Samedi 3 novembre 2018

Pédophilie dans l’Eglise : face aux évêques, des victimes à l’heure des comptes

Samedi, pour leur rassemblement annuel, les évêques ont invité huit victimes de prêtres pédophiles. Signe d’une vraie prise de conscience ? Récit des coulisses mouvementées.

Par Emmanuelle Anizon

Pour la première fois, elles ont été invitées. Des victimes viennent à Lourdes, ce samedi 3 novembre, participer à l’Assemblée de la Conférence des évêques de France. Huit personnes, hommes et femmes, dont un prêtre, choisis par Monseigneur Luc Crépy, le président de la cellule permanente de lutte contre la pédophilie : « C’est très important, symboliquement fort, que l’ensemble des 120 évêques accueille ce groupe, commente celui-ci. C’est reconnaître ce qu’ils ont vécu, reconnaître que l’Eglise a été coupable de ces actes. Nous allons parler, échanger, proposer. Et ce n’est qu’une étape. »

Cette rencontre, les victimes la demandaient depuis longtemps. « Mais il y avait des blocages, reconnaît Luc Crépy. Vous savez, l’église est un corps social, et un corps social c’est toujours assez lourd à faire évoluer, à convaincre. » C’est peu dire. Olivier Savignac, victime à 13 ans de l’abbé Pierre de Castelet, co-fondateur de « Notre parole aussi libérée », frappait à la porte de Luc Crépy depuis deux ans. « Quand il m’a appelé en juin, j’ai pensé que c’était un miracle ! », dit-il. Bon, un miracle relatif. La constitution de la liste des victimes invitées à témoigner a été douloureuse. « Au départ, ils ne voulaient que trois ou quatre victimes, on a insisté pour être plus nombreux. » Et puis, l’Eglise a ses bonnes et ses mauvaises victimes… Le très emblématique mais très remuant co-fondateur de l’association « La parole libérée », François Devaux, n’a pas été spontanément invité. « On a protesté, raconte Olivier, c’était impossible qu’il ne soit pas invité, avec tout ce qu’il a fait ! » Pour rappel, La Parole Libérée est à l’origine de l’explosion médiatique autour du Cardinal Barbarin, et de la procédure judiciaire engagée contre lui pour non dénonciation. Luc Crépy a fini par s’incliner et inviter François Devaux. « On s’est rendu compte aussi qu’ils n’avaient rien organisé pour notre venue, raconte Olivier Savignac. En septembre, on n’avait pas de nouvelles, on a dû rappeler Luc Crépy pour obtenir une réunion de préparation, que l’on structure notre intervention. » Les règles ont effectivement été établies : les victimes ne pourront pas, contrairement à ce qu’elles souhaitaient, intervenir en séance plénière, devant tous les évêques. Elles seront réparties dans le cadre de groupes de travail, par thèmes : « la blessure spirituelle »/ « la prévention »/ « la réparation »… Des victimes, oui, mais compartimentées et cadrées. Faut pas pousser. Sacré corps social.

« C’en est trop ! »

Les victimes pourront bien sûr compter sur la bienveillance de tous les évêques. Y compris, personne n’en doute, celle du Cardinal Barbarin. Y compris celle des douze évêques d’Auvergne-Rhône-Alpes qui, ce 1er novembre, deux jours avant l’ouverture de la Conférence, ont courageusement démis de sa fonction de juge ecclésiastique Pierre Vignon, le prêtre auteur d’une pétition (100.000 signatures) demandant justement la démission de… Barbarin.

Les victimes pourront aussi sûrement échanger fructueusement avec quelques-uns des évêques et archevêques accusés dans le livre « Eglise, la mécanique du silence » d’avoir couvert des prêtres. Ils sont une dizaine*. Ou encore avec Monseigneur Ravel, l’archevêque de Strasbourg, chantre actuel de la transparence de l’Eglise mais qui, quand il était évêque aux armées de 2009 à 2016, comme l’a révélé « l’Obs », a maintenu en poste le père Griffond, pourtant condamné.

Sans doute les victimes pourront-elles compter aussi sur l’enthousiasme de Monseigneur Di Falco, évêque de Gap, plusieurs fois accusé, jamais condamné. On ne sait pas si Monseigneur Gaschignard qui a démissionné de son diocèse de Dax, en 2017, après avoir été accusé de « gestes inappropriés » (affaire classée sans suite), et qui est aujourd’hui chef du service communication du diocèse de Grenoble, sera là. Et Monseigneur Bataille ? En juin dernier, il a eu cette belle idée de loger le père Peyrard, agresseur convoqué à Saint-Etienne par la justice pour une audition, dans la maison diocésaine même où habitait l’une de ses anciennes victimes, lui-même prêtre.

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