En 2014, nous avions écrit au Pape François…

Vendredi 8 mars 2019

En 2014, un an après avoir adressé notre « Appel de Lourdes » aux évêques de France, nous rédigions une lettre destinée au pape François et la faisions signer par plus de 40 personnes, victimes d’abus de pouvoir et de conscience dans des communautés religieuses, ainsi que quelques parents de victimes.

Yves Hamant l’a portée personnellement au Vatican le 15 décembre 2014, en deux versions, français et italien, et elle a été remise en mains propres au pape au début du mois de janvier 2015 par l’intermédiaire de deux cardinaux. Cette démarche avait été suggérée par l’un des deux, éminent théologien, qui en avait corrigé le texte. Cette lettre est restée sans réponse.

Le moment nous semble venu de verser son contenu au dossier des différentes propositions présentées par les uns et les autres face au tsunami qui submerge l’Eglise catholique et de la publier, pour la première fois.

Yves Hamant, Xavier Léger, Aymeri Suarez-Pazos

A Sa Sainteté le Pape François Le 15 décembre 2014

Très Saint Père

C’est dans l’espérance que nous nous tournons vers vous après avoir été confrontés aux comportements de type sectaire d’un certain nombre de communautés catholiques. Les abus sexuels n’en sont que la manifestation la plus spectaculaire. Il s’agit de violation du for interne, ainsi que du secret de la confession, d’une fausse théologie de la paternité, d’abus d’obéissance, de manipulation, d’emprise, de pressions affectives, d’intrusion dans la vie des couples, de pseudo-thérapies, de captation d’héritages, d’empêchement de sortir de la communauté pour ceux qui le souhaitent ou, au contraire, d’expulsion brutale sans explication, du refus d’une aide financière équitable après la sortie, de diffamation des membres exclus.

Nous le faisons comme nous l’avons fait en octobre 2013 auprès des évêques de France, qui ont bien voulu entendre notre appel et nous répondre en la personne de Mgr Georges Pontier, président de la Conférence des évêques de France. En ce début de l’année de la vie consacrée, nous pensons venu le temps que, du siège de Rome, ces dérives, trop longtemps ignorées, niées ou minimisées, qui sont une tache sur la nouvelle évangélisation et un obstacle à son développement, soient envisagées d’un point de vue d’ensemble afin d’y porter remède et de les prévenir.

  1. Il s’agit d’abord de la prise de conscience des dégâts humains laissés derrière elles par une série de communautés : personnes n’arrivant pas à se réintégrer ensuite dans la société, à avoir simplement confiance en leur prochain, à préserver une vie spirituelle ; dépressions ; suicides ; familles entières détruites ou profondément affectées par ces dérives. Au-delà, toutes ces souffrances sont cause de scandale pour ceux qui en sont les témoins et elles les éloignent durablement, voire définitivement de l’Eglise et de la foi.
  2. Nous savons d’expérience que non seulement la reconnaissance de ces faits par l’Eglise est une condition de la guérison des victimes, mais que la volonté affichée de justice et de vérité constitue en soi un témoignage.
  3. Nous souffrons de la frilosité de responsables d’Eglise concernés face à ces abus. Nous comprenons leur difficulté à s’en emparer, nous comprenons leur souci de respecter la présomption d’innocence, mais nous avons le sentiment que trop souvent les victimes sont l’objet d’une présomption de calomnie. Trop souvent les victimes sont rabrouées, leurs plaintes enterrées, les dossiers instruits indéfiniment. Trop souvent, quand elles sont ordonnées, les enquêtes canoniques s’enlisent. Peut-être des recommandations et conseils devraient-ils être élaborés à l’intention des évêques pour les aider à traiter ces questions en les formant notamment à l’intelligence des phénomènes d’emprise.
    Concernant l’accompagnement des victimes, ne serait-il pas opportun de s’inspirer des dispositions prises à l’égard de celles de la pédophilie ?
  4. On ne peut manquer de s’interroger sur les causes de ces abus ni se satisfaire d’une théologie qui exclurait qu’une communauté puisse être corrompue ab initio par la corruption de son fondateur alors que, dans les communautés concernées, il y a presque toujours, à l’origine, confusion entre le charisme de la communauté et le charisme du fondateur : un mauvais arbre peut-il donner de bons fruits ?
    Un tel a priori conduit souvent à des demi-mesures de replâtrage quand s’imposerait la dissolution ou la refondation de la communauté avec suppression de toute référence au fondateur et à ses écrits.
    Ce faisant, de telles décisions ne peuvent être mises en œuvre sans que soient adoptées des dispositions spécifiques en vue de l’accompagnement des membres de la communauté dissoute ou refondée, dans l’attention au cheminement de chacun.
  5. Les abus considérés se sont développés en général dans des communautés récentes qui, créées ex nihilo, ne pouvaient s’appuyer sur une expérience et une règle antérieures. Au contraire, apparues dans un contexte de crise dans l’Eglise, elles se sont souvent considérées investies d’une mission particulière que, selon elles, la hiérarchie ne pouvait comprendre. Ainsi ont-elles souvent négligé les règles élémentaires de sagesse établies par l’Eglise, soit parce que celles-ci ne leur avaient pas été transmises, soit parce qu’elles considéraient que leur charisme les dispensait de les observer. Or, devant le foisonnement de ces communautés, les évêques diocésains n’ont pas toujours les moyens suffisants d’enquête ni d’expertise approfondie de leurs constitutions avant de les reconnaître. 

C’est pourquoi nous nous interrogeons sur l’opportunité de réviser les procédures de reconnaissance des nouvelles communautés, permettant par exemple à un évêque diocésain de s’assurer l’avis, à titre consultatif, de ses confrères.

Nous nous interrogeons aussi sur l’opportunité de la publication d’un texte magistériel rappelant les règles du droit canonique, notamment en ce qui concerne la non confusion entre for interne et for externe et formulant des recommandations précises en vue d’assurer

  • la liberté des personnes qui s’engagent dans les communautés et mouvements, y compris la liberté de celles qui veulent les quitter,
  • une saine compréhension de l’autorité et de l’obéissance,
  • le bon exercice de la paternité spirituelle.

Tenant à conserver à cette lettre son caractère privé, nous n’avons pas cherché à multiplier le nombre des signataires. De plus, plusieurs familles n’osent s’associer à aucune démarche, de peur que, si leur participation venait à être malencontreusement connue, le lien ténu quelles entretiennent avec un fils ou une fille sous emprise dans une communauté ne soit compromis. Enfin, des prêtres, religieux, religieuses nous ont encouragés dans cette initiative.

En rendant grâce pour l’élan de liberté évangélique que le Seigneur, par votre ministère, fait souffler sur l’Eglise, nous vous assurons, très Saint Père, de notre humble prière et vous demandons votre bénédiction.

Yves Hamant, Xavier Léger, Aymeri Suarez-Pazos

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