritairement des hommes qui sont victimes et ils mettent plus de temps que les femmes à dévoiler avoir été victimes dans l’enfance. C’est plus tabou dans la société pour les hommes.

En Australie, le délai moyen pour s’exprimer c’est 33 ans après les faits ! Une levée de la prescription permettrait d’instruire une procédure canonique quelle que soit le délai du dévoilement.

Les survivants expliquent très bien qu’ils souhaitent ainsi protéger d’autres enfants du même agresseur.

Nous avons demandé également une exception du secret pontifical en cas d’abus pédophiles. Car en cas de procédure canonique, les victimes ne sont pas informées sur l’état de leur dossier.

Q : Vous aviez provisoirement remis votre démission au pape en juin, après avoir échoué à imposer une mesure clef : l’obligation par la hiérarchie de l’Eglise de dénoncer les cas suspects ?

R : C’est bien le signalement qui est la clé de la protection de l’enfant. Je souhaitais que soit inscrite dans le droit canon une obligation de signaler les suspicions de violences sexuelles, par les évêques et les supérieurs des ordres religieux.

Cela permettrait de réduire les années de souffrance des victimes, de cesser de déplacer les prêtres accusés, de protéger d’autres enfants du risque de violences sexuelles par ces prêtres.

Le pape n’a pas accepté ma démission et on m’a proposé d’assister à la dernière réunion plénière de la commission, où nous pourrions le rencontrer. J’ai pensé que j’avais peut-être encore une chance de convaincre mais il n’en a rien été.

(Propos recueillis par Catherine MARCIANO)

Voir en ligne : https://actu.orange.fr/monde/abus-s…

Vos réactions

  • L M 20 mars 2018 11:55

    Faire le lien entre les paroles et les actes,est le seul moyen d’avancer. Pour le haut clergé cet objectif se révèle impossible à atteindre. Du coup cette commission n’’est qu’une construction purement virtuelle qui aide le Vatican à « rembourser » sa dette de bon sens mais restera toujours aussi spéculative tant qu’elle n’établira un lien convaincant avec la réalité des victimes. Le grand défi c’est d’établir ce lien. Mais comment faire repousser les limites de la supériorité de tous ces prélats du jour au lendemain ? Comment faire catapulter leur compréhension au delà de ce que pourraient accomplir leurs anciennes méthodes ? La situation est bloquée. Leur contradiction est tellement poussée à l’extrême que seul un rassemblement important de victimes et de croyants pourrait dénouer cette situation peut-être.