Peut-on passer outre à « Summorum Pontificum » ? Un dérapage pontifical incontrôlé ! Par Pierre Vignon

Vendredi 17 juillet 2020

Personne ne peut contester la bonne foi du cardinal Josef Ratzinger, qui fut le pape Benoît XVI de 2005 à 2013, lorsqu’il tenta la réconciliation avec les intégristes tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’Église. Pour caractériser l’intégrisme, nous reprendrons le mot d’André Frossard (1915-1995) à son ami Jean-Paul II (1920-2005) : « Un intégriste est un homme qui fait toujours la volonté de Dieu, que Dieu le veuille ou non. » C’est ce qu’on a dit de mieux sur le sujet.

Par Pierre Vignon

Benoît XVI voulait sincèrement une réconciliation au sujet de la célébration de l’Eucharistie, car elle était devenue le lieu de la division alors qu’elle est faite pour la communion. Et c’est ce qui l’a motivé pour légiférer pour toute l’Église catholique en autorisant l’accès libre à la célébration de l’ancien rite dans le Motu Proprio Summorum Pontificum [1] (SP) du 7 juillet 2007.

Treize ans après sa promulgation et sept ans après sa démission comme pape, il est désormais évident aux yeux de tous que les intégristes se sont servis de cette libéralité pour s’imposer dans la vie de l’Église et continuer leur propagande idéologique contre le Concile Vatican II (1962-1965) [2]. Cette situation n’est plus tenable.

Rien qu’en France, depuis 2007, on nous choisit comme évêques, non plus des prêtres fidèles à l’esprit du Concile mais des prêtres de style traditionaliste capables de bien célébrer la messe en latin. Une fois devenus évêques, ils ordonnent des prêtres dont l’objectif paraît plus être de ne pas tacher la queue de leur soutane que de s’investir dans l’accueil de leurs contemporains. Dans certains milieux de l’Église, on croirait parfois se trouver dans une assemblée politique du clergé rigoriste à la fin du règne de Charles X. Avec des dizaines de nominations épiscopales de ce style, notre épiscopat français est en train de devenir réactionnaire.

D’après mes renseignements, l’une des missions du nouveau nonce apostolique en France, Mgr Celestino Migliore, serait d’instaurer une nouvelle politique de nominations pour les évêques. On lui souhaite d’y parvenir, même si on peut nourrir des doutes légitimes tant que le duo Ouellet-Aupetit sera en fonction. Le cardinal Ouellet est le préfet de la Congrégation pour les évêques, nommé par le pape Benoît XVI depuis 2010, et c’est lui qui a supervisé la mise en place des évêques « tradi-compatibles » avec le cardinal Vingt-Trois. Mgr Aupetit est membre de la Congrégation pour les évêques où il est devenu un spécialiste du renvoi de l’ascenseur. Tant que la question principale du questionnaire d’enquête sous secret pontifical pour le choix des évêques sera de savoir si un prêtre est capable de bien célébrer la messe dans le rite extraordinaire plutôt que d’afficher dans les faits sa fidélité inconditionnelle au Concile Vatican II, la France continuera de creuser ses rides de vieille fille aînée de l’Église.

Plein d’espérance et de confiance en Dieu, le pape François poursuit malgré tout la réforme de fond qu’il a entreprise. Il vient d’ordonner à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi l’envoi d’un questionnaire sur la situation créée par le Motu Proprio Summorum Pontificum. Le cardinal suisse Kurt Koch, responsable de l’oecuménisme, a déclaré récemment qu’à « la place de deux formes diverses, il faut revenir à une forme unique, comme synthèse ». Comme ce cardinal est proche du pape François, il est difficile de penser que sa déclaration n’ait pas été autorisée.

La question, en haut-lieu, est donc maintenant de savoir comment rattraper le dérapage devenu incontrôlé du Motu Proprio de Benoît XVI avant que ça ne devienne un gigantesque télescopage ecclésial.

La pétition et le livre d’Andrea Grillo

Le professeur Andrea Grillo est un laïc, père de famille, théologien italien très respecté. Il tient un blog de haute tenue « Come se non » sur lequel il a publié, le 27 mars dernier, une lettre sur l’état d’exception liturgique, on dirait plutôt en français l’état d’urgence, créé par la promulgation du Motu Proprio Summorum Pontificum. Cette lettre a reçu la signature de 180 théologiens et chercheurs, spécialistes reconnus dans le domaine savant et érudit de la liturgie. La suite en est la publication le 18 juin d’un livre en format « epub » à un prix symbolique, Oltre Summorum Pontificum, per una riconciliazione liturgica possibile [3]. La traduction du titre et du sous-titre contiennent tout l’esprit de l’entreprise : Au-delà de Summorum Pontificum, pour une possible réconciliation liturgique. Contrairement aux intentions des tenants à tout prix du Motu Proprio, celles des auteurs ne sont pas polémiques. Leur idéal : aider à dépasser la voie sans issue qu’est sans conteste la situation établie par le Motu Proprio et aider à reprendre un chemin positif pour tous.

Avec Andrea Grillo, cinq auteurs de renom fournissent un apport approfondi sur le sujet. Leur but est d’abord d’aider les évêques à répondre au questionnaire de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Parmi ces auteurs, saluons la présence du professeur de Louvain, Arnaud Join- Lambert qui relève l’honneur de la France intellectuelle. Nous ne manquons pas de grands noms pour la liturgie mais ils ont fait savoir qu’on faisait pression sur eux pour ne pas intervenir. Zeno Carra, qui codirige et cosigne la parution, est prêtre du diocèse de Vérone. Deux érudits de langue allemande, Martin Klöckener, professeur de l’université du canton suisse de Fribourg, et Benedikt Kranemann, professeur de l’université d’Erfurt. Enfin, le Père jésuite John F. Baldovin, professeur du Boston College School of Theology and Ministry.

L’impasse du Motu Proprio

Débattre sur un Motu Proprio paraît inutile à beaucoup et dérange la tranquillité de certains. Peu se rendent compte des enjeux. Indifférence, paresse, méconnaissance ne peuvent pourtant suffire et il faut répondre aux arguments réducteurs et trompeurs. L’un d’eux consiste dans une mauvaise approche de la légitime diversité des rites dans l’Église catholique. Il y a en effet variété dans l’unité pour les rites orientaux. Et même pour la seule Eglise latine, qu’on pense au rite zaïrois par exemple, ou aux concessions faites au Chemin néocatéchuménal.

La réponse est pourtant simple. La variété de ces rites est tout à fait possible dans l’Église, à condition que les mêmes fondements théologiques s’appliquent. Cette variété n’est pas coextensive à l’Église universelle. Elle concerne des églises particulières ou des portions définies du Peuple de Dieu. Dans le cas du Motu Proprio, il s’agit d’une juxtaposition de deux formes du même rite qui se sont historiquement succédé et dont l’une a remplacé l’autre suite aux décrets du Concile Vatican II.

Les deux formes du rite ne reposent pas sur les mêmes bases théologiques, et la plus ancienne a été remplacée par la nouvelle qui est revêtue de l’autorité d’un concile oecuménique approuvé par le pape. L’incompatibilité des deux rites est patente : l’une était faite pour un monde qui n’est plus et l’autre a été préparée par des décennies de travaux théologiques et liturgiques pour exister dans un monde nouveau. Le pape Pie XII avait qualifié ce mouvement de passage du Saint-Esprit dans l’Eglise en 1956 [4]. L’Église ne peut pas vivre avec une liturgie qui télescope deux périodes de temps.

La forme extraordinaire promue par SP est exactement la forme de la liturgie romaine que le concile Vatican II considérait comme devant être absolument rénovée en émettant des principes dont il faudrait désormais tenir compte. Ces principes sont escamotés par ce qui a été frauduleusement appelé la réforme de la réforme. La raison profonde est que les deux formes reposent sur une ecclésiologie différente. Le rite pré-Vatican II souligne le rôle du prêtre ordonné à l’exclusion du sacerdoce baptismal commun. L’un repose sur la distinction Eglise enseignante – Eglise enseignée, l’autre sur la richesse de l’Église Peuple de Dieu, Corps du Christ et Temple de l’Esprit. D’un côté tout repose sur le prêtre, de l’autre il est au service de l’ensemble de la communauté qui prie. Comme le promouvait Dom Lambert Beauduin (1873-1960), la liturgie est le culte de toute l’Église, une action commune de tous les fidèles et pas seulement celle du prêtre.

On mesure ainsi le sophisme de Summorum Pontificum qui prétend que les liturgies post-Vatican II représentent le même rite sous deux formes différentes. L’intention de réconciliation ne peut pas tout justifier. Deux périodes contradictoires ne peuvent pas coexister comme deux manifestations du même rite. D’autant plus que cette situation crée d’étonnants mélanges souvent détonants.

Les documents légitimes et officiels du Concile et ceux promulgués à sa suite du Concile par les prédécesseurs de Benoît XVI sont volontairement contrecarrés. La responsabilité de la liturgie n’est plus celle de la Congrégation pour le Culte divin ni celle des évêques mais relève d’une simple section de la Congrégation pour la doctrine de la foi (La Commission Ecclesia Dei, trustée par des responsables outranciers a dû être supprimée).

Chaque prêtre, devenu adepte de l’individualisme consumériste dans une liturgie qui ne lui appartient pas, peut de sa propre autorité décider d’employer la forme extraordinaire sans que personne puisse intervenir. On assiste à un joyeux bidouillage entre les formes, par exemple avec l’intégration récente de saints postérieurs à 1962 dans le calendrier du rite d’avant 1962. Le Motu Proprio SP permet à un prêtre de sensibilité intégriste de l’imposer à sa paroisse.

Il est difficile de proclamer que l’objectif est la réconciliation quand on obtient une division aussi manifeste dans l’Église. Je m’attends au sacre d’un nouvel évêque selon l’ancien rite. Pour ma part, bien que je sois chauve, j’invoquerai le Motu Proprio de 1972 du pape saint Paul VI (ce saint- là les partisans de l’ancien rite ne l’aiment pas) qui supprimait la tonsure pour refuser de célébrer selon la forme extraordinaire. N’ayant pas été tonsuré, et ne portant pas la calotte, je suis par principe impropre à toute demande d’archéo-célébration.

Seuls ceux qui ignorent la violence des propos des intégristes et traditionalistes au sujet de « leur » liturgie peuvent m’accuser d’intolérance. Comme le dit si bien le professeur Join-Lambert, une Eglise où la violence s’exprime autour de l’Eucharistie est une Eglise en grand danger qui se doit de réagir. Si leur désir se limitait à la simple célébration de la messe dite de saint Pie V, il n’y aurait fondamentalement pas de difficulté à le leur accorder dans le cadre de petits groupes.

Mais les motivations de ces lobbies sont de fait politico-religieuses. Pour la plus grande partie, cette concession n’est qu’un premier pas pour un retour à l’ordre ancien comme ils le conçoivent. Pour eux, SP est un droit acquis et leur intention est de continuer jusqu’à prendre le leadership dans l’Église. Le Motu Proprio SP a permis à ces activistes de s’organiser en « silos » pour rebâtir des « chrétientés miniatures » en parallèle à l’Église officielle. Soyons clairs ! Le Motu Proprio SP leur permet la création d’une Eglise dans l’Église avec la prétention d’incarner la seule catholicité.

Alors que le rite conciliaire est de loin plus riche bibliquement, liturgiquement et spirituellement que l’ancien rite, ils l’accusent faussement de la même pauvreté qui avait conduit à sa réforme par le Concile. La tentative irénique de réconciliation aboutit à mettre deux rites et donc deux formes d’Eglise en concurrence. Ce que Benoît XVI ne voulait pas est arrivé. Au lieu de paix, son Motu Proprio nourrit la division et la sédition. Nous nous trouvons dans une voie sans issue. Il nous faut revenir au Concile Vatican II car l’Église ne peut pas renoncer au chemin sur lequel elle a reconnu qu’elle était guidée par l’Esprit-Saint.

Revenir au projet du Concile Vatican II

Pour éviter d’entrer dans une perspective schismatique, et pour envisager une vraie réconciliation, il serait bon de sortir de l’opposition monolithique entre vetus ordo et ordo novus. La logique interne aux deux est plus profonde. Accepter le Concile Vatican II comme un donné de base s’impose. Le progrès spirituel essentiel du Concile est et a été de faire passer les fidèles d’une célébration liturgique où ils se trouvaient en tant que spectateurs face au seul acteur qu’était le prêtre, pour entrer dans une action commune de l’Église à laquelle ils participent comme sujets baptisés.

L’un des apports essentiel de Vatican II est l’« actuosa participatio », la participation « consciente, active et fructueuse » (Constitution sur la Sainte Liturgie SC 11). Participer n’est pas assister. Cela change tout. On ne peut plus assister comme des « spectateurs étrangers et muets » (SC 48). Se dispenser de cette perspective n’est plus acceptable.

Si la liturgie a été rénovée par les Pères conciliaires, c’est pour recevoir désormais l’Ecriture Sainte de façon prépondérante. L’ancienne liturgie est trop pauvre à cet égard. Il est d’ailleurs curieux que le Motu Proprio SP soit revenu à l’ancien lectionnaire pour la forme extraordinaire. L’introduction de la langue de chaque pays s’imposait pour une authentique célébration par tout le peuple de Dieu. L’enrichissement puisé dans la grande tradition des prières de la réforme liturgique est considérable. Le missel promulgué par saint Paul VI est d’une grande profondeur.

Il faut le dire et le redire, le saint pape Jean XXIII n’avait promulgué le missel de 1962 que de façon provisoire en attendant que le Concile se prononce sur les principes constitutifs de la réforme liturgique de l’Église. Ça n’est pas pour rien que Sacrosanctum Concilium est une constitution. Cette participation implique tout le monde (SC 30) : « On favorisera les acclamations du peuple, les répons, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques et aussi les actions ou gestes et les attitudes corporelles. On observera aussi en son temps le silence sacré. »

Le fondement de la réforme est le sacerdoce baptismal commun des fidèles (Lumen Gentium 10), ce que ne permet pas l’ancien rite. Et le baptême devenu fondamental permet la célébration du Mystère pascal, centre de la foi chrétienne davantage mis en lumière. Le Mystère pascal, la participation pleine et active de tous les baptisés, le caractère communautaire de la liturgie et l’accent mis sur l’ensemble des Saintes Ecritures sont la richesse apportée par la réforme de la liturgie.

Comment renoncer à ces apports ? Comment refuser cette clarification théologique profonde qui permet une rencontre plus profonde avec Dieu et avec la culture des peuples ? Comment refuser la mise en œuvre de la responsabilité de chaque église locale ? Au cours de l’Histoire de l’Église, cette réforme est la plus profonde qui ait jamais été faite. On ne peut pas et on ne doit pas revenir en arrière ou passer à côté comme si elle n’existait pas.

Contrairement au discours complotiste des partisans de la forme extraordinaire, les acteurs principaux du mouvement liturgique durant les cent cinquante ans de préparation, les travaux du Concile et la mise en œuvre des décisions n’avaient pas pour intention de tout casser pour inventer d’autre rites. Il s’agissait d’une évolution raisonnée, pour « la restauration, le progrès et l’adaptation de la liturgie » (SC 24).

Personne ne prévoyait la continuation des anciennes formes à côté de ce qui fut intensément réfléchi et prié. C’est un mensonge de dire que c’est le Concile Vatican II qui est le départ d’une crise qui se manifeste dans la liturgie catholique. Ce qui est vrai c’est que c’est ce même concile qui est la réconciliation voulue par le pape et les évêques pour résoudre cette crise qui remontait au début du XIXe siècle. Le cardinal Camillo Ruini avait eu ce mot prophétique en 2007 : « Espérons qu’un geste de réconciliation ne devienne pas un principe de division. »

« Ordinaria extraordinarie »

Et la division, nous y sommes. Alors que faire ? Peut-être peut-on s’inspirer de ce leitmotiv de la tradition spirituelle : « ordinaria ordinarie ». Faire extraordinairement bien les choses ordinaires. Et ce qui est destiné à s’appliquer à la vie spirituelle quotidienne peut aussi servir dans la crise liturgique que nous vivons.

Revenir en arrière, c’est impossible. Continuer à faire coexister deux formes contradictoires de la même liturgie, c’est également impossible. Tenter une synthèse entre les deux n’est pas souhaitable. On créerait une nouvelle chimère, une de ces gargouilles grotesques qui sont bien à l’extérieur de la cathédrale, mais pas dedans. Pour être juste envers les traditionalistes, il faut leur concéder que les tenants de la réforme liturgique ont souvent exagéré dans leur façon de la mettre en œuvre. Rares ont été dans l’Église, depuis cinquante ans, ceux qui se sont contentés de marcher sur la route de la foi : beaucoup se sont mis dans le fossé de gauche pour tirer sur ceux qui étaient dans le fossé de droite, et réciproquement. Impossible de savoir lesquels ont commencé. Ça ne servirait strictement à rien de chercher à le déterminer.

En revenir alors à la route indiquée patiemment par le Saint-Esprit serait peut-être beaucoup plus indiqué. Il est toujours possible d’améliorer les pratiques du novus ordo. Il est aussi possible de conserver et de remettre en usage les pratiques du vetus ordo qui ne sont pas en contre-indication avec la réforme voulue par le Concile.

Pour ma part, je n’ai jamais été contre l’emploi du latin ni du chant grégorien quand il s’agit de chefs-d’œuvre. Qui peut se déclarer contre le Veni Creator ou le Salve Regina ? Stupide serait celle ou celui qui le ferait ! Le côté cérébral qu’on reproche parfois au novus ordo pourrait tout à fait être corrigé par des pratiques du vetus ordo tenant davantage compte du corps.

Allons plus loin. Un clergé davantage formé à l’esprit de la liturgie pourrait promouvoir un accompagnement pastoral et une formation liturgique pour le peuple de Dieu. Qui pourrait être contre une célébration plus soignée en qualité avec davantage de silence et d’esthétique liturgique ? Sommes-nous si sûrs de mettre authentiquement en œuvre la réforme liturgique voulue par le Concile Vatican II ? Ne cédons-nous pas trop souvent à la facilité, voire à la médiocrité ? Ne pourrions-nous pas consacrer davantage d’énergie et de temps pour aider les paroissiens à accéder à la participation pleine, consciente et active ?

Les prêtres et les évêques (j’ai honte de le dire mais les évêques célèbrent souvent plus mal que leurs prêtres) ne pourraient- ils pas se former à l’art de la célébration ? Ne serait-ce pas là un progrès sur le cléricalisme en refusant de se considérer propriétaires de la liturgie ? Lorsque nous le faisons, ne nous étonnons-pas si nous décourageons les fidèles à qui nous la devons en premier puisque une belle et digne liturgie est un de leurs droits !

Ne sommes-nous pas parfois les premiers fautifs pour avoir poussé des chrétiens dans le refus de ce que nous leur avons présenté du Concile ? Ne pourrait-on pas, dans les séminaires, face à des jeunes qui baignent dans le milieu identitaire qui est parfois le leur, les former de telle façon qu’ils n’aient pas l’impression que la tradition se trouve dans le vetus ordo alors que c’est le contraire ?

L’objectif du Concile Vatican II était d’œuvrer pour le développement de la foi. Revenir en arrière serait aller contre ce développement, cet enrichissement et ce renforcement de la foi vivante. Le changement de mentalité est trop important pour revenir en arrière. La vraie tâche aujourd’hui est donc de rendre ses impulsions théologiques et spirituelles compréhensibles pour le présent et utiles à la foi et à la vie des chrétiens.

On l’a vu, les deux ecclésiologies à la base de la forme ordinaire et de la forme extraordinaire ne peuvent pas être fondues en une seule. L’avenir de l’Église et de la liturgie ne réside pas dans le développement en arrière, mais dans le développement ultérieur des célébrations renouvelées par le Concile. La charité pastorale devrait permettre les évolutions sans favoriser le développement identitaire et communautariste. La liturgie de l’Église ne peut être que l’expression d’une communion et non d’une désunion. Et cela pose la question du degré jusqu’où aller. A vouloir pratiquer une charité excessive en accueillant au-delà du raisonnable ceux qui ne veulent pas du Concile Vatican II, ne risque-t-on pas de trahir la vérité de la mission reçue du Christ ? Les apôtres, et les évêques leurs successeurs, ont-ils été envoyés par le Christ pour être gentils avec tout le monde ? Ne serait-il pas plus sage, et plus vrai, si le maintien de la célébration de l’ancien rite comporte la contestation théologique du Concile, d’avoir le courage d’assumer la non-réconciliation ? Quand l’Eucharistie ne fait plus l’Église, pourquoi vouloir à tout prix faire croire qu’elle existe alors qu’elle est morte ?

Conclure sur un sujet brûlant

A la fin de cette longue recension sur un sujet d’aussi grande importance, retenons ce que proposent les auteurs. Quelle devrait être finalement cette solution qui ne soit pas la coexistence parallèle ni la réforme de la réforme ?

1) La réconciliation liturgique ne peut pas avoir lieu contre le Concile ou à côté de lui. Il ne peut y avoir qu’une seule forme en vigueur du rite romain, celle qui est issue de la réforme liturgique voulue par le Concile Vatican II.

2) Il sera bon de s’inspirer de Sacramentum Caritatis n°40, exhortation apostolique de Benoît XVI du 22 février 2007 : « Pour un ars celebrandi correct, il est tout aussi important d’être attentif à toutes les formes de langage prévues par la liturgie : parole et chant, gestes et silences, mouvements du corps, couleurs liturgiques des vêtements. En effet, la liturgie possède de par sa nature une variété de registres de communication qui lui permettent de parvenir à intégrer tout l’être humain. »

3) Restituer la gestion de la liturgie aux évêques et à la congrégation pour le culte divin.

Nous nous trouvons au devant d’une nouvelle réception du Concile Vatican II pour que les rites et les prières assurent au corps ecclésial une intelligence liturgique du mystère du Christ et de l’Église. Laissons à Andrea Grillo le mot de la fin : « Tirer une opportunité d’une grave crise est le sens le plus authentique de ce que nous appelons la tradition. »

[1Motu Proprio de Benoît XVI, en date du 7 juillet 2007 qui établissait à côté de la forme ordinaire de la liturgie issue du Concile Vatican II la forme extraordinaire de la liturgie issue du Concile de Trente.

[2Voir l’attaque en règle de Mgr Carlo-Maria Vigano, l’ex-nonce aux États-Unis, contre le Concile Vatican II envisagé comme racine de tous les maux de l’Église.

[3On peut l’obtenir avec ce lien https://www. dehoniane.it/9788810976241-oltre-summorum- pontificum et voir l’article de présentation avec celui-ci https://www.cittadellaeditrice. com/munera/perche-abbiamo-scritto-questo- libro-di-zeno-carra-e-andrea-grillo/

[4« Le Mouvement liturgique est comme un signe de la providence divine pour notre temps ; il était une intervention du Saint-Esprit dans son Eglise, pour rendre les hommes plus accessibles aux mystères de la foi et aux richesses de la grâce, qui coulent de la participation active des fidèles à la vie liturgique. » Pie XII, Lettre au Congrès d’Assise (1956).

Vos réactions

  • Le confinement a mis en évidence que, même parmi les fidèles réguliers, le retour à peu près hebdomadaire à l’église ne va pas de soi. Ce n’est d’ailleurs pas l’épiscopat qui a fait le forcing pour obtenir la réouverture plus tôt que prévu des églises au culte mais des groupes marqués à droite et pour le moins traditionalistes. Le constat d’une « perte en ligne » a été fait entre autre lors de l’émission de radio Notre-Dame du 17 juillet, sans cependant que cette perte ait été chiffré, ne serais-ce qu’approximativement, sans non plus que les causes de cette perte aient été sérieusement abordées. Tout au plus ai-je noté de la part de l’abbé Pierre Amar, la répétition, comme un leitmotiv, de « depuis 30 ans », manière de dire qu’il ne se réfère pas à SP mais surtout, sans doute, qu’il ne se réfère pas non plus à l’hémorragie connue par l’institution dès l’après-guerre, et poursuivie ensuite malgré le court « moment Vatican II ». Il est probable que la désaffection pour les rites catholiques (mais pas que) tient aux bouleversements intervenus depuis 70 à 80 ans : impact du conflit mondial 14/45 et des positions de l’institution, décolonisation, prise de conscience du racisme, généralisation de l’enseignement, passage de l’autorité masculine à un équilibre homme femme, importance prise par les échanges humains entre pays.

    • Il me semble que cette désaffection est due de plus en plus depuis 10 ans, à une recherche spirituelle qui ne passe plus par une pratique religieuse ni un engagement religieux mais davantage par une pratique personnelle privée en lien avec un engagement professionnel, social, familial, humanitaire. Une autre façon de vivre la foi, moins risquée finalement et plus autonome. Pas ou peu d’affiliation à une quelconque communauté ou gourou ou religion. Une évolution personnelle à la carte et au rythme qui convient.

      La désaffection dont vous parlez des années 70, vient essentiellement de la raideur idéologique institutionnelle sur des questions sociétales de premier plan : droits fondamentaux, contraception, avortement, divorce, etc.Mais aussi de la modernité (accès général à des études supérieures, à différentes professions auparavant réservées à une classe sociale supérieure), ce qui permet à des tas d’hommes, auparavant recrutés par le clergé pour obtenir une promotion sociale et familiale dont ils ne pouvaient disposer sans ce type d’engagement, de se réaliser autrement en faisant des études, en intégrant d’autres secteurs économiques que celui de leurs parents et de s’y épanouir de façon plus complète.

      Nous avons, depuis, franchi une nouvelle étape. L’expression de la foi se vit hors religions, hors sectes. Dans un rapport privé direct et autonome. Et qui se nourrit dans plein d’activités et de secteurs différents sans adhésion à quoi que ce soit. On peut voir également que l’engagement politique se fait moins par l’adhésion à un parti et beaucoup plus dans l’engagement social et professionnel. Les institutions religieuses s’effondrent. Autant que s’effondrent les institutions politiques. Pas seulement par leurs crimes, abus, mais aussi par une prise d’autonomie générale, humaine. Une forme d’autogestion finalement. A différents niveaux y compris au plan spirituel. Qui ne fait bloc et communauté qu’à certains moments pour défendre des idéaux communs. Mais qui se vit très bien et la plupart du temps en solo.

      C’est un changement de fonctionnement sociétal profond. Qui ne rend plus nécessaire ni désirable un clergé, vu davantage comme un acteur d’oppression, de contrôle, d’instrumentalisation, que comme un vecteur d’épanouissement spirituel. Le clergé se base sur une vision pyramidale de la société. Très hiérarchisée. Or nous vivons de plus en plus dans un mode plus horizontal que ce soit en terme d’éducation, de gestion associative, de gestion tout court au plan familial comme communal. A partir de là, chacun disposant des compétences pour gérer le quotidien, il n’y a plus nécessité d’un recrutement spécifique. Aujourd’hui, de plus en plus de croyants ont une culture religieuse et spirituelle plus ouverte et développée que la plupart des clercs. Limités pour la plupart à une formation très formatée selon les intérêts cléricaux et institutionnels du moment, ainsi que les influences idéologiques institutionnelles. L’entre-soi intellectuel et spirituel clérical ne permet pas d’entrer en résonance ni proximité avec la population qui est dans une toute autre approche.

      Le clergé est donc d’autant plus en inadéquation d’avec les croyants qu’il ne dispose même pas des connaissances de ses ouailles. Ce qui décourage, consterne les croyants et rend complètement obsolète la fonction cléricale. Et puis quand on voit les profils des candidats qui sont pour une majorité des caricatures intégristes avec un discours totalitaire, l’omniprésence dans la pastorale des groupes dérivants sectaires, franchement, ça ne fait pas envie du tout.

      Le COVID avec confinement accélère une volonté déjà marquée d’autonomie spirituelle chez les croyants. Ce que le clergé ne peut pas admettre ni comprendre. Parce que l’institution raisonne toujours le monde et les croyants selon les anciens codes de domination et d’empire. Qui répondent de moins en moins aux aspirations générales humaines et encore moins à celles des croyants. Et ce n’est pas la prochaine direction dérivante sectaire laïque qui pourra sauver les meubles. Elle scellera au contraire l’effondrement via le recours à l’intégrisme et au sectarisme puisqu’elle montre depuis 20 ans, un visage tout aussi criminel et abusif. L’institution a grillé toutes ses cartouches. Et n’est plus en mesure de rassembler, hormis des personnes attachées à un fonctionnement pyramidal sociétal. Et à une vision totalitaire…Ce qui concerne de moins en moins de personnes en réalité.

  • Dieudonné Jacques 17 juillet 2020 22:47

    Pour remplacer le cardinal Danneels, le nonce apostolique de Belgique a en son temps proposé trois nom à Rome, en excluant Mgr Léonard … Qui fut malgré tout choisi par Benoît XVI