Les doléances d’une victime

Mercredi 31 janvier 2018

Pour lui, le poids du silence a été trop pesant, pendant de longues années. Victime d’actes pédophiles dans son enfance, un prêtre du diocèse de Luçon se désole de faire le constat qu’il n’est pas facile de savoir à quelle porte frapper pour ne pas rester englué dans les traumatismes. Soucieux d’autres victimes, de l’accompagnement dont elles ont besoin, il estime qu’il rend service à l’Église à laquelle il est fidèlement attaché en demandant publiquement qu’elle fasse des avancées significatives dans la prise en compte de leurs souffrances.

Professionnels du verbe, prêtres et journalistes le sont de manière différenciée dans le cadre de leurs missions et fonctions respectives. Le verbe confesser, dans le sens de se mettre à l’écoute, constitue un dénominateur commun entre hommes d’Église et chevaliers de la plume. Il peut arriver que ces derniers aient à recueillir des confidences venant des premiers. Il en a été ainsi pour le témoignage d’un prêtre du diocèse de Luçon qui, pour des raisons évidentes, se confie sous couvert de l’anonymat.

Né en 1959, il affirme avoir subi dans son enfance des sévices et abus sexuels commis par un prêtre. « J’entends témoigner pour que la tentation de la loi du silence en vue de protéger l’institution ecclésiale n’hypothèque pas l’obligation de se préoccuper des intérêts des victimes », insiste notre interlocuteur avec l’espoir que sa « parole libérée puisse pousser le diocèse à s’engager activement dans une démarche d’accompagnement » et prendre dûment en compte les intérêts légitimes des victimes. S’il prend acte des évolutions amenant à un nouvel état d’esprit qui amène l’Église à rompre avec la loi du silence qui a longtemps prévalu, il estime que beaucoup reste encore à faire.

L’Écho de l’Ouest : Vous voudriez que l’Église prenne pleinement conscience des conséquences dévastatrices des actes de pédophilie face auxquels la loi du silence ne prévaut désormais plus, et vous vous déclarez vous-même profondément marqué, meurtri, par des souvenirs douloureux…

Il y a quelque temps, j’ai entendu un prêtre prétendre que l’Église a tout tenté pour avancer sur la question de la pédophilie. Pour moi, une telle affirmation est révoltante. Je le dis en tant que victime d’actes dont le souvenir me hante et me torture atrocement. Autant que je m’en souvienne, ils ont été commis par un prêtre, aujourd’hui décédé. C’était dans les années 1970. Les faits se sont déroulés dans le cadre d’une colonie de vacances d’une paroisse du nord-ouest de la Vendée, dans le Massif central. D’autres enfants en ont été témoins. Mon histoire n’est pas unique, malheureusement. Le diocèse de Luçon n’a pas été à l’abri et, aujourd’hui, je ne pense pas l’on mesure suffisamment l’ampleur des conséquences destructrices de la pédophilie.

Vous parlez de souvenirs, douloureux, qui vous hantent désormais…

Pendant trente-sept ans, j’avais apparemment oublié, mais ce qui s’était passé restait enfoui tout au fond de moi-même. Dans mon enfance et mon adolescence, le mal-être qui en découlait se manifestait par la tendance à m’isoler, à me replier sur moi-même ou à me réfugier dans des comportements à risque. Je n’ai rien dit. Je me suis muré dans le silence, jusqu’au jour où les vannes ont cédé. J’ai raconté une psychologue que des enfants s’étaient amusés avec moi. Elle m’a répondu que cela pouvait être très grave. Elle m’a amenée à parler enfin, à sortir du silence.

Le lendemain, je ne faisais que pleurer. La cicatrice était ouverte. Depuis, je n’ai pu la refermer. Depuis douze ans, il ne se passe pas un jour sans que je ne ressente le poids du passé qui a du mal à passer.

Le silence avait tout d’une bombe à retardement. L’explosion est d’une puissance terrifiante pour qui sort de l’état de sidération dans lequel on est comme étranger à soi-même, amnésique, avec des émotions, des souffrances partiellement ou totalement refoulées. Le jour où l’explosion se déclenche, les émotions refont surface. Ce sont des réminiscences, des cauchemars, des sensations qui font qu’on se retrouve dans le même état de stress que lors des faits. Il faut se faire aider pour en sortir.

Long, lent et onéreux, le travail de soins consiste à faire passer de l’état émotionnel aux souvenirs. Plus l’enfant est jeune, plus le risque de stress post-traumatique est grand et l’amnésie susceptible de durer longtemps, des années, et plus la guérison sera difficile. D’où la nécessité d’agir au plus tôt, sans tarder, au moindre signe, à la moindre suspicion d’abus sexuels sur enfant.

Pendant plus de trente ans, vous n’étiez donc pas tout à fait vous-même ?

Je portais en moi un mal-être diffus, fuyant certaines réalités, jusqu’au jour où j’ai donc pu mettre des mots sur le mal subi. C’est rude, c’est comme une descente aux enfers. Il en faut en passer par là pour se reconstruire. J’ai eu l’occasion de confier, de partager une part de mon histoire avec les responsables du diocèse. J’espérais que cela pouvait mener jusqu’à la demande de pardon qui aurait contribué au processus de reconstruction dans lequel je m’engageais. Je pense que la responsabilité morale de ce diocèse est engagée. La gestion de situations douloureuses comme la mienne devrait être autre.

Trop de responsables de l’institution, trop de prêtres, trop d’acteurs en Église ont su tout en ne voulant pas trop savoir : la peur du scandale, la crainte de voir dégradée l’image de l’Église, quand ce n’était pas le devenir du présumé coupable qui prenait le pas sur d’autres considérations concernant les victimes, ou trop de prix attaché à ses compétences… Il faut en finir avec le déni et l’impunité.

Afin de protéger, voire de soigner, dès qu’il y a suspicion ou constat d’un comportement trouble, il faut se préoccuper en priorité du sort de la victime à aider. Plus on agit tôt, mieux on évitera des vies gâchées, brisées, et on en protégera d’autres. Pas question de demi-mesures. L’intransigeance devrait être la règle. Par le passé, on s’est tellement préoccupé de protéger l’institution, avant de penser aux enfants, à leur avenir brisé, fracassé.

Il y a diverses façons d’abîmer et de heurter l’intimité des enfants. Aucune n’est sans conséquences désastreuses, même si, dans l’immédiat, l’enfant ou le jeune ne semble rien manifester de sa souffrance.

L’Église est sortie du déni

L’épiscopat français a pris la mesure des attentes qui se sont fait jour concernant la lutte contre la pédophilie.

Oui, la Conférence des évêques de France a édité un livret avec lequel il est question de discernement, de règles de conduites. Le document a été envoyé à toutes les paroisses, aux mouvements de jeunes et d’enfants. Mais qui le connaît et, surtout, qui l’utilise ?

Il s’agit de la brochure intitulée « Lutter contre la pédophilie, repères pour les éducateurs ». Publiée en 2003, rééditée en 2010, elle a été mise à jour et rééditée en 2017.

On y trouve des informations sur les diverses réalités que recouvre le mot « pédophilie », sur la personnalité de ceux qui se livrent à de tels actes, sur les conséquences pour les victimes et sur la façon dont le droit français sanctionne ces agissements. Ce document rappelle que la dénonciation s’impose, en vertu de la loi française, chaque fois que des faits précis sont connus. II donne des repères pour agir, y compris en cas de soupçons plausibles. Les enjeux de la lutte contre la pédophilie sont établis.

Il faut tenir compte que des conséquences que, même s’il y a prescription, les sévices subis entraînent dans la vie des victimes. Une grande partie d’entre elles ont du mal à vivre, restent prisonnières de leur traumatisme : couple détruit, échec social, dépression, tendances et risques suicidaires. Même quand il n’est plus possible d’engager une action en justice, les auteurs de tels actes, quand ils sont connus, ne devraient plus exercer de responsabilités ecclésiales, qu’ils soient prêtres, reli- gieux ou laïcs. En effet, de leur part, le risque est toujours là. Pour nombre d’entre eux, la structure de leur personnalité est telle qu’elle est empreinte de perversion, de manipulation. Je les considère comme de grands malades. Leur parole n’est pas fiable. Par ailleurs, des actes ont été commis, très graves, qui ont profondément porté atteinte aux victimes. La question de la réparation devrait être posée, même pour des faits très anciens.

Quel constat faites-vous quant à la manière dont ce problème, complexe et des plus délicats, est pris en compte dans le diocèse de Luçon ?

Il n’est plus question de déni. Cependant, en ce qui concerne l’accompagnement des personnes victimes, je ne suis pas sûr que le diocèse soit allé jusqu’au bout des démarches qu’impose la prise de conscience du problème. Il y a un manque flagrant de communication. Qui sait qu’une cellule d’écoute a été mise en place pour libérer la parole des victimes ? D’ailleurs, est-ce suffisant que cette cellule fonctionne au niveau régional ? Qui sait qu’un prêtre, membre du conseil épiscopal sortant, est au service de cette écoute. D’ailleurs, je me demande s’il est judicieux que, même s’il fait bien ce qu’il fait, cette mission soit confiée à un prêtre, détenteur d’une part de l’autorité diocésaine. Quelle communication le diocèse fait-il pour faire connaître le dispositif mis en place, afin que des personnes victimes puissent savoir comment y recourir ?

Au sein du clergé, j’ai pu le constater à propos d’un prêtre qui a eu à répondre de ses actes devant la justice, la préoccupation peut rester forte d’accompagner un collègue qui a succombé. Malgré une telle déchéance, il reste un ami pour les collègues. Cette attitude est certes compréhensible, mais s’est-on préoccupé autant qu’il le faudrait des personnes qui ont été victimes de son comportement et dont la souffrance reste forte ? Avec le risque de blesser, il y a des signes de solidarité qui peuvent devenir indécents. Sur ce point, j’interpelle fortement l’Église : « Que fais-tu de celui qui est à terre à cause de toi, par ceux de tes membres qui les ont brisés, comme par ceux qui n’ont pas voulu avoir, soutenir, protéger ? Sommes-nous si dérangeants, alors que tu es capable de donner le meilleur de toi-même auprès des malades, des prisonniers, des personnes handicapées, des migrants, des plus fragiles ? Est-ce si difficile de prendre soin de ceux que tu as rendus fragiles ? »

La question de la réparation reste entière. Le diocèse de Luçon, comme les autres diocèses, se doit d’y réfléchir. L’Église ne peut pas se dédouaner de sa part de responsabilité. Celle-ci est très lourde. Sous quelle forme doit-elle réparer ? Il faut y réfléchir. L’accès aux soins est parfois hors de portée, tellement ils sont onéreux et peu remboursés. Le processus de guérison est très long, surtout pour des faits qui remontent loin dans le temps. Il y aurait justice, par exemple, sous la forme d’un fonds de solidarité avec la participation de l’Église. Une vraie compassion n’a de valeur que si les actes rejoignent les mots. L’enjeu reste de remettre debout celui qui est à terre à cause de l’Église.

En tant que prêtre, avez-vous une attente particulière ?

Je dirais qu’il y a à cet égard une préoccupation. Quand on a subi au sein de l’Église des actes d’abus sexuels commis par des gens d’Église, le traumatisme psychologique se double d’un traumatisme concernant des aspects spirituels. Il est très difficile de rester croyant quand on prend conscience de tels actes. Au-delà de la colère et de la révolte ressenties, il y a le sentiment de confiance trahie. Foi et confiance sont liées. Prêtre, il m’est difficile de me résoudre à ce qu’un enfant devienne athée suite à des abus qui, somme toute, portent atteinte au spirituel. Comment l’Église s’empare-t-elle de cette question qui relève de son rôle propre ? Quel chemin de reconstruction spirituelle peut-elle proposer, avec des personnes suffisamment préparées et formées pour cela ? Il faut y réfléchir.

Je crois que, face à ces situations morbides et traumatisantes, l’Église sera signe du Christ ressuscité par l’amour qu’elle manifestera, par sa capacité à demander pardon, à protéger, à réparer, à accompagner. Sans cela, elle perd beaucoup de sa crédibilité. Le risque reste grand d’avoir avant tout comme réponse et comme préoccupation, même de manière inconsciente, la protection de l’institution, de ses membres, de ses vocations en oubliant trop ceux qui devraient susciter prioritairement l’attention : les enfants, les jeunes, les personnes victimes encore à terre. Cela dit, je ne désespère pas. Je crois l’évolution va dans le bon sens.

Propos recueillis par Étienne SENGEGERA

Source : l’Echo de l’Ouest, 26 janvier 2018

Notre interlocuteur tient à indiquer qu’il est disponible pour des échanges avec d’autres victimes qui souhaiteraient le contacter.