« Il faut accepter le fait qu’on touche à la fin de la monarchie pontificale »

Vendredi 27 décembre 2019

Jean-Miguel Garrigues est un théologien dominicain franco-espagnol âgé de 75 ans. Auteur de nombreux livres de théologie et de spiritualité, il analyse les difficultés rencontrées par le pape François comme le symptôme d’une « crise systémique » du gouvernement de l’Eglise catholique.

Propos recueillis par Cécile Chambraud

Quelle lecture ecclésiale faites-vous de la tempête autour de l’enquête sur l’achat d’un immeuble à Londres en 2012 ?

Nous assistons à une crise systémique de l’Eglise catholique non pas dans sa constitution divine, telle que la conçoivent les catholiques, mais dans une modalité historique dont tout le monde se rend compte qu’elle n’arrive plus à fonctionner. L’argent est une mesure de cette réalité.

Dans la présente affaire, le pape François est pris dans un double dilemme. D’abord, il veut assainir la situation financière du Vatican et pour y parvenir il a besoin d’institutions internationales financières, comme Moneyval [le comité dépendant du Conseil de l’Europe chargé d’expertiser les efforts des membres en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme] ou le groupe Egmont [les directeurs des cellules de renseignement financier dans le monde]. Mais, dans le même temps, il est réticent par rapport au capitalisme financier, il redoute de se laisser phagocyter par un système financier international qui lui semble contestable. Il se méfie donc de ces institutions et veut préserver le Vatican de leur emprise.

Ensuite, du point de vue institutionnel, il veut que la justice vaticane puisse réellement agir de manière indépendante, y compris par des perquisitions. Mais il est pris dans une structure de pouvoir vaticane totalement archaïque, où il n’existe aucune séparation des pouvoirs. On aboutit donc à des situations rocambolesques où il donne lui-même instruction à son parquet d’agir et signe les perquisitions à l’encontre de son propre motu proprio créant une institution indépendante, l’AIF [Autorité d’information financière], pour le contrôle de ses finances !

Peut-on avancer dans les réformes sans modifier la structure même du pouvoir au Vatican ?

Je me demande si, à travers les difficultés actuelles, l’Eglise catholique n’est pas en train de vivre la fin de la monarchie pontificale, qui n’est après tout que l’une des manières possibles, mais pas la seule – comme le montre l’histoire du premier millénaire –, d’exercer la primauté de Pierre [du pape sur les autres évêques]. Le système actuel a été forgé au XIe siècle, au nom de la libertas ecclesiae, par des papes qui devaient tenir tête à l’envahissement de la sphère religieuse par les empereurs germaniques. Il est vrai que, depuis Jean XXIII, la monarchie pontificale a été progressivement dépouillée de son aspect de faste, de cour, mais elle a quand même conservé beaucoup de ses caractéristiques dans son fonctionnement.

Quelle serait la solution ?

Le pape François essaie de promouvoir une synodalité plus poussée, mais pour y parvenir il doit affronter la curie romaine. D’où une façon de faire parfois autoritaire. L’adaptation de la monarchie pontificale au monde contemporain semble impossible. Il est devant une quadrature du cercle. Les paradoxes auxquels il est confronté indiquent peut-être qu’il faut accepter le fait qu’on touche à la fin de cette monarchie pontificale. N’oublions pas qu’à une époque assez proche, pendant les décennies qui ont séparé la perte des Etats pontificaux, en 1870, et les accords de Latran, en 1929, la fonction pontificale n’a plus eu de pouvoir temporel. Et, à ce qu’on sache, l’Eglise n’en est pas morte.

Du reste, d’où viennent les questions autour de la banque du Vatican ? A l’origine, il y a eu la très forte somme d’argent donnée en 1929 par Mussolini, à l’occasion des accords du Latran, pour compenser les expropriations de 1870. Pour la gérer, on a créé une banque, qui a d’abord eu une gestion tranquille. La dérive a eu lieu dans les années 1960 quand il a fallu financer le concile Vatican II, qui avait causé un trou énorme. Au même moment, par ailleurs, la République italienne a commencé à taxer les bénéfices de l’Eglise en Italie. Puis, sous Jean Paul II, il a dû financer [le syndicat polonais] Solidarnosc.

Il a donc fallu trouver de forts rendements à l’international. C’est par là que sont entrées l’opacité et la corruption. Or, aujourd’hui, les finances vaticanes sont sans doute de nouveau en grande difficulté avec la chute des dons, en particulier en provenance des Etats-Unis et de l’Allemagne pour des raisons antithétiques, conservatrices ou libérales. De nouveau pour le pape un dilemme difficile à trancher.

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/25/il-faut-accepter-le-fait-qu-on-touche-a-la-fin-de-la-monarchie-pontificale_6024014_3210.html

Voir en ligne : https://www.lemonde.fr/internationa…