Communauté Saint Jean : synopsis des faits graves connus

Vendredi 17 juillet 2020

L’AVREF vient de publier une nouvelle édition de son Livre noir sur la Communauté Saint Jean. Cet immense travail d’enquête permet de mettre en lumière les dérives gravissimes de cette communauté et de son fondateur de triste mémoire. Au cours des prochains jours, nous publierons, page après page, le contenu de ce document sur lenversdudecor.

Synopsis des faits graves connus

Dans une déclaration au journal « LA CROIX », Monseigneur Rivière, l’évêque d’Autun responsable de la congrégation Saint-Jean, déclarait le 15 mai 2013 que « cacher des faits graves est une faute grave ».

Nous considérons aussi que les omettre ou les oublier est une faute grave. C’est pourquoi nous tenons à signaler, dans le Synopsis ci-dessous, des faits qui ont été trop souvent ignorés ou oubliés.

1.2.1 Suicides et tentatives de suicide

  • En 1981, un futur frère de Saint- Jean en formation à l’abbaye de Lérins se jette du haut d’une tour.
  • Quelques années plus tard, un frère d’origine libanaise se jette sous un train.
  • Le 28 décembre 2006, frère Marie Emmanuel (Clergeau), qui devait passer devant une cour d’assises pour actes de pédophilie, s’asphyxie dans sa voiture près d’Orléans.
  • Le 4 mars 2010, frère Chrysostome, d’origine africaine, se suicide à Attichy par pendaison.
  • Du côté des Sœurs de Saint-Jean, une jeune postulante lituanienne est retrouvée pendue dans le couvent des sœurs à Vilnius.
  • Une sœur hollandaise, sœur Hélène, se défenestre la même année dans un établissement psychiatrique où elle était soignée, près de son prieuré de Pellevoisin.
  • Une sœur essaie de se faire exploser avec sa voiture à St Jodard.
  • Une autre se jette par la fenêtre d’une cellule pour échapper à un frère prédateur.
  • Une jeune sœur philippine en formation tente plusieurs fois de se suicider en s’ouvrant les veines.
  • D’autres faits graves (suicides et automutilations) datent des tout-débuts de la communauté.
  • Une religieuse, Sœur F., n’aurait pas été soignée de son cancer. •…

En tout, ce sont une vingtaine de cas qui nous ont été signalés.

Nous ne déplorons pas seulement ces drames humains, mais aussi la communication totalement « décollée » qu’en ont fait les responsables de la communauté, du moins lorsque les attaques médiatiques les pressaient à communiquer. Ainsi, sœur Alix, dans un article nécrologique sur sœur Hélène, écrit : « Quelques jours auparavant, les frères d’un prieuré, parlant ensemble de la Famille St Jean, s’étaient dit : Dommage qu’il n’y ait pas encore une sœur contemplative au Ciel ! » Et voici comment elle informe officiellement les sœurs : « J’ai à vous annoncer une nouvelle qui est très secouante pour nous, mais qui nous entraîne vers le Ciel. Nous n’avions pas encore de sœur là-haut et cela nous manquait ! ». [1].

Dans le n°68 de la "Lettre aux amis", le père Jean-Pierre-Marie, prieur général des frères de Saint- Jean, évoquait lui aussi les deux suicides de 2003 : « Il semblerait qu’il s’agisse d’une part du cas d’une jeune femme lituanienne accueillie temporairement par nos sœurs contemplatives, mais n’étant pas membre de leur congrégation, dans un pays terriblement marqué par le fléau du suicide ; et d’autre part de sœur Hélène, professe perpétuelle : sa mort survenue dans l’établissement spécialisé où elle était en soins, est interprétée comme un suicide, mais nous n’en savons réellement rien, car personne n’était présent et qu’elle n’a rien écrit en ce sens. »

A noter que dans le mémorandum des frères et sœurs défunts, lu à la fin de l’office des vêpres, les suicides sont encore aujourd’hui camouflés sous de très spirituels « rappels » ou « retours à Dieu ».

1.2.2 Affaires judiciaires

  • En 1998, un frère du prieuré de Murat aurait été condamné à 24 mois de prison avec sursis pour agression sexuelle sur un garçon de 15 ans.
  • Le 2 juillet 2010, frère Denis Borel du prieuré de Marchegg en Autriche, accusé d’avoir abusé sexuellement de deux jeunes femmes, est condamné dans ce pays à six mois de prison avec sursis et au versement d’une amende. Il est alors simplement rapatrié en France.
  • En février 2012, frère Luigi-Gonzaga est condamné à Angoulême à 18 mois de prison avec sursis, et en novembre 2012 à Mâcon, à 25 mois de prison ferme pour des faits de pédophilie et d’agressions sexuelles.
  • En mai 2015, frère Jean-Dominique Lefèvre, diacre, est condamné à huit ans de prison ferme par la cour d’assises de Saône-et-Loire pour des viols et agressions sexuelles commis entre 1991 et 1999 en France et en Roumanie. Ce même frère est une nouvelle fois condamné le 24 novembre 2015 par le tribunal correctionnel du Puy-en-Velay à quatorze mois de prison ferme pour des attouchements sexuels sur une fillette.
  • Le 29 avril 2016, frère Jean-François-Régis (Régis Peillon), sorti de la communauté en 2014, est condamné à un an de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Chalon-sur-Saône, pour des attouchements sexuels commis sur un adolescent et sur un autre frère de Saint-Jean. L’ancien moine a expliqué que ses supérieurs connaissaient ses penchants pour les jeunes hommes dès 1991.
  • En juin 2019, frère Samuel Rouvillois, prieur à Avignon, est brutalement renvoyé du diocèse par l’évêque Mgr Cattenoz, qui indique avoir signalé au procureur de la République des faits mettant en cause ce frère. Le procureur a confirmé qu’il s’agissait de faits anciens, d’ordre sexuel, et concernant des personnes majeures. Une procédure est en cours. Frère Samuel est actuellement en « année sabbatique ».
  • Le 16 octobre 2019, le frère Christophe-Rémi, également assigné au prieuré d’Avignon, a été condamné à 6 mois de prison avec sursis pour détention d’images pédopornographiques. Sa mise en cause dans un fait d’agression sexuelle, commise en 1999 sur un mineur, n’a pas abouti du fait de la prescription, mais elle a déclenché une enquête de police qui a permis de découvrir de nombreuses images pédopornographiques sur son ordinateur, ses disques durs ou clés USB.

Par ailleurs, en plus des procédures actuellement en cours (au moins 3 frères seraient mis en examen), plusieurs autres procédures judicaires visant des frères de Saint-Jean n’ont pas abouti, pour divers motifs :

  • Le frère Francesco, du prieuré de Boulogne-Billancourt, a été mis en examen en octobre 2001 pour "viol par personne ayant autorité" sur une jeune fille mineure. La victime, qui aurait subi de multiples pressions de la part de frères de Saint-Jean, est finalement revenue sur sa déposition. Le juge a dû prononcer un non-lieu en septembre 2003.
  • Comme mentionné plus haut, le frère Marie-Emmanuel Clergeau se suicide le 28 décembre 2006 avant de comparaître pour faits de pédophilie.
  • En janvier 2008, le frère Benoit-Emmanuel Peltereau-Villeneuve, est interrogé par des inspecteurs de la brigade des mœurs de la police judiciaire suisse pour des abus sexuels commis à Genève sur deux jeunes femmes (qui venaient tout juste d’avoir 18 ans) au début des années 1990, et il passe finalement aux aveux. Le 25 septembre 2008, l’affaire est classée car les faits sont prescrits. Toutefois le frère est condamné à la démission de l’état clérical par le diocèse de Genève. Cette décision demandait l’approbation de la congrégation pour la doctrine de la foi. Au lieu de l’approbation, le Vatican a relevé la condamnation, après que Benoit-Emmanuel ait formulé un recours, appuyé par certains frères. Il n’a donc finalement jamais été réduit à l’état laïc.

A noter que certains frères sont sous le coup de peines ou de procédures canoniques, mais n’ont pas encore été jugés au plan civil :

  • C’est notamment le cas du père Marie-Dominique Goutierre, un des principaux enseignants de la communauté et maitre des études depuis le début des années 90. Il a également enseigné au CEPHI (Centre d’Études Philosophiques), et dans de nombreux lieux de colloques et retraites. En 2010, il se voit imposer par le prieur général Jean-Pierre-Marie une interdiction d’enseigner pendant 3 ans, avant d’être remis en fonction par le nouveau prieur général, le père Thomas Joachim. Cependant, par un décret de la Congrégation de la doctrine de la foi en date du 21 novembre 2013, il est de nouveau condamné pour « absolution du complice » et interdit de confesser et de célébrer publiquement la messe pour 5 ans. Il fait alors appel, ce qui a pour effet de suspendre la sanction pendant quelques années. Finalement, sa condamnation est établie en 2016. Il purge actuellement sa peine : une mise à l’écart de 5 ans à l’abbaye de Saint-Maurice en Suisse – peine totalement disproportionnée avec les faits rapportés et reconnus par l’institution. Voir le témoignage de la mère d’un ancien frère (en 2.2.1), et celui d’un ancien frère (en 2.2.4). Plus récemment, des victimes présumées (frère et ancienne sœur) ont aussi témoigné anonymement auprès du journal La Croix. [2] Nous joignons enfin des témoignages inédits de victimes.
  • Frère Marie-Olivier Rabany a été accusé par 4 femmes d’avoir subi des abus sexuels à partir de 2003 alors qu’il était responsable de l’École de vie à Saint-Quentin sur Indrois. En 2018, cette affaire a été classée sans suite par le procureur de la République de Tours, « dans la mesure où les quatre victimes étaient majeures et qu’il a été estimé qu’il y avait eu influence mais pas contrainte ». Cependant, en janvier 2020, les victimes ont été informées par les autorités de la Communauté que « le tribunal de la Congrégation pour la doctrine de la foi a condamné frère Marie-Olivier au renvoi de l’état clérical, c’est-à-dire qu’il ne pourra plus exercer son sacerdoce ». Il a demandé une exclaustration de 3 ans pour vivre auprès d’une autre communauté religieuse, et poursuit des études à Rome, en contact avec d’autres jeunes.

Enfin, d’autres frères n’ont jamais été inquiétés, ni par la justice civile, ni par la justice ecclésiastique.

  • Il en est ainsi du frère Marie-Geoffroy Philpin de Piepape, expulsé du prieuré d’Enschede (Pays- Bas) en 2000, par l’évêque d’Utrecht Mgr Simonis, en raison de son implication dans des affaires de mœurs avec deux jeunes femmes. Il est rapatrié en France et rapidement remis à des postes de responsabilité dans la communauté. De même que le frère Brice, lui aussi mis en cause dans des affaires de mœurs, dans le même prieuré et en même temps. Que le frère Marie-Geoffroy soit nommé curé de paroisse en 2016, et choisi pour animer des retraites pour fiancés jusqu’à en 2020 au prieuré de Troussures, ne semble inquiéter ni prieur ni évêque.
  • On pourrait également évoquer l’affaire de Bertoua, ce prieuré du Cameroun qui a été brutalement fermé en 2014 pour des affaires de mœurs sur mineurs. Dans un courrier adressé au prieur général des frères, Mgr Joseph Atanga, archevêque de Bertoua, explique que « certains frères s’étaient mis dans des situations d’une extrême gravité », avoue les avoir couverts, et s’étonne de l’absence de réaction de la part des responsables de la communauté [3]. L’un des frères mis en cause, frère Emmanuel, a été exfiltré à Bologne en Italie puis à Naltchik dans le Caucase russe.

1.2.3 Faits graves reconnus publiquement

Les Frères de Saint-Jean ont été écartés de plusieurs lieux d’apostolat :

  • Collège Passy-Buzenval à Rueil, Ile de France : la communauté a été en charge de l’aumônerie, de 1986 à 1994, puis en a été écartée, même si un frère a continué à assurer individuellement le ministère d’aumônier. Des parents excédés s’étaient plaints de manipulation mentale, discours apocalyptique, etc. [4]
  • Lycée Stanislas à Paris : Les Frères de Saint-Jean avaient en charge l’aumônerie depuis 1994, mais en 2000, le cardinal Lustiger décide de ne pas renouveler leur contrat. (Cf. article du Canard Enchaîné en date du 17 mars 1999). Le journal Le Monde [5] associe cette décision à « une formation unilatérale qui prépare mal les frères aux tâches éducatives », et à une manière autoritaire d’imposer leurs croyances et façons de faire. Mais selon la « Mise en garde » de 2004 (cf. Annexe), le rejet du cardinal Lustiger serait motivé par des problèmes de mœurs : « Des revues, cassettes, et instruments sadomasochistes sont retrouvés dans l’appartement occupé alors par les frères de St Jean. La brigade des mineurs a ouvert une enquête. »
  • Pays-Bas : diocèse d’Utrecht, paroisse d’Enschede, en 2000, (cf. ci-dessus affaire Marie-Geoffroy),
  • Suisse : dans la paroisse Saint-François de Salles de Genève, toute l’équipe de frères est sommée le 22 janvier 2008 par Mgr Genoud de quitter les lieux suite à des affaires de moeurs (cf. ci-dessus affaire Benoit Emmanuel Pelterau-Villeneuve) de sorte qu’ils soient remplacés. Quatre nouveaux frères viendront prendre le relais.
  • Signalons aussi l’École Sagesse et Art chrétien, fondée vers 1987 par le frère Bruno-Marie (Frédéric) Tavernier, avec l’aide d’artistes et d’oblats membres d’une fraternité nommée « Marie de Magdala ». Cette école, localisée à Cenves, dispensait aux jeunes étudiants une formation à la fois philosophique, spirituelle et artistique. L’école a dû cependant fermer au début des années 2000, dans des conditions obscures.

1.2.4 Autres abus

Dans ce synopsis, nous soulignons les suicides ainsi que les affaires judiciaires liées essentiellement à des abus sexuels.

Il va de soi qu’il s’agit de faits graves connus. Beaucoup de faits graves restent inconnus pour de multiples raisons, dont la principale est, du côté des victimes, l’emprise exercée par le frère abuseur jusqu’à la dépendance affective, la peur de parler, la honte consécutive à l’abus perpétré et, même si les victimes se confient, la crainte d’affronter leur abuseur ou leur ancienne communauté. Il est également notoire que, pour un suicide malheureusement « abouti », il y a toujours de multiples tentatives qui, heureusement, se soldent par des échecs et sont donc méconnues.

De même les internements psychiatriques ne sont pratiquement jamais signalés par la communauté. Les seuls témoignages dont nous disposons donnent déjà une idée de la situation vertigineuse.

D’autre part, les abus sexuels nous apparaissent conditionnés par un processus général d’embrigadement et d’emprise. On ne saurait trop insister sur la gravité de ces abus spirituels qui sont la porte ouverte à tous les autres types d’abus, et qui laissent des séquelles profondes chez les victimes.

En outre, des témoignages ont fait ressortir des lacunes graves sur le plan de la santé. Cela comprend :

  • L’accueil sans discernement d’un certain nombre de frères et sœurs en fragilité psychologique ;
  • Un rythme de vie parfois frénétique, épuisant les organismes (quitte à proposer des comprimés de vitamine C au réfectoire du matin !) ;
  • L’absence de soins dans des cas de maladie grave ;
  • L’absence de liberté quant au choix des médecins (les frères et sœurs ne pouvant consulter que des médecins « amis de la communauté ») et quant à l’accès aux médicaments ;
  • La médication improvisée par des supérieurs, sans recours au médecin, ou par décision unilatérale du médecin et du supérieur, sans réel suivi du malade (renouvellement automatique d’ordonnances…) ;
  • L’incapacité pour certains frères et sœurs de recourir à une aide psychologique appropriée, en raison du refus de leurs autorités ;
  • La prescription de traitements psychiatriques lourds dans la contrainte et/ou sans suivi réel, et sans que la famille n’ait à ce sujet un quelconque droit de regard ;
  • Une confusion entre le médical et le spirituel, avec le recours outrancier aux exorcismes, en substitut de soins médicaux ou psychologiques ;
  • Le recours à des médecines parallèles ou occultes.

Nous avons également été informés d’abus financiers, avec des pressions spirituelles sur fond de « retour imminent du Christ », à l’approche de l’an 2000 (« Puisque le Christ revient, autant te délester de ton héritage et d’en faire profiter la communauté ! »)

Dans le même volet, que dire des carences en matière de cotisations retraite ? Une ancienne sœur de Saint-Jean rapporte que, sur les 12 années passées en communauté, les sœurs n’ont versé pour elle que l’équivalent de 8 trimestres.

Source : Livre Noir sur la Communauté Saint Jean

[1Golias Magazine n.105, novembre et décembre 2005 et autres articles de presse de l’époque et selon les témoignages dont nous disposons

[2Article du 30 avril 2019, « Les frères de Saint-Jean veulent la vérité sur leur histoire ».

[3Voir l’enquête menée par l’émission Cash Investigation, « Pédophilie dans l’Église : le poids du silence », 2017. Ainsi que l’article de Antton Rouget, Médiapart, 20 mars 2017, « Des dizaines de prêtres exfiltrés à travers le monde ».

[4La Croix, article du 23 février 2001, « Les Frères de Saint-Jean vont élire un successeur au P. Philippe »

[5Le Monde, article du 27 janvier 2001, Les « petits gris » ont été écartés de l’aumônerie du collège Stanislas.

Voir en ligne : https://www.avref.fr/fichiers/Livre…