L’emprise – Vingt années d’aliénation spirituelle et sexuelle. De Michèle-France Pesneau

Mercredi 2 décembre 2020

Nous avons rencontré Michèle-France Pesneau à l’occasion de la publication de sa biographie aux Éditions Golias : L’Emprise. Michèle-France Pesneau, ancienne carmélite, a été victime des deux frères Philippe. Elle est l’une des premières victimes à avoir dénoncé publiquement ses agresseurs.

Michèle-France, qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre, alors que vous aviez déjà témoigné à plusieurs reprises sur les abus que vous avez subis de la part de deux religieux ?

« Parler » pour moi, depuis le début, cela a été d’abord écrire : écrire pour trouver les mots. Ecrire pour dire l’indicible. Ecrire pour mettre de l’ordre dans le chaos. Ecrire pour objectiver, pour tenter de déposer toute cette souffrance en dehors de moi. Entrer dans les détails des abus, même si c’était douloureux, pour faire prendre conscience de la gravité des faits.

C’est ainsi que j’ai écrit plusieurs témoignages. Le tout premier, en novembre 2014, était destiné au Coordinateur international de l’Arche, et a été utilisé dans le cadre de l’enquête sur le P. Thomas Philippe. J’ai, un an et demi plus tard, envoyé mon témoignage à l’AVREF, qui l’a publié à l’automne 2016 sous le pseudonyme d’Anne-Claire Fournier. En janvier 2019, j’ai encore envoyé un témoignage détaillé à la revue Golias, qui l’a publié quelques semaines plus tard.

Chaque fois, ce travail d’écriture a eu sur moi un effet thérapeutique : en écrivant mon vécu douloureux, je l’éloignais de moi en quelque sorte.

Pendant l’été 2016, dans le contexte d’une psychothérapie entreprise en novembre 2015, j’ai commencé à écrire, d’abord pour moi-même, un récit beaucoup plus développé. Ce récit, je le commence à ma naissance, car je pense que ce que j’ai vécu dès ma petite enfance et pendant les années qui ont suivi m’a préparée à tomber sous l’emprise de mes deux abuseurs. Peu à peu, l’idée de tenter de publier ce récit a commencé à se formuler en moi, et a reçu les encouragements de ma psychothérapeute et de quelques amis proches.

A l’été 2018, je pensais avoir terminé mon « travail » d’écriture, et quelques mois plus tard j’envoyais mon texte à une maison d’édition bien implantée dans les milieux catholiques. Un an plus tard, je n’avais pas reçu de réponse. Et puis, en mars 2019, il y a eu la diffusion du documentaire « Religieuses abusées » : je me suis beaucoup exprimée dans ce contexte. Et cela semblait commencer à porter des fruits dans l’église, au moins dans certains coins de l’église… Cela suffisait peut-être ?

A l’automne 2019, des amis m’offrent le livre de Sophie Ducrey « Etouffée ». A la dernière page, celle des « Remerciements », je découvre mon nom : Sophie remercie, entre autres, « Michèle-France ». Nous ne nous connaissons pas, nous ne nous sommes jamais rencontrées, n’avons jamais communiqué d’aucune manière. Ses remerciements me touchent d’autant plus. Et ils me font réfléchir : plusieurs témoignages de femmes abusées par des religieux ou des prêtres ont été publiés, et chaque fois j’ai découvert chez les « survivantes » des points communs : une certaine fragilité, et souvent, parallèlement à une quête spirituelle, une quête du père. Les abuseurs, eux, bénéficient la plupart du temps d’une aura, d’une réputation de sainteté, et dissimulent en même temps un énorme égo. Mais il y a aussi, dans chacune de ces histoires, des caractères spécifiques : la manière unique dont la « survivante » essaie justement de survivre, lutte pour se libérer de l’emprise de l’abuseur, parvient au prix de beaucoup de difficultés à faire entendre sa parole, et tente de se reconstruire. Je me suis dit alors que mon témoignage pouvait peut-être aider d’autres femmes, d’autres survivantes, et j’ai repris mon projet de publication.

J’ai aussi révisé et complété mon texte. Durant le mois d’août 2019, j’avais eu quelques échanges très amicaux avec Xavier Léger qui m’avait éclairée sur les notions de « secte » et de « dérive sectaire ». Qu’il en soit ici une nouvelle fois remercié. Ces échanges m’ont amenée à réfléchir sur ce qui, dans les deux communautés où j’ai été abusée, avait permis, voire favorisé, l’action des prédateurs. Cela a donné un dernier chapitre : « Dimensions sectaires ».

Pourquoi avez-vous fait appel aux éditions Golias ?

J’aurais pu prospecter d’autres éditeurs, mais je manquais d’énergie pour cela : je suis aujourd’hui une vieille dame, et survivre au quotidien reste une épreuve et mobilise beaucoup de mes forces.

C’est alors que l’idée des éditions Golias s’est imposée à moi, en raison d’un combat commun, manifesté entre autres dans la publication du témoignage de mon ami Jean de La Selle et du mien en février-mars 2019. C’est aussi par un numéro de Golias que j’avais appris en 2013 que d’autres femmes appartenant à la « famille St Jean », abusées par Marie-Dominique Philippe, avaient parlé. De plus, Christian Terras, le rédacteur en chef, témoigne également dans le documentaire « Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Eglise ». Un même combat, cela crée des liens.

En octobre 2019, je lui envoyais mon manuscrit, et dans les derniers jours de décembre il m’annonçait la décision de Golias de le publier. Ensuite il y a eu le premier confinement, qui a été pour moi l’occasion de retravailler encore, en intégrant entre autres les révélations sur Jean Vanier.

C’est ainsi que « L’emprise » a vu le jour.

Comment expliquer que des adultes, femmes ou hommes, se laissent entraîner dans des situations telles que celle que vous avez vécue ?

Je comprends bien que ce soit difficile à concevoir. Cela l’a été également pour moi les premières années après ma prise de conscience. Question douloureuse : comment peut-on, quand on est une femme, jeune certes mais adulte, se laisser séduire et abuser si longtemps (une vingtaine d’années), psychologiquement, spirituellement, sexuellement, –– par deux religieux beaucoup plus âgés, au nom de « l’amour de Jésus », au nom des « grâces mystiques de Jésus et de Marie » ? comment ai-je pu accepter cela ? comment ai-je pu me laisser entraîner si loin dans la négation de ce que je suis profondément, dans une relation tellement tordue ?

Il m’a fallu de nombreuses années pour démêler mon chaos intérieur, pour réaliser que ces deux hommes, ces deux prêtres, qui auraient dû rester des serviteurs, usurpaient la place de Dieu. Pendant longtemps, je suis restée seule avec mon angoisse. Où était Dieu là-dedans ? était-il encore présent ? Je ne savais pas. Je n’avais personne à qui parler – je veux dire vraiment parler. 

Et d’abord, comment définiriez-vous l’emprise ?

Les définitions des dictionnaires ont en commun l’idée d’occupation, de prise de possession – au sens matériel d’abord. Au sens psychologique, moral, spirituel, c’est finalement la même chose : prise de possession de la personnalité d’autrui.

Pour cela, l’abuseur va se présenter comme porteur de ce qui correspond aux attentes les plus profondes de la personne – en l’occurrence son désir de découverte de Dieu, d’union à Dieu. Il va procéder par séduction.

Ensuite va s’établir un lien de dépendance : l’abuseur se présente comme le seul capable de vous conduire à votre but qui est l’union à Dieu. Toute critique à son égard est hors de propos, inconcevable. Et ce lien doit demeurer secret : « si tu as des doutes, tu m’en parles à moi en premier lieu et en unique lieu. » Tous les autres accompagnateurs spirituels potentiels ne sont pas à la hauteur, voire même vont vous entraîner sur des voies sans issue.

A long terme, cette relation tordue entraîne beaucoup de souffrance, dont la personne sous emprise ne comprend pas l’origine. Le prédateur en profite pour assujettir encore davantage sa victime, la priver de ses facultés de discernement, voire lui enjoindre de ne plus les utiliser : « Il ne faut surtout pas essayer d’analyser. »

Comment tombe-t-on sous emprise ? Cela peut être en raison d’une fragilité particulière, qui peut trouver son origine par exemple dans des souffrances ou des maltraitances physiques ou psychologiques subies pendant l’enfance. Cela peut arriver aussi à un moment particulier de plus grande fragilité, une période de deuil, d’échec, d’abandon…

L’aura dont ont bénéficié, dont bénéficient peut-être encore certaines personnalités manipulatrices au sein de l’Eglise – dans des « communautés nouvelles » par exemple – peut considérablement contribuer à l’installation de l’emprise. Le fait est aussi que la révélation d’abus sexuels du clergé est toute récente. Elle remonte tout au plus aux années 2010.

D’ailleurs, pour sortir de l’emprise, il faut parler, il faut trouver les mots. Il faut avoir quelqu’un à qui parler. Pour moi, il fallait aussi affronter les nombreux admirateurs de mes deux abuseurs.

Cela a été un long et dur chemin, un chemin douloureux. Parler implique de revisiter tout un vécu d’abus. Il faut aussi affronter les réactions d’incrédulité, d’incompréhension, du milieu dans lequel ces abus ont eu lieu. Parler, cela implique de traverser la vallée de l’ombre de la mort. Toutes les blessures anciennes remontent, se rouvrent. Mais c’est un chemin de libération, et c’est ce chemin que je raconte.

Qu’est-ce qui vous a aidée à parcourir ce chemin difficile ?

Je le dis dans mon livre : d’abord la grâce de Dieu. Dieu n’a jamais cessé, même en plein chaos, en pleine confusion, de m’être présent, mais surtout depuis la disparition de mes abuseurs.

Il y a eu aussi quelques amis, peu nombreux mais précieux, dont quelques-unes des victimes de Thomas Philippe. Ma psychothérapeute m’a aidée considérablement à ne pas me perdre sur ce chemin. Je ne pense pas que j’y serais arrivée sans elle.

J’ai bénéficié aussi de l’écoute bienveillante, compatissante, de l’enquêteur désigné par l’église, un dominicain. Il m’a crue, et à travers lui, c’est l’église qui accueillait ma parole.

Que conseilleriez-vous à d’autre personnes victimes d’abus dans le cadre de l’église ?

Je leur conseillerais de parler, mais de ne pas parler seules. En ce qui me concerne, j’ai eu la chance de donner mon premier témoignage en même temps qu’une autre personne. Deux témoignages concordants et indépendants l’un de l’autre ont forcément plus de poids qu’un seul.

Il faut du soutien : amical, professionnel (psychothérapeutes), spirituel si possible. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir tout cela.

Il ne faut pas hésiter non plus à parler haut et fort chaque fois que l’occasion se présente, si possible dans les médias. Ne pas laisser l’institution-église ou communauté tourner la page sans l’avoir lue.

Pour commander le livre, suivre ce lien.

Vos réactions

  • Casado 4 avril 2021 11:51

    Madame Pesnau cela fait beaucoup des apparitions sur les médias TV sur les réseaux sociaux et étant adulte, libre de partir loin de trouver un job etc, vous attendez des années après la mort de deux prêtres que j’ai bien connu pour parler. Avec une des mots crus… j’espère que avec tout ça et avec les livres et les prochains dons de l’église vous pourrez vivre bien sans peur de votre avenir. Mais si jamais cela n’était pas vrai, alors je vous plain. Courage

    • Madame ou monsieur Casado,

      Les victimes des gens d’Eglise doivent décidément faire face à des commentaires bien ignobles, celui-ci en est un, comme beaucoup de ceux qui ont pour but de défendre les frères Philippe. Sans doute parce que ces hommes-là ont poussé particulièrement loin la perversion et la tromperie. Oui, ils étaient vraiment très forts, il n’y a pas à dire.

      Et du coup, c’est toujours Michèle-France Pesneau, pourtant exceptionnellement courageuse et digne, qui doit endurer ces horreurs, se rajoutant à celles qu’elle a subies si longtemps de la part de ceux que vous semblez admirer. Si les mots crus vous gênent , qu’en est-il donc alors des actes eux-mêmes ? Et si vous croyez que se raconter dans les medias pour être ensuite traînée dans la boue est une partie de plaisir , que les livres rapportent quelque chose ou que - quelle naïveté ! - l’Eglise va verser un seul centime, vous avez vraiment beaucoup, beaucoup à apprendre sur la terrible histoire des victimes.

      J’ai connu l’un des deux frères Philippe, ainsi que l’un de ses disciples et je suis excessivement soulagée que la vérité soit enfin faite sur leurs moeurs particulièrement répugnantes.

      Je remercie Michèle-France d’avoir eu l’immense courage de dévoiler ce qu’elle a vécu. Loin d’en être rabaissée, elle s’en trouve grandie. Et j’espère de tout cœur qu’elle ne vous lira pas, même s’il n’y a qu’une chose à faire : ne prêter aucune attention à vos propos écœurants.

    • Moi je connais bien l’Arche. j’ai lu le livre témoignant de l’emprise sexuelle et spirituelle de MF.Pesneau avec beaucoup d’émotion et d’empathie, je salue son courage car il en faut pour se déclarer abusée ! bravo ! Elle a ouvert la voie !

    • Jr trouve cette femme particulièrement courageuse 18 février 2022 00:58, par Beaujardin

      Je voulais demander à la personne qui a envoyé ce courrier, si elle bien connu ces deux hommes d’église ; si elle ’est une femme elle a du aimé, ou si c’est une homme il à profité des largesses de ces deux démons, comment peut on défendre ou du moins laissé planer un doute sur les dires de Marie France, alors que de nombreux autres témoignages sont venus corroborer ses dires, cela s’appelle déni, vous devriez avoir HONTE, je vous plain, courage et priez.

  • suzie 28 janvier 2021 17:38

    Ça prend du courage pour avancer malgré les commentaires lié à l’incompréhension des personnes qui ne l’ont pas vécu. Merci de témoigner de votre foi en Dieu car elle est pour plusieurs ébranlé et certains perdent la foi en Dieu. Votre histoire me touche beaucoup et votre témoignage est nécessaire.

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