Travailleuses Missionnaires : le témoignage d’Emilienne Sakougri

Dimanche 12 mars 2017 — Dernier ajout lundi 15 décembre 2014

Je m’appelle Emilienne Sakougri, du Burkina Faso, née le 29 juillet 1974 à Ouagadougou dans une famille catholique pratiquante. Je suis l’ainée, j’ai 3 petits frères, le 2ème est prêtre diocésain au Burkina.

Très tôt à l’âge de 9 ans le désir de me donner au Seigneur m’habitait et je suivais les réunions des vocations dans ma paroisse.

A 12 ans, après avoir obtenu le concours d’admission pour rentrer à l’aspirat chez les sœurs SIC (congrégation autochtone) je suis allée faire une expérience de quelques mois mais je suis tombée malade et mon père est venu me chercher car il ne supportait pas de me voir souffrir.

Mes parents m’ont donc inscrit au collège privé des frères de la Sainte Famille. J’avais toujours le désir de me consacrer au Seigneur, j’ai donc continué de suivre les réunions des vocations dans ma paroisse.

Un jour à la messe je ne peux expliquer le pourquoi, mon attention s’est tournée vers les TM que je voyais souvent. J’ai voulu les connaitre.

C’est alors que je suis allée les voir et j’ai cheminé pendant un an avec elles et pendant les grandes vacances scolaires elles m’ont proposé de venir faire un pré-stage et après j’ai décidé de rentrer. Sans trop me poser de question.

J’ai été attirée par leur internationalité, leur sourire, leur rayonnement et aussi parce qu’elles n’avaient pas de costume spécifique, tout cela je trouvais orignal.

Mes parents étaient opposés à ma décision car je n’avais pas fini l’école, j’étais très jeune et surtout que je suis leur fille unique et l’ ainée en plus, ils tenaient beaucoup aux études. Mais je suis arrivée à les convaincre et la responsable même est venue les rassurer que j’allais continuer les études. Ce qui n’a pas été le cas.

Je suis allée parler avec le prêtre qui s’occupait de nous et il m’a dit que les TM ne sont pas des religieuses mais des commerçantes, de ne surtout pas aller là-bas. Des sœurs qui tiennent des restaurants, c’est du jamais vu !!. Il me dit : « tu veux aller laver des casseroles ! C’est pour vous exploiter ! »

Tout cela ne m’a rien fait, c’était un coup de foudre, je me sentais attirée là bas.

Ma Vie chez les Travailleuses Missionnaires

Je suis rentrée le 8 septembre 1990 à l’âge de 16 ans en la fête de la nativité de la Sainte Vierge. C’est une date qui marque. Une nouvelle vie commence pour moi. Nous étions dix à renter cette année-là. Un horaire est alors établi : oraison, lecture spirituelle, cours donné par un professeur (seulement 1 heure par jour) et le reste on était réparti pour différents postes de travail pour la restauration. J’étais dans la salle. On n’avait la mise des couverts, le ménage le service.

J’ai toujours baratiné mes parents quand ils me posaient la question sur mes études. Je ne me posais pas la question et ça ne me disait rien. Pour moi c’est la volonté du Seigneur et tout est bon pour Lui.

Deux ans après quand j’avais 18 ans, la responsable m’appelle et me dit qu’elle voit que je suis fille très bien, sérieuse et très dévouée pour ma vocation et que je vais aller en France pour continuer ma formation. Je disais “oui, amen !” à tout car je suis là pour le Seigneur.

En Europe

Le 7 septembre 1992 nous arrivons à Rome car la maison en France n’était pas prête. On a dû attendre jusqu’en avril 1993 pour venir en France à Lieles village près de Besançon.

A Rome on travaillait dans le restaurant et on avait un cours de spiritualité de temps en temps.

En France nous nous sommes retrouvées avec les filles des autres pays (wallisiennes, péruviennes, Philippines, burkinabè).

D’Avril 1993 à Septembre 1993, nous étions à Liesle (jardin, cours sur les écrits du fondateur et sur la spiritualité propre des TM).

De Septembre 1993 à septembre 1994 maison d’accueil dans un centre spirituel ou nous devons gérer la maison. (Cuisine, ménage service, animation, accueil, magasin), on avait des cours sur les écrits du fondateur et visite des lieux du fondateur et de la région, témoignage dans le village avec les enfants.

De Septembre 1993 à Juin 1996 : Rome (cours de sciences religieuses, les professeurs viennent donner les cours à la maison, (philosophie, écriture sainte, spiritualité du carmel, italien, morale fondamentale) juste pour avoir des notions et aussi se protéger au cas où il y a des enquêtes. On dira : oui elles ont des cours.

On partait tous les jours par groupe de 7 à l’Eau Vive pour les aider et le samedi pour faire le service au restaurant souvent jusqu’à minuit, 2 heures du matin.

1996 : j’ai fait mon premier engagement (fiançailles) ensuite on m’a envoyé en Nouvelle Calédonie de 1997 à 2002. J’ai occupé le poste de serveuse, et des comptes pendant 3 ans, ensuite cuisinière 1 an et formatrice des jeunes stagiaires. Entre temps je suis allée à Wallis pendant un an (catéchèse dans les lycées et collèges).

2002 : retour en France métropolitaine, Besançon 3 ans, animation spirituelle des pèlerins, Donrémy : 1 an cuisinière, et enfin à Lisieux responsable de la formation des jeunes.

Jusque-là tout va bien je ne me pose pas de question, très dévouée, bien dans le système.

En 2004 on m’invite à faire mon engagement définitif (épousailles à Rome)

En 2008 je reçois un coup de téléphone de Rome de la responsable générale me disant qu’il y a une formation à Rome organisée par les supérieures majeures pour les formatrices dans des communautés internationales et qu’elles m’ont inscrit et que ça commence au mois de septembre. De Lisieux je pars pour cette formation à Rome jusqu’en février (6 mois).

Déclic et départ chez les TM

Nous étions une quarantaine de religieuses venues du monde entiers surtout de pays francophones. Un déclic s’est passé. Je me sentais déconnectée dans le groupes, les autres étaient bien épanouies, à l’aise et moi je me sentais isolée, renfermée sur moi. J’avais l’impression d’être voilée et que petit à petit on me dévoilait des choses ‘la vérité’

Les cours étaient donnés par des pères jésuites, et des religieuses qui ont la spiritualité ignacienne. On était accompagnées spirituellement par ces religieuses, la manière d’interpréter l’Évangile était complètement autre que ce que j’’avais connu jusque-là. Quelque chose bougeait au fond de moi. Ça été un changement complet de ma vie et aussi une grande révolte.

Je me suis dit : « Comment j’ai pu passer autant d’année dans cette communauté sans me rendre compte pourquoi ça ? en effet, j’ai constaté que c’était pas humain leur manière ».

Il faut dire qu’on n’a pas de contacts avec les autres communautés, l’on ne participe jamais aux réunions, sous-entendu qu’on n’est pas des religieuses et pourtant… Et aussi on nous répète sans cesse que la vocation TM est unique, on est les meilleures, les pures, et l’obsession sur la virginité. On ne fait que nous enseigner sur ça et que les autres communautés ne sont pas sérieuses, tout le monde est mauvais sauf nous… enfin un vrai lavage de cerveau.

Après la formation la responsable générale me dit d’aller suivre des cours à Paris au collège des Bernardins. Et là aussi je me rends compte que c’est la suite de ma formation de Rome alors c’est la révolte totale. J’ai commencé à crier fort et à dénoncer des choses et tout le monde ne me reconnaissait plus. Je ne me sentais plus bien dans la communauté.

Au départ je retournais bien armée pour un changement, j’ai écrit un rapport sur la formation que j’ai eue, j’ai donné des propositions pour un changement. Je ne supportais plus le moindre jugement sur les autres, la moindre injustice. Je voulais changer tout ce qui concerne le système de la formation, et je critiquais tout, rien ne me convenait, je n’avais pas peur de dire la vérité sur le système, sur leur endoctrinement.

J’avais aussi un sentiment de culpabilité sur ma vie avant la formation d’être rentrée dans le système pas bien et je voulais me rattraper. C’était un peu violent, Sœur Luciana m’a beaucoup aidée à faire un discernement vrai et profond et à accepter. La responsable générale me convoque à Rome et me dit que je suis nommée en Argentine façon de m’éloigner de là car j’étais devenue très dangereuse pour la communauté.

J’ai cherché à entrer en contact avec Sr Luciana (Sœur italienne, religieuse du Sacré Cœur de Jésus, provinciale à l’époque) qui m’a accompagnée spirituellement pendant la formation à Rome pour lui en parler de ce que je vivais et elle m’a compris, très disponible, elle va donc jouer un rôle très important dans ma vie jusqu’à aujourd’hui que je ne pourrai jamais oublier.

Il faut noter que je faisais partie de leurs préférées et qu’elles ne pouvaient pas penser que j’allais quitter la communauté. Elles ont fait tout pour me retenir mais je ne me suis pas laissé prendre par le piège.

Je recherchais une vie dans laquelle les choses sont vu avec le regard de Dieu c’est-à-dire un regard d’amour juste, de bonté qui ne juge pas, qui ne culpabilise pas mais qui invite à une grande liberté intérieure qui libère, où la personne humaine est valorisée où on tient compte de la personne.

Le 2 mars 2010 J’ai quitté la communauté après avoir passé 20 ans et je suis restée 6 mois chez Sœur Luciana à Rome : ça m’a permis de voir une autre vie religieuse que j’aime bien d’ailleurs.

J’ai découverts le coté vicieux des travailleuses missionnaires quand j’ai quitté ; déjà la carte de séjour, j’ignorais complètement ce que ça représentait, on ne peut pas travailler avec. Ma carte Vitale, elles m’ont résiliée en fin janvier avant que je quitte la communauté, elles m’ont donné 200€ (il a fallu que j’aille voir les pères carmes à Rome).

Je leur ai demandé si elles peuvent attendre pour l’assurance maladie et ma carte de séjour jusqu’en septembre, le temps que je puisse m’installer, elles me disent : « pas question parce que je ne fais plus partie de la communauté. » Tout cela m’a beaucoup choquée.

Je suis revenue en France, une amie m’a trouvé du travail pour assister une personne âgée à domicile à Versailles (la famille contente d’avoir une religieuse car ça leur convenait très bien à fait tout pour que je puisse changer ma carte de visiteur en salariée ; ensuite je me suis mise aux études en passant le BAC et après j’ai passé le concours d’aide-soignante dont je viens de finir la formation. Je suis aide-soignante pour le moment je compte continuer les études. je viens d’avoir la naturalisation française.

Mon souhait est que les TM prennent en charge chaque membre de la communauté dans toutes les dimensions (spirituelle, intellectuelle, culturelle, sociale, affective) comme il se doit et leur donnent une formation solide qui libère et non qui culpabilise, qu’elles leur fassent étudier avec des diplômes sans regret. Même quand il y a des départs au moins elles auront fait de bonnes œuvres.

Leur système est étouffant, on reste bébé toute sa vie et on n’est pas capable de sortir une parole de soi-même.

Si elles ne veulent pas faire ça, qu’elles ne fassent pas venir les filles en Europe ! Laissez-les dans leur pays !

Depuis lors la spiritualité ignacienne est ma référence. Pour moi c’est la meilleure : elle ne juge pas ; la personne humaine est au centre et on la respecte, c’est une thérapie si je peux dire car ce ne sont pas des paroles toutes faites qu’on doit répéter mais c’est la personne même avec un cheminement personnel. Rentrer au fond de soi avec une attitude vraie et profonde arrivera à libérer le résultat bien sûr tout petit devant le Seigneur.

Fait à Versailles, le 23 avril 2014

Source : Le Livre Noir des Travailleuses Missionnaires de l’Immaculée : Eau Vive et Espérances Taries

Ce témoignage a été remis à l’AVREF à la date du 5 avril 2014 Le témoignage est nominatif.

La levée partielle ou totale de l’anonymat doit faire l’objet d’une demande à l’AVREF qui contactera le témoin pour lui demander s’il accepte de voir son nom mentionné et sous quelles conditions.