Journée « Emprise, abus de pouvoir, abus spirituels sur mineurs et personnes vulnérables »

Lundi 16 décembre 2019

Ce 9 décembre 2019, 120 Supérieur(es) de congrégations et instituts religieux étaient réunis à Paris pour une journée de partage et de réflexion sur le thème de l’emprise et de l’abus à l’initiative de la CORREF qui est l’organisme de représentation et de coordination des Religieux et Religieuses de France.

A ce titre la CORREF, en partenariat avec la Conférence des Evêques est à l’origine du mandat donné à la CIASE, la commission d’enquête indépendante présidée par Jean-Marc SAUVE, pour enquêter sur les abus sexuels commis depuis 1950 en recueillant les témoignages.

Très vite la CORREF a élargi le débat en refusant de le limiter aux abus sur mineurs et en incluant les personnes vulnérables. Elle l’a également élargi aux abus de pouvoir et aux abus spirituels. C’était le thème de la journée qu’elle organisait le 9 décembre.

Sœur Véronique Margron, religieuse dominicaine, présidente de la CORREF a prononcé le message d’introduction de cette rencontre. Il commence par une citation ; nous le reproduisons ci-dessous.

« A ce moment passe sur la place le cardinal grand inquisiteur (…) Il a tout vu, le cercueil déposé devant Lui, la résurrection de la fillette, et son visage s’est assombri. Il fronce ses épais sourcils et ses yeux brillent d’un éclat sinistre. Il le désigne du doigt et ordonne aux gardes de le saisir. Si grande est sa puissance et le peuple est tellement habitué à se soumettre, à lui obéir en tremblant, que la foule s’écarte devant les sbires ; au milieu d’un silence de mort, ceux-ci l’empoignent et l’emmènent. Comme un seul homme ce peuple s’incline jusqu’à terre devant le vieil inquisiteur, qui le bénit sans mot dire et poursuit son chemin (…) « Dans les ténèbres, la porte de fer du cachot s’ouvre soudain et le grand inquisiteur paraît, un flambeau à la main. Il est seul, la porte se referme derrière lui. Il s’arrête sur le seuil, considère longuement la Sainte Face. Enfin, il s’approche, pose le flambeau sur la table et lui dit : « C’est Toi, Toi ? » Ne recevant pas de réponse, il ajoute rapidement : « Ne dis rien, tais-toi. D’ailleurs, que pourrais-tu dire ? Je ne le sais que trop. Tu n’as pas le droit d’ajouter un mot à ce que tu as dit jadis. Pourquoi es-tu venu nous déranger ? Car tu nous déranges, tu le sais bien (…) « As-tu donc oublié que l’homme préfère la paix et même la mort à la liberté de discerner le bien et le mal ? (…) Tu as accru la liberté humaine au lieu de la confisquer et tu as ainsi imposé pour toujours à l’être moral les affres de cette liberté. (…) Nous les persuaderons qu’ils ne seront vraiment libres qu’en abdiquant leur liberté en notre faveur. Eh bien, dirons-nous la vérité ou mentirons-nous ? Ils se convaincront eux-mêmes que nous disons vrai, car ils se rappelleront dans quelle servitude, dans quel trouble les avait plongés ta liberté. » (Fédor Dostoïevski (1821- 1881) les Frères Karamazov)

Ce qui nous réunit aujourd’hui, bien tristement, c’est le mensonge, l’imposture, l’usurpation qui vont abuser la liberté de la foi, de la rencontre vivante du Christ, de la générosité et du désir de tout donner pour les transformer en soumission servile et silencieuse.

Quant au lieu de dilater la vie, la liberté de vivre en Christ depuis sa chair, l’abus de pouvoir, l’abus spirituel viennent étouffer l’esprit alerte et le bon sens pour chosifier Dieu et sa parole ramenée alors à des éléments de langage, à des phrases automatiques.

Quand nous ne sommes plus, nous-mêmes, nos traditions, nos communautés, de simples et malhabiles témoins indiquant le chemin d’un autre, mais que nous prétendons être le chemin, voire la vérité des choses, de l’autre, de Dieu.

Quand nous pensons que le débat, la pluralité, la disputatio, le conflit, seraient des péchés d’orgueil, ou des mondanités au profit du pouvoir d’un seul.

Quand nous maquillons l’épaisseur de chair, de la souffrance au profit d’un propos religieux qui prétend être tout-puissant « il suffit que » que tu pries, que tu jeûnes…

Quand nous semons la confusion, que nous mélangeons l’humus de la condition humaine finie et l’humiliation, la vexation.

Un jour, il avait été demandé au noviciat de nettoyer les toitures qui s’élevaient très haut en plusieurs niveaux. Prise de vertige, j’ai refusé de monter sur le toit. J’ai finalement été obligée car la contestation ne pouvait pas avoir lieu. J’avançais sur les tuiles, l’une après l’autre, collée contre le niveau supérieur, en pleurant, tremblant… Pour me punir, j’ai dû terminer la dernière longueur du toit, près du vide, toute seule, vomissant de peur, la tête tournant sur ce vide qui semblait m’agripper et m’aspirer, et sous les quolibets et rires des autres. Le lendemain, j’ai dû nettoyer le plafond de la chapelle sur des échafaudages d’une vingtaine de mètres de hauteur, sous le regard scrutateur et moqueur de la supérieure, qui trouvait par ailleurs que je faisais tout très mal. (Témoignage reçu d’une victime d’abus de pouvoir et d’abus sexuel dans la vie religieuse.)

Quand nous oublions que l’autorité est juste là pour autoriser à croître en liberté, en dignité, en capacité de vivre vivant et d’aimer et que nous transformons ce qui doit toujours être en mouvement, à l’instar de la vie, en posture figée.

Quand quittant notre place de seuls passeurs qui soutiennent la rencontre mystérieuse avec le Christ, avec une tradition, un art de vivre et d’aimer, nous nous transformons en intermédiaires incontournables, voire absolus.

En tout cela, nous sommes tous dans embarqués ensemble. Il ne s’agit pas de pointer du doigt tel ou tel. Si ces actes ont eu lieu, ont lieu, ce n’est pas seulement par ce que des hommes et des femmes ont perverti la vérité de l’Évangile et la justesse humaine. Ce n’est pas seulement parce que telle ou telle communauté a laissé faire ou parfois même organisé cela. C’est aussi parce que nous tous, d’une manière ou d’une autre, pouvons toujours participer d’un aveuglement, d’une paresse ou d’une peur d’examiner ce qui trahi la condition divine de tout un chacun, en son humanité même.

La colère du Christ avec les marchands du temple a fait du bruit, il a renversé les tables, prit un fouet, chassé les animaux, cassé la vaisselle, les vases… Les colères, les cris des victimes sont précieux pour l’Église. Vous les supérieurs ne les condamnez pas trop vite, elles disent quelque chose de vos communautés. Ça n’est pas forcément ceux qui font le plus de bruit qui ont tort… Nous victimes, je me permets de parler au nom de mes frères et sœurs, nous voulons dire que la vie religieuse est une chance pour l’Église et pour le monde, si elle est une vie d’Amour, de Charité, de simplicité vraie. (Témoignage reçu d’une victime d’abus de pouvoir et d’abus sexuel dans la vie religieuse.)

Merci à chacune et chacun d’être là et de chercher ensemble, humblement, mais réellement afin de des-abuser toute pente d’abus.

Véronique Margron op. Présidente de la CORREF Paris le 9 décembre 2019

L’AVREF était conviée à cette réunion en la personne de son président. Nous savons gré à la présidente de la CORREF d’avoir communiqué aux participants en fin de journée le message d’Aymeri SUAREZ-PAZOS :

Emprise, abus de pouvoir, abus spirituels – Journée CORREF 9 décembre 2019

Je tenais à remercier Sœur Véronique Margron pour l’invitation qu’elle m’a faite, en tant que président de l’AVREF (Aide aux Victimes des dérives dans les mouvements Religieux en Europe et à leurs Familles), à votre journée sur l’emprise et les abus de pouvoir et spirituels dans les communautés religieuses au sein de l’Eglise Catholique. En même temps, je tenais à m’excuser pour mon absence, due à la grève des transports (je ne suis pas Parisien). J’ai proposé à Sœur Véronique de lui confier un mot de la part de notre association, en ayant bien conscience que cette journée vous appartient.

Vous savez le sujet d’actualité brûlante, puisque les abus sexuels commis sur des enfants et sur des femmes religieuses au sein de l’Eglise font la une des médias, deviennent thèmes d’œuvres cinématographiques et qu’on en est venu à pointer un mal en amont, que le pape identifie comme abus de pouvoir, abus de conscience, jusqu’à parler d’abus communautaires.

Mais il serait malheureux d’attendre toujours qu’un sujet soit de l’actualité médiatique pour le traiter, surtout quand il touche au cœur de la vie ecclésiale et de ce qui lui donne sens. Ce que défend l’Eglise dans sa foi (en Dieu et finalement en l’homme) ne peut admettre qu’elle ignore tant d’abus que nous, associations, constatons depuis tant de décennies, sur lesquels nous alertons, avons alerté en premier lieux les responsables communautaires et ecclésiastiques, et sur lesquels nous avons si souvent tenté de mettre des mots. Ces mots sont nécessaires pour les victimes qui viennent à nous. Ce sont les premiers à délivrer la personne d’un état de prison intérieure et de dénuement psychique.

Les mots que vous allez dire pour qualifier et discerner les abus en communauté vont être déterminants. Pour vous, communautés, car la lucidité est, pour vous, dans le contexte de crise institutionnelle actuel, condition de survie. Mais d’abord pour les victimes, qui sont ou ont été des vôtres, et dont vous ne devez absolument pas craindre les réactions, la libération de parole, les demandes d’enquête, ou de réparations.

Il semble bien que l’examen vous obligera à revisiter vos histoires, l’histoire même des communautés religieuses, dont certaines parmi vous sont de lointaines porteuses et témoins, pour en reconsidérer les fondements, car l’usage des traditions est invoqué partout pour couvrir bien des abus. La définition des vœux est souvent mal comprise, interprétée, ou étrangement appliquée. L’étrange est problématique lorsqu’il signifie un abus sur la personne qui s’engage.

On peut concevoir l’abus de pouvoir comme la marque systématique de tout abus, mais il est juste de pointer ce que l’abus dans le cadre religieux a de propre : l’abus spirituel, ou l’abus sur l’âme. L’occasion est belle de considérer cet abus, car il semble que toute définition théologique manque, quand ne manquent pas dans l’Eglise depuis toujours les revendications de répondre aux besoins spirituels des hommes et des femmes. Or on ne peut s’arrêter à une définition de l’abus spirituel comme abus d’une position d’autorité spirituelle à des fins secondaires : argent, sexe, emprise. Il est urgent de considérer l’abus spirituel comme un abus sur la « matière spirituelle » de l’homme, si l’on peut dire. Donc de considérer ce que l’on touche en l’homme quand on l’interroge sur ce qu’il a de plus intime et qu’on prétend l’accompagner à cet endroit, à l’endroit de sa réponse. Il est urgent de reconnaître là un espace sacré, dont l’infraction est un viol dont les effets constatés sont comparables à ceux d’un viol physique dans l’enfance.

L’abus spirituel est l’arme sans doute la plus fatale pour prendre pouvoir sur une personne, la rendre objet, jusqu’à la dépersonnalisation. Et combien systématiquement sous couvert de la sauver, gérant d’autorité son salut à sa place.

Il n’est pas non plus illégitime de penser qu’une institution religieuse qui ne réagit pas au viol de l’enfance autorise le viol de l’âme.

Nous avons commis un document sur les abus en communauté religieuse, que nous vous proposons, accessible sur notre site (www.avref.fr). Il a été loué par le Conseil Permanent de la CEF. Et nous vous invitons à nous aider à le mettre à jour, car c’est un outil proposé pour trouver des parades aux abus tels que nous avons pu les lister dans le parcours d’un engagement religieux. Il s’adresse aux responsables religieux, que vous êtes.

Mais il est de votre compétence et non de la nôtre de réfléchir sur votre vie, vos traditions, vos valeurs, ce que vous proposez aux personnes qui viennent à vous avec les milles questions qui sont les leurs, et sur la préservation que vous faites de la liberté spirituelle, condition d’une vie donnée et d’une dignité humaine accomplie.

Pour nous, nous ne nous adressons à vous que comme anciennes victimes, parents de victimes, aidants de victimes, et nous vous remontons un cri, qu’on serait tenté systématiquement de ne pas vouloir entendre, par peur de se trouver fragilisés ou remis en question. Il y a certainement une question de foi, secrète à chacun. Mais le visage de la foi que vous proposez ne peut être celui du chiffre ou de l’apparence, il est celui de votre réponse à une vérité qui crie avec les pierres.

Nous sommes heureux de ce temps que vous prenez, à l’initiative de la CORREF, et espérons qu’il soit un point de départ et le signe d’une aube.

Aymeri Suarez-Pazos Président de l’AVREF.