Dérives sexuelles et manipulations : L’Église catholique se remettrait-elle en cause aujourd’hui ?

Samedi 18 juillet 2020

« Oui mais pas depuis très longtemps » avoue le docteur Isabelle Chartier-Siben, dans un murmure. Chrétienne, psychothérapeute et victimologue, elle officie discrètement depuis vingt ans auprès de personnes victimes d’abus physiques, psychiques ou spirituels commis notamment au sein de l’Église catholique : « On savait que j’existais mais on ne voulait pas m’entendre ».

Dans les années 2000, elle est l’une des premières à parler aux évêques de la réalité immorale et presque inavouable de la situation. Mais à l’époque elle « hurlait dans le vide ». Aujourd’hui la tâche est incommensurable. La rencontre se fait dans les sous sols de la petite chapelle de l’église Notre-Dame-de-Compassion dans le 17e arrondissement de Paris. Un lieu dont le nom s’harmonise tout à fait avec l’histoire d’Isabelle Chartier-Siben. Docteure en médecine depuis 1987, elle se spécialise en pathologie des voyages avec l’intention de couvrir avec son mari des missions humanitaires. La vie en décidera autrement et transformera cette aspiration en des pèlerinages intérieurs où elle se met à explorer les profondeurs de la psyché humaine.

« Mon temps est 100% bénévole »

Elle se lance dans des études de théologie et intègre un centre de malades atteints du sida. Elle acquiert une expérience qui la mènera, à la demande de plusieurs établissements scolaires chrétiens, sur le chemin de la prévention des conduites à risque : bizutage, drogue, suicide, sida et devient comme elle le déclare avec humour « la spécialiste du zizi chrétien ». Elle se confronte alors aux révélations et aux drames de la maltraitance intra-familiale. Des jeunes se confient et elle découvre la réalité d’une violence qui laisse brisés de nombreux jeunes abusés.

Pour pouvoir les aider, elle suit alors un cursus universitaire en victimologie et droit des victimes et crée en 2002, avec un ami psychiatre, l’association C’est à dire, une association laïque loi 1901 dont elle assure la présidence. Ils vont, ainsi pallier le manque de structures d’accueil et de prises en charge de ces victimes, sans argent, qui ne peuvent emprunter pour soigner leur détresse la carte vitale de leurs parents. Elle les oriente vers des associations d’aides existantes mais aussi vers la police et les urgences médico-judiciaires lorsque cela est nécessaire. Elle apporte aide et soutien bénévolement aux cas les plus douloureux. L’association se fait discrète, mais les personnes arrivent petit à petit par le bouche-à-oreille.

Et puis un jour, une première religieuse se présente, une soeur abusée psychologiquement qui vient juste de sortir d’une communauté catholique, « mais nous étions prêts à accueillir ces religieux démunis » raconte Isabelle Chartier-Siben.

Engagée dans l’Église et au contact de communautés religieuses, elle avait déjà pris conscience dans les années quatre-vingt-dix de l’existence au sein de ces communautés « d’un grave problème sémantique entre psychologie et foi ». Sa relation à Dieu, sa soif d’apprendre et son engagement la poussent, une fois encore, en 1997, à s’investir dans des études de psychologie en thérapie comportementale et cognitive et autres approches thérapeutiques.

Aujourd’hui cent pour cent de son temps est bénévole et les trois quarts sont consacrés à des victimes d’abus au sein de l’Église catholique. À l’association C’est à dire, une dizaine de spécialistes travaillent en réseaux, psychiatre, théologien, avocat, juriste en droit civil, pénal et canon. Par mesure de sécurité, elle ne citera pas leurs noms, car si elle se réjouit aujourd’hui que les choses bougent et que la parole se libère sur les abus sexuels en général, elle a toujours préféré assumer seule la représentation de l’association : « On a oeuvré dans le silence pendant des années, j’ai eu peur plusieurs fois de me faire assassiner. J’ai donc préféré porter seule cette responsabilité, je ne voulais pas engager les autres sur ce chemin-là ». Une peur légitime ? « Oui, quand vous touchez à des réseaux pédophiles vous risquez votre peau. »

« Ma priorité, ce sont les patients »

Si cette thérapeute, spécialiste des abus physiques, psychiques et spirituels n’est apparue que depuis deux ans dans le paysage médiatique, c’est aussi pour préserver ses patients et sa capacité de soin. « J’ai marché sur la pointe des pieds pendant des années pour que l’on m’envoie les religieux qui en avaient besoin et pour que ceux qui quittent une communauté aient accès à une aide. Ils ont besoin qu’on les comprenne ». Comme le précise Isabelle Chartier-Siben, « je ne suis pas contre l’Église, je fais partie de l’Église, il n’y a pas que des abuseurs, il y a aussi des perles et des Saints. »

Elle est interviewée en 2018 dans le documentaire de Jean-Claude Duret « Emprise et abus spirituel ». Elle participe en janvier 2019 à la mission commune d’information du Sénat concernant la répression et l’infraction sexuelle sur mineurs. Et enfin, elle s’est exprimée à la CIASE, la commission indépendante présidé par Jean-Marc Sauvé, vice-président honoraire du Conseil d’État sur les abus sexuels dans l’Église catholique. Cette commission a été missionnée en novembre 2018 par Mgr Georges Pontier, aujourd’hui vicaire au sanctuaire Saint-Jérôme à Toulouse et à l’époque, président de la Conférence des évêques de France et Soeur Véronique Margron, présidente de la CORREF, la conférence des religieux et religieuses de France.

A partir de 2015, l’association la Parole Libérée, qui a complètement changé le paysage chrétien, a servi de déclencheur. Et pour Isabelle Chartier-Siben, le mouvement MeToo a aussi permis aux religieuses d’ouvrir les yeux. Pourtant, cela faisait longtemps déjà, que certains de ses patients s’étaient regroupés en collectifs pour dénoncer auprès des instances ecclésiales les abus qu’ils avaient subis. La conférence des évêques de France, la CEF avait déjà entre les mains de nombreux dossiers. « L’Église est foncièrement en tort et a protégé les abuseurs au nom de la miséricorde, notion évidemment bonne en certaines circonstances mais qui, ici, ne pose pas d’interdit » s’irrite Isabelle Chartier-Siben. Aujourd’hui de nombreux évêques prennent d’avantage conscience : « certains maintenant me soutiennent et m’envoient les cas les plus lourds ». Elle confesse, qu’il lui faut être bien enracinée dans la foi pour supporter ce qu’elle entend. Sans parler de la pédophilie, elle traite toutes les combinaisons d’abus sexuels : « homme sur homme, homme sur femme, femme sur femme, femme sur homme. »

Après vingt ans à écouter des victimes, cette chrétienne pressent aujourd’hui que la prochaine vague médiatique concernera les abus spirituels. En milieu religieux, le processus de l’agression physique relève d’abord d’une mise sous emprise puis d’un abus d’autorité combiné à un abus spirituel, « Une intrusion mentale et émotionnelle qui touche la plus grande profondeur de l’être, Dieu étant plus intime que l’intime même. » selon elle. Cela provoque de véritables traumatismes psychologiques avec parfois de graves amnésies et implique un long parcours de reconstruction : admettre l’emprise pour s’absoudre de la pensée de l’abuseur et retrouver ses propres émotions, sa liberté de penser, de s’exprimer et de vivre.

Après une agression, le silence peut s’avérer très destructeur. Dans le cas d’un enfant, « plus vite, il parlera, plus grande sera sa capacité de résilience précise la thérapeute. En gardant le silence, la dissociation s’installe et il interprétera toute l’existence à l’envers. Il n’attribuera pas la responsabilité de ce qui lui est arrivé à son agresseur et se construira dans la honte, la culpabilité et le manque de confiance. » A 61 ans, Isabelle Chartier-Siben se rend disponible jour et nuit pour ses patients. « Ils se retrouvent sans repère. Cela peut provoquer une telle tension intérieure qu’ils sont souvent au bord du précipice avec des crises d’angoisse, de colère et de dépréciation de soi »

Savoir écouter et comprendre la victime est la première étape. Qui était-elle avant de faire ses voeux ? D’intégrer une communauté en tant que laïque consacrée ? Ex-étudiante, jeune cadre, employée, chômeuse ? Lui a-t-on laissé le temps de bien discerner sa vocation, « de vivre à l’intérieur d’elle sa relation à Dieu » ? Ou comme le souligne Isabelle Chartier-Siben a-t-elle subi un recrutement vocationnel « identique au recrutement fait par Daech » ?

Certaines précise la thérapeute, « ont quitté la communauté depuis longtemps, n’ont rien construit et viennent de réaliser ce qui leur est arrivé en lisant un témoignage identique à ce qu’elles ont vécu. D’autres partent de la communauté avec l’accord du responsable parce qu’elles sont trop abîmées, ou sortent d’un séjour en hôpital psychiatrique ». Aujourd’hui, des communautés entières seraient sous psychotropes avec ou sans prescription médicale.

Une Église dysfonctionnelle « beaucoup de congrégations sont en demande »

Informer et faire de la prévention sont aussi les objectifs de l’association C’est à dire. Il est urgent et indispensable de faire la lumière sur l’ampleur et les causes de cette emprise qui sous-tend tous ces abus. Beaucoup de communautés se sont rendu compte de leurs dysfonctionnements et des responsables se remettent actuellement en question. L’association les accompagne par le biais de conférences pour les aider dans cette prise de conscience et les mener vers un chemin de vérité. « Aujourd’hui, beaucoup de congrégations sont en demande » précise Isabelle Chartier-Siben.

Cette battante, à l’apparence toujours souriante reste très consciente du travail qu’il reste encore à effectuer. « Quand on a vécu dans un système dysfonctionnel pendant des années le travail est immense. Il faudrait presque détricoter avec chaque personne la mécanique qui les enferme pour leur ouvrir les yeux. C’est très très lourd ! Il faut savoir écouter car elles peuvent nous amener dans leurs fractures et dans leur douleur ». Certaines communautés nouvelles seraient encore hermétiques à la moindre remise en cause, mais l’Église dans son ensemble aurait, elle, commencé à travailler. « Les diocèses veillent aujourd’hui à la formation des séminaristes et plusieurs communautés nouvelles ou plus anciennes sont en restructuration. Des ateliers de discussion sont organisés et de véritables réflexions sont menées entre des religieux et avec l’aide d’intervenants extérieurs. » détaille la thérapeute.

Les abus spirituels sont majeurs et « certaines belles notions chrétiennes comme le don de soi, qui devraient amener les personnes à un véritable épanouissement peuvent être interprétées de façon déviantes et dévaster les personnes », expose Isabelle Chartier-Siben. « L’obéissance peut se transformer en esclavage, l’humilité en humiliation ».

Elle déplore une grande perversion au niveau de l’enseignement même : « Comment peut-on s’éloigner à ce point-là d’une théologie vertueuse ? » L’exemple récent, le plus diabolique, est la justification des agressions sexuelles par « le système des frères Philippe » qui a détourné la sexualité vécue comme oblative dans la religion catholique, « en une extériorisation dans la relation à l’autre donnant l’autorisation de se donner à tous ».

Aujourd’hui, elle croit toujours aux sacrements de l’ordre et à la fécondité des communautés religieuses mais, avoue avoir travaillé pendant longtemps dans « la patience, l’humilité et sans observer de changement visible dans le fonctionnement ecclésial. » Par Sandrine Plaud

Source : golias-editions.fr