Au nom de l’unité, les pratiques « suaves » de la Congrégation pour les religieux

Samedi 2 mai 2020

Dans le numéro 594, d’octobre 2019, « Golias Hebdo » avait publié tout un dossier sur la façon dont la Congrégation pour les religieux (Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique) s’y prenait pour spolier les biens des Congrégations de moniales en fin d’existence, au mépris des lois de la République. Nous venons d’apprendre, de façon certaine, grâce à des religieux scandalisés, quelle est la politique menée, actuellement, par cette Congrégation.

Par Christian Terras

Mais avant d’en parler, il nous faut examiner brièvement la personnalité de l’ecclésiastique qui la dirige. Le préfet en est le cardinal brésilien Joao Braz de Aviz, 73 ans, à l’apparence plutôt sympathique. Il a été nommé à ce poste par le pape Benoît XVI dont on peut évaluer aujourd’hui la faillibilité du discernement. François le maintient en place. C’est en fait un des nombreux adeptes de la spiritualité toxique des Focolari, un des mouvements religieux dominants qui s’est infiltré au Vatican. Un récent article de Filippo di Giacomo, dans le magazine de la Repubblica, Il Venerdi, du 20 mars 2020, et intitulé : « Un spectre rôde au Vatican », faisait état de leur mode d’infiltration en pratiquant le profil bas. Ils cherchent, actuellement, et à n’importe quel prix, à solidifier leur position en promouvant la béatification de leur fondatrice, Chiara Lubich (1920-2008), malgré ses problèmes d’ordre psychiatrique et sa spiritualité douteuse de l’unité à tout prix. Elle a écrit, entre autres, dans une lettre de 1950 - que les théologiens n’ont pas manqué de relever - mais que la Congrégation pour les causes des saints, dirigée par un cardinal Focolari, fait semblant de ne pas voir : « L’Unité est donc l’Unité et une seule âme doit vivre : la mienne c’est-à-dire celle de Jésus parmi nous, qui est en moi. »

Un Focolari doit donc vivre l’Unité à travers la fondatrice de son mouvement, la fameuse Chiara Lubich. On ne peut pas mieux formuler en matière de dérive sectaire : le membre du mouvement vit par et pour sa fondatrice. On ne connaît pas toutes les filières par lesquelles l’Eglise choisit ses évêques et ses cardinaux, mais il est certain que nombre d’entre eux sont adeptes de cette spiritualité, et la mettent en pratique. C’est une secte agissante, à l’intérieur de l’Église, dont le Peuple de Dieu n’a pas encore pris conscience. Il faut dire que les Focolari ne sont pas les seuls. Mais ceux-là sont suffisamment puissants pour que Fillipo di Giacomo fasse état de 36% de votes Focolari dans le collège actuel des cardinaux, s’il y avait un conclave.

Pour mieux comprendre le danger qu’ils représentent, il faut comparer leur doctrine de l’unité à tout prix avec la notion de l’harmonie à la chinoise. On nous répète que la Chine, depuis des millénaires, a su, dans sa sagesse, comprendre qu’on ne pouvait pas vivre sans harmonie. Et donc que la grandeur du peuple chinois était de pouvoir manifester, en tout temps, et en tous lieux, cette harmonie si bénéfique à l’espèce humaine. Sauf que, si vous n’entrez pas dans les vues de cette harmonie, si vous êtes Ouïghour, par exemple, on vous envoie directement en camp de rééducation comprendre la valeur irremplaçable de l’harmonie. Sans compter les innombrables opposants aux bienfaits de cette harmonie, toute terrestre, que nos démocraties occidentales font semblant de ne pas voir, comme Joshua Wong à Hong Kong. Chez les Focolari, ou vous entrez dans les vues de la fondatrice sur l’Unité, ou vous allez comprendre peu à peu la gravité de votre erreur. Beaucoup d’anciens membres, éjectés du mouvement à la façon soviétique de l’épuration du parti, commencent à libérer leur parole. Mais ils doivent faire face à la présentation inoxydable de l’icône de Chiara Lubich, construite de toutes pièces par le mouvement, et qui sera défendue tel le Temple d’or d’Arimtsar par les Sikhs au Pendjab.

Une politique à deux vitesses

Après ces préliminaires pour dégager la voie, venons-en au fait. Dans l’état de sinistre où se trouve la vie religieuse dans le monde entier, tant féminine que masculine, de nombreux membres ont dû sortir des rangs tout simplement pour continuer à vivre parce que leurs demandes, entre autres de santé ou d’abus subis, n’étaient pas prises en compte par leurs instituts. Il suffit de penser à ce qu’on fait subir à cette religieuse, de l’Inde, qui a dénoncé les viols d’un évêque. Mais son cas est loin d’être unique. C’est la même chose chez les hommes : beaucoup de religieux ont dû sortir de leur couvent, tout simplement pour ne pas être écrabouillés par un supérieur paranoïaque. La Congrégation mène d’ailleurs à ce sujet clairement une politique, à deux vitesses, concernant la clôture des femmes et celle des hommes. Là où on laisse courir les bons Pères, les religieuses sont étroitement verrouillées, selon les plus anciens schémas machistes et cléricaux. Demandez à la grande journaliste Lucetta Scaraffia que ces obscurantistes de la Curie ont réussi à virer de la gestion du magazine Donna, Chiesa, Mondo. Et ce n’est pas le bon livre du prieur de la Grande Chartreuse, Don Dysmas de Lassus, préfacé par le numéro 2 de la Congrégation pour les religieux, Mgr José Rodriguez Carballo, sur Les risques et dérives de la vie religieuse (Cerf) qui va réussir à redresser les pratiques de cette institution.

Des lois non écrites

Dans l’Eglise, les lois les plus efficaces ne sont pas écrites. Depuis quelque temps, consigne informelle est donc donnée, depuis Rome, aux supérieur(e)s de congrégations religieuses d’appliquer, sans ménagement, les mesures les plus rigoureuses du droit canon à l’égard de toutes les victimes créées par la vie religieuse. Comment le savons-nous, vous direz-vous ? Eh bien tout simplement par tel ou telle supérieur(e) choqué(e) par la réponse de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique. Concrètement, cela revient à faire parvenir aux intéressés un précepte formel. Beaucoup l’ont déjà reçu par courrier officiel. On leur explique que, compte-tenu de leur situation qui ne correspond pas au droit canonique, ordre leur est donné de réintégrer leur monastère ou leur couvent avant telle date, sans qu’il soit tenu aucun compte de leur situation qu’on a en général refusé depuis des années de prendre en compte, et qui a causé la sortie, en désespoir de cause. La pauvre religieuse ou le pauvre religieux, qui a déjà été brisé par des années d’épreuve et de refus de dialogue, ne résiste en général pas à ce dernier coup de massue. Et comme il ne peut pas obtempérer, il est rayé des listes et renvoyé sans possibilité de recours ni aucune aide. Il est clair qu’il est plus important pour une abbaye d’avoir le dernier modèle de tondeuse- tracteur, plutôt que d’en donner la somme à l’un des membres qui en a besoin. Pour bien comprendre, quand on parle de droit canonique chez les religieux, plus aucune considération humaine et chrétienne n’est censée exister au ciel et sur la Terre. Pour garder bonne conscience, on assure le frère ou la sœur des prières, parfaitement hypocrites, et sans valeur dans le cas de la communauté… Et le tour est joué.

Certains vont penser que l’on a beaucoup d’imagination. Il n’en est malheureusement rien. Voici l’exemple d’un de ces courriers : « Cela fera un an, le […], que vous êtes sans statut canonique […] Il s’avère que vous vous trouvez en absence légitime […] Je me vois donc obligé(e), selon les règles de l’Eglise relative aux religieux, de vous adresser le précepte formel d’obéissance (constitutions de l’ordre ou de la congrégation n° […]) suivant : en vertu de votre vœu d’obéissance, je vous demande de revenir au monastère (ou couvent) de […] dans un délai d’un mois à réception de ce courrier (Cf. Canons 601, 655). Vous vous trouverez sinon en situation de désobéissance formelle à un précepte légitime de votre supérieur(e) en matière rave, ce qui vous exposerait aux sanctions prévues par le droit, pouvant aller jusqu’à l’engagement d’une procédure de renvoi. » Et là, faisons un arrêt pour souligner la porte de sortie qui arrangera tout et évitera bien des problèmes : « Si vous jugez impossible de reprendre la vie régulière dans notre communauté. » Traduisons en français : « Nous n’avons rien à faire de vos problèmes avec lesquels vous nous ennuyez depuis déjà longtemps. » Continuons la citation : « Vous pouvez, dans le même délai d’un mois, me faire parvenir une demande d’indult de sortie de l’Ordre, afin de bénéficier d’un style de vie consacrée à Dieu plus conforme à vos besoins. » La charité des supérieurs confine à l’héroïsme : « Et je transmettrai cette demande au Saint-Siège (selon le canon 691). » La conclusion fait état de la prière (qui devient criminelle) avec laquelle on exécute (mais si pieusement) l’intéressé(e). Voilà les pratiques que bénit le cardinal Braz de Aviz, avec sa spiritualité de l’Unité. Les méthodes de la Congrégation pour les religieux sont un scandale ecclésial mondial. Il est silencieux et il se produit un peu tous les jours, ici ou là, conduisant une femme, un homme, qu’on a réduit à rien et qui ne peut que rarement se défendre, au désespoir le plus complet. Je ne parle pas d’hérétiques forcenés qui voudraient renverser la Sainte Trinité et les trois vœux de religion (pauvreté, chasteté, obéissance), mais de personnes, très généreuses, qui se sont consacrées à Dieu, un jour, dans un ordre ou une congrégation, et qui se retrouvent éjectés sans pouvoir rien dire, et sans pouvoir rien faire.

La méthode brevetée de Braz de Aviz, de ses collaborateurs et collaboratrices (ils ont nommé des femmes pour qu’on ne les accuse pas d’antiféminisme), est si harmonieuse qu’elle devrait inspirer les Chinois : « Mon frère, ma sœur, je vais vous étrangler de façon si suave, avec le saint rosaire que vous portez à la ceinture, que vous me remercierez d’avoir été si miséricordieux à votre endroit. » Les évêques diocésains, dans les cas où ils sont supérieurs ecclésiastiques des couvents, prêtent évidemment main forte à la méthode : elle est si pieuse !

Que faire ? Premièrement : dénoncer. Nous espérons que des religieux et des religieuses, qui se reconnaîtront dans cette dénonciation publique, contacteront des associations de défense des fidèles contre les dérives de l’Eglise comme l’AVREF ou le CCMM. Ce qui serait hautement souhaitable, c’est qu’un comité de soutien, formé de canonistes et de théologiens masqués, puisse se constituer afin que les victimes de l’arbitraire des supérieur(e)s religieux(ses) constituent des dossiers, tant civils que canoniques, qui fassent valoir leurs droits. La structure existante actuelle comme le S.A.M. (service d’accueil médiation), pour le compte des évêques et des supérieur(e)s religieux(ses), tient en fait le chéquier pour donner le minimum de fonds permettant de faire taire, pour la suite, l’innocente victime. Leur pratique est, pour quelques milliers d’euros âprement concédés, de faire signer un document comme quoi on s’engage à ne plus faire de procédure à l’avenir. Et comme la parole se libère, le temps est venu de dénoncer, dans les médias, les abus subis. Contrairement à ce que pensent trop de catholiques, ils ne sont pas les ennemis de l’Église, mais ils l’aident, comme l’a reconnu le pape François, à faire le ménage chez elle. Le cardinal Braz de Aviz doit maintenant répondre personnellement, lui qui est à la tête de ce système depuis bientôt dix ans, de ces abus très graves qui sont commis contre des frères et des sœurs dont leur communauté aurait dû s’occuper, au lieu de se servir, contre l’évangile, du droit canon pour mieux les mettre à la porte.

La recherche de l’Unité est une belle chose, à condition qu’elle se fasse en même temps que celle de la Vérité et de la Justice. Très souvent les plus hauts responsables, d’une organisation, sont les meilleurs comédiens de la troupe. Que le cardinal de Rio ne compte pas s’en sortir avec des airs de Santa par ci, Santa par là. Jésus, lui, en tout cas, ne dansera pas quand il lui demandera : « Joao, tu devais veiller sur les frères et les sœurs qui s’étaient donnés à moi. Que font-ils donc là, réfugiés autour de moi, avec la corde de leurs vœux autour du cou ? Leurs prières, dues à leur désespoir et à l’injustice qu’ils avaient subie, sont montées avant celles des saints devant la Face du Père. Explique-moi, Joao, comment ils se sont retrouvés exclus au Nom de l’Unité. » Et aucun nom de la rose ni aucun perroquet d’Amazonie ne pourra répondre.

Source : Golias Hebdo n° 622 semaine du 30 avril au 6 mai 2020