« Silences dans l’Eglise, par action et par omission » d’Anne Mardon

Samedi 14 novembre 2020

Vous trouverez ci-dessous une excellente recension par René Poujol du livre d’Anne Mardon paru le mois dernier aux éditions L’Harmattan : « Silence dans l’Eglise, par action et par omission ».

Dérives dans l’Eglise : silence sur les silences !

Par René Poujol. Source : Cath’lib

En revenant sur le récit de sa vie, Anne Mardon tente de conjurer la non réception de son témoignage de victime.

Il y a un an, paraissait le livre d’Anne Mardon : Quand l’Eglise détruit [1] dont j’ai rendu compte sur ce blog. Evoquant ses années passées au sein des Fraternités monastiques de Jérusalem, pour l’essentiel dans la décennie quatre-vingt, l’auteure y mettait directement en cause son fondateur le père Pierre-Marie Delfieux, non pour des faits d’abus sexuels mais de conscience et de pouvoir. Cette publication allait provoquer, comme souvent dans ce type d’affaires : un démenti scandalisé des proches du fondateur, une décision de la Communauté de lancer un « appel à témoignage » et, semble-t-il, la saisie de la Commission indépendante créée par les évêques (Ciase) par d’autres « victimes » des mêmes Fraternités. Or voici que l’auteure récidive avec la publication d’un nouvel ouvrage [2]. S’il porte sur les silences qui ont entouré ce qu’elle a vécu comme une « descente aux enfers », on peut le lire surtout comme une tentative pour briser l’ultime silence : celui qui a entouré la parution du premier livre et étouffé sa parole de victime.

Pour un journaliste-blogueur qui, comme moi, a choisi de faire de la lutte contre la pédocriminalité et les dérives sectaires dans l’Eglise, un de ses combats, il ne fait aucun doute que le Président de la Ciase, Jean-Marc Sauvé, est dans le vrai, lorsqu’il rappelle qu’il convient « d’écouter les victimes avant de théoriser ». Ecouter et donc lire celles et ceux qui voient dans l’écriture une forme de thérapie, face à la souffrance. J’ai donc lu. L’ouvrage qu’Anne Mardon vient de publier est plus modeste, dans sa pagination, que le précédent. Il reprend, pour l’essentiel, le récit d’une vie bouleversée par une conversion un rien « précipitée » à l’âge adulte, un séjour dans un lieu d’études et d’accueil tenu par les pères jésuites qui se soldera pour elle par une grossesse non désirée, un avortement et une forme d’abandon, puis sa fréquentation des Fraternités monastiques de Jérusalem où sa quête spirituelle sera interprétée, faussement, comme une vocation monastique, nourrissant une relation destructrice avec son fondateur.

Le triple silence de l’institution, des Fraternités… et de l’auteure !

Dans ce second récit, la nouveauté vient de la tentative, réussie, de l’auteure d’analyser ce qui lui est arrivé à travers un triple silence. D’abord le silence de l’institution ecclésiale qui, à aucun moment de son parcours, ne l’a protégée alors que dans sa fragilité et sa quête elle faisait confiance à l’Eglise. Silence de l’institution à l’égard du père Thomas Philippe, aumônier de l’Arche, qui la baptise sans réelle préparation ; silence des pères Jésuites sur sa liaison avec l’un d’entre eux dont elle tombe enceinte avant de se voir proposer l’avortement ; silence du diocèse de Paris sur la face obscure des Fraternités monastiques. Elle écrit : « Je me suis souvent interrogée sur le fait que, chaque fois que je m’étais confiée aux représentants de l’Eglise, ces derniers n’avaient pas eu l’air surpris par mon récit (…) Et puis j’ai découvert que les scandales que je leur livrais existaient depuis des décennies, au moins au sein des communautés nouvelles, et qu’ils savaient. »

Le deuxième silence est celui qui règne au sein des Fraternités elles-mêmes. Les foules priantes de Saint-Gervais, fidélisées par cette même liturgie qui a opéré sur Anne Mardon comme un aimant spirituel, confortent la hiérarchie catholique dans le sentiment qu’il y a là l’expression d’un renouveau salvateur pour l’Eglise. Qui vaut sans doute qu’on ferme les yeux sur l’envers du décor. Je sais, pour avoir longuement échangé, il y a un an, avec un ami des Fraternités, proche de leur fondateur, qu’un soupçon de « mensonge » pèse sur certaines allégations de l’auteure lorsqu’elle évoque la vie interne à la communauté. Mais, outre le fait que des témoignages à ce jour confidentiels vont dans le même sens [3], il est des faits publics vérifiables, qui corroborent ses dires. [4] Ce qui rend crédible sa dénonciation du silence interne aux fraternités. Dès lors que les choses n’étaient pas dites – et elles ne l’étaient pas – (départs de frères et de sœurs, suicide, dépressions…) elles n’existaient pas.

Le plus nouveau, au regard du récit précédent de 2019, est sans doute le travail engagé sur elle-même par Anne Mardon pour tenter de comprendre les raisons de son propre silence. Car enfin, rien a-priori, ne l’empêchait de partir, de parler et d’écrire, ce qu’elle ne fera que tardivement. Après la mort de sa mère puis du père Pierre-Marie Delfieux qui représentent les deux « dépendances » psychologiques de son existence. « Si les victimes) parlent, on les accuse de faire œuvre de destruction. Si elles ne parlent pas on leur reproche plus tard de n’avoir pas parlé (…) Et quoi qu’il en soit les victimes ont tort d’être victimes : elles avaient qu’à ne pas se laisser abuser, en admettant, bien sûr, qu’elles ne mentent pas, tout simplement. »

Un quatrième silence : celui qui a entouré la sortie du livre.

Ce travail de vérité sur ce qui lui est arrivé, nécessaire pour se reconstruire, est également d’un apport précieux pour ceux qui, à l’extérieur, tentent de comprendre pour mieux prévenir. Dans sa préface à l’ouvrage, Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions, qui a longuement rencontré l’auteure écrit ceci : « grâce à ses réactions très franches, j’en ai plus appris et compris sur les victimes d’abus et leur combat qu’à travers toutes mes lectures antérieures et mon savoir historique et sociologique sur la nature et les causes des dérives sectaires. »

Mais la clé essentielle de ce nouveau livre me semble être ailleurs. Non dans le décryptage du silence initial de l’institution ecclésiale, des Fraternités monastiques de Jérusalem ou de l’auteure elle-même qui ont rendu possible ce qui lui est arrivé et l’a détruite, mais dans la dénonciation d’un quatrième silence, ultérieur : celui qui a entouré la parution de son premier livre et donc de son témoignage. Non seulement elle n’a aucun « retour » de la part des évêques, y compris de la commission en charge des dérives sectaires, mais lorsqu’à sa demande, elle est reçue à l’archevêché de Paris c’est pour découvrir que nul n’a lu son livre et pour s’entendre dire par un vicaire général : « Mais madame, l’Eglise n’existe pas. Ce sont les communautés qui existent et c’est à elles que vous devez vous adresser. » Ce qui, dans le livre, lui arrache ce cri : « L’Eglise qui avait fait voler ma vie en éclats n’existait pas. » Seuls, dit-elle, sœur Véronique Margron, Présidente de la Corref [5] et le responsable des Jésuites rencontré l’ont réellement écoutée et soutenue dans son désir d’expression et de vérité.

Que vaut pour sa propre guérison, la parole d’une victime si elle n’est pas reçue ?

Silence, on le devine, du côté des Fraternités où personne ne prend contact avec elle. Silence embarrassé des médias chrétiens qui se gardent bien de lui donner la parole. La Vie et la Croix se contentant, pour l’un, de recueillir les réactions du prieur général Jean-Christophe Calmon, pour l’autre de rendre compte du livre en annonçant le lancement d’un « appel à témoins » à l’initiative des Fraternités. Silence, tout autant, des médias généralistes non confessionnels qui n’on rien à faire d’une affaire de dérives dans l’Eglise dès lors qu’elle n’a pas de dimension sexuelle.

Or que vaut, pour sa propre guérison, la parole d’une victime si elle n’est ni écoutée, ni entendue ? Et pour une victime qui prend le risque du passage à l’écriture, parce qu’elle en a la force et la compétence, combien qui se murent dans une autre forme de silence ? Peut-être la commission Sauvé est-elle à ce jour le seul « lieu », certes privé mais officiel, où la parole est reçue. A la demande même des instances de la CEF. Ce qui ne présage rien de la manière dont ses propres conclusions – sa propre parole – seront « reçues » à l’automne 2021, par la hiérarchie, les fidèles et l’opinion. Le livre Silences dans l’Eglise vaudra-t-il à Anne Mardon, plus d’écoute bienveillante et au besoin critique, que son précédent ouvrage ?

[1Anne Mardon, Quand l’Eglise détruit. Ed. L’Harmattan 2019, 266 p. 22 €

[2Anne Mardon, Silences dans l’Eglise, par action et par omission. Ed. L’Harmattan, 136 p., 15 €

[3On attend toujours que les Fraternités communiquent sur les résultats de leur « appel à témoignages »

[4Comme la demande de dissolution engagée en 1983 par les sœurs, sept ans seulement après leur fondation, demande acceptée par le cardinal Lustiger accompagnée d’une interdiction, non respectée, de refonder un ordre féminin.

[5Corref : Conférence des religieux et religieuses de France.

Voir en ligne : https://www.renepoujol.fr/derives-d…