L’héritage de Jean-Paul II

Mercredi 6 novembre 2019 — Dernier ajout samedi 23 novembre 2019

Jason Berry vient de signer il y a quelques jours deux nouveaux articles qui ont été publiés dans le National Catholic Reporter. Je publie ici l’édito du journal, ainsi que la première partie de l’article en question. La question que Jason Berry soulève, et qui n’est pas des moindres, c’est celle des raisons qui ont permis à Maciel – et à d’autres – de prospérer en toute impunité, voire de jouir des éloges du Vatican, pendant tant d’années.

Vérité et appel au renouvellement

L’Editorial du National Catholic Reporter

Il y a une certaine cohérence dans le fait que les dernières années du père Marcial Maciel Degollado, le fondateur de triste mémoire des Légionnaires du Christ, aient été à cheval entre les règnes des deux derniers papes, lesquels ont été profondément marquées par la crise, encore grandissante, des abus sexuels commis par des prêtres : celui de Jean-Paul II, le personnage qui a fait le plus pour promouvoir Maciel et sa congrégation, et Benoît XVI, le plus haut personnage de la curie, pour comprendre les dimensions de la crise et qui, comme pape, est amené à gérer toutes ses conséquences.

Maciel, qui est mort en 2008, a vécu une double vie monstrueuse et était un maître dans la manipulation des personnages puissants au Vatican. Il avait un talent certain pour convaincre ceux qui se laissaient facilement influencer par des liasses de billets et des courbettes. Son adhésion inconditionnelle, du moins en public, aux apparences orthodoxes et aux aspects de piété personnelle, lui ont fourni la couverture dont il avait besoin pour sauver sa face, tout en dissimulant une vie incluant d’infâmes abus sexuels sur de jeunes séminaristes, ainsi que la paternité d’au moins trois enfants obtenus ici et là avec différentes femmes.

Maciel incarnait l’arrogance, le goût du privilège, l’irresponsabilité… ainsi qu’une forme de pourriture, établie au sein même de la direction de l’Eglise, dont la crise des abus sexuels n’est que le symptôme le plus apparent.

Comme l’écrit Jason Berry, celui qui contrôle le récit de l’histoire de Maciel et de sa congrégation porte une lourde responsabilité. La lutte harassante des victimes de Maciel pour faire connaître leurs histoires personnelles n’est qu’un signe qui manifeste combien il a été difficile pour l’Eglise de reconnaître la vérité de cette triste réalité.

Certains affirment que Jean-Paul II a été simplement mal servi par son entourage et maintenu dans l’ignorance à propos de la crise des abus sexuels, et en particulier des accusations portées contre Maciel. Si c’était effectivement le cas, alors cela signifie que Jean-Paul II, en dépit de toutes ses bravoures et ses succès internationaux, était incroyablement détaché de ce qui se passait à l’intérieur de son église, et aveugle quant aux rapports réalisés dans ses propres dicastères.

Le problème ne peut être réduit aux dysfonctionnements de quelques fonctionnaires errant dans le palais. Le mythe de Maciel correspondait à l’idée que Jean-Paul II se faisait de ce que l’Eglise devait être : grande, bien en vue, très stricte, composée de prêtres loyaux qui ne remettraient pas en cause l’autorité, riche en héroïsme personnel et lardé de haut en bas avec des pratiques de piété et des règles permettant de maintenir l’ordre. Sauf que tout cela était une imposture totale. Maciel a été sans aucun doute la pire erreur personnelle de Jean-Paul II, mais cela n’a pas été la seule. Les caractéristiques qu’il appréciait – une loyauté aveugle et une bonne idéologie plutôt qu’une perspicacité pastorale ou un leadership innovant – était évident dans le choix de la plupart des évêques qu’il a nommé. Et un certain nombre de ces nominations se sont transformés en cauchemars pour lui, et pour l’Eglise entière.

Si Jean-Paul II a été mal servi par sa curie, il a été tout aussi mal servi par quelques-uns de ses serviteurs renommés aux Etats-Unis. Des conservateurs aussi célèbres que George Weigel, la professeur Mary Ann Glendon, Deal Hudson (ancien rédacteur en chef du Magazine Crisis et Conseillé Républicain) ou encore le défunt père Richard John Neuhaus (Rédacteur en chef du journal First Thing), ont tous défendu l’innocence de Maciel malgré les rapports abondants sur les accusations persistantes et crédibles émanants d’anciens séminaristes et prêtres de la congrégation.

Aucun ne s’est donné la peine de discuter avec l’un ou l’autre des accusateurs. Le fait que le mythe Maciel allait avec le mythe Jean-Paul II suffisait. Quelque soit la quantité de vérités gênantes, aucune ne pouvait perturber le doux roman.

Benoît XVI, en se référant au scandale, au cours d’un discours récent à la curie, a déclaré : « Nous devons accepter cette humiliation comme un exhortation à la vérité et un appel au renouvellement. Il n’y a que la vérité qui sauve. »

Nous sommes d’accord avec lui, et, sur cette base, nous espérons que le pape pensera de nouveau sa stratégie pour gérer la question légionnaire. Reconstruire la Légion avec les anciens responsables qui ont été trompés par Maciel inspire difficilement la confiance pour défendre cette cause.

Tout appel au renouvellement – que ce soit dans la Légion ou dans l’Eglise universelle – exigera une investigation profonde et honnête de la culture cléricale et hiérarchique qui a produit Maciel et tant d’autres qui ont trahi l’Evangile et leur communauté, et qui a permis que des crimes soient étouffés pendant des années.

Jouer avec l’histoire : Benoît XVI et la Légion du Christ

Par Jason Berry

La décision du pape Benoît XVI en juillet dernier de prendre le contrôle des Légionnaires du Christ était un risque calculé. Au milieu d’une crise cinglante d’abus sexuels de prêtres, le pape a choisi un délégué pour refonder une congrégation religieuse internationale, laquelle s’était jusqu’alors construite sur le « charisme » d’un fondateur qui avait abusé sexuellement de séminaristes et avait eu plusieurs enfants, nés de relations hors mariage. Parmi ces enfants, deux affirment également avoir été violés par leur propre père.

Le père Marcial Maciel Degollado, adulé pratiquement toute sa vie, est maintenant devenu le bouc émissaire de tous ceux qui se sont retrouvés embourbés dans la situation qu’il a laissé derrière lui : la Légion et son mouvement laïc Regnum Christi ; le pape ; les responsables du Vatican ; ainsi que les grands supporters de la Légion qui, par le passé, ont défendu mordicus le père Maciel contre les accusations d’abus sexuels qui pesaient sur lui.

Le mois dernier, le Vatican a ordonné que les photos de Maciel soient retirées des centres de la Légion et a interdit la vente de ses écrits, ainsi que d’autres restrictions. Cependant, démolir à coup de marteau le souvenir de Maciel, comme les statues d’un dictateur déchu, n’apporte aucune réponse aux questions sérieuses qui continuent à subsister, à cause de sa vie d’imposture.

L’histoire de la Légion du Christ et de Maciel va continuer à se dévoiler en 2011. Les entrelacements dans cette histoire, cependant, en ont révélé une plus grande : l’histoire de la façon par laquelle les plus hautes autorités de l’Eglise Catholiques ont réagit au scandale Maciel, les décisions qu’ils ont prises et ce que ces décisions révèlent sur leur vision personnelle de l’Eglise et de sa mission.

Il est utile, donc, de prendre un peu de recul avant de répondre à quelques questions de base : Pourquoi ce scandale est-il arrivé ? Comment Jean-Paul II, un pape qui a su faire preuve d’une brillante vision morale face au communisme soviétique, a-t-il pu ignorer les allégations de pédophilie qui pesaient sur Maciel depuis des décennies ? Pourquoi a-t-il continué à louer Maciel pendant encore six ans, après que des anciens légionnaires eurent déposé une plainte canonique en 1998 à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, dirigée alors par le Cardinal Joseph Ratzinger ? Comment les partisans de Maciel ont-ils pu, surtout aux Etats-Unis, rejeter si vite le témoignage de tous ces accusateurs pourtant tellement crédibles ? A la lumière de l’histoire étrange de cette congrégation – histoire qui continue à être révélée – la décision de Benoît XVI de réformer la Légion est-elle réaliste ?

Alors que la question pour Benoît XVI est à la fois urgente et risquée, il y a probablement plus de choses en jeu pour le défunt Jean-Paul II et pour son héritage, qui dépendent de la façon dont ces questions seront traitées. Selon la façon dont l’histoire évolue et selon ceux qui contrôlent la narration de l’histoire… il est possible qu’on soit amené à ne plus parler de Jean-Paul II en des termes seulement héroïques, mais comme quelqu’un dont la papauté a été entachée par un scandale qui est venu à la lumière cinq ans à peine après son élection, mais qu’il n’a reconnu que dans les derniers jours de son règne.

C’est en 1983 que Jean-Paul II a approuvé les Constitutions de la Légion, lesquels allaient permettre à Maciel de devenir intouchable. Selon les « voeux privés » de la congrégation, les Légionnaires s’engageaient à ne jamais critiquer le fondateur, et à dénoncer tous religieux qui enfreindraient cette règle. Cinq mois avant sa mort, Jean-Paul II a approuvé les statuts du mouvement Regnum Christi, lesquels sont en quelques sortes aussi étranges et excessivement contrôlant que ne l’étaient les voeux privés.

Benoît XVI a révoqué les voeux privés en 2007, après avoir bannis Maciel de tout ministère actif. Maciel est mort en 2008. Une enquête vaticane du Regnum Christi, le bras laïc de la congrégation – que certains décrivent comme une secte – est actuellement en cours. Alors que le cardinal Velasio De Paolis, délégué du pape et expert en droit canonique, supervise l’écriture des nouvelles Constitutions à Rome, Benoît XVI semble penser qu’il vaut mieux sauver que dissoudre la congrégation, malgré ses nombreux anciens membres déçus, et l’opinion de six évêques américains qui ont chassé la Légion et le Regnum Christi de leurs diocèses.

Benoît XVI encourage maintenant la Légion a indemniser les victimes de Maciel, en particulier les plus âgés qui ne peuvent plus faire appel à aucun recours juridique à cause de l’ancienneté de ces abus. Une position étonnante de la part d’un Vatican généralement résistant aux solutions juridiques. Le Vatican n’a pas de système en place pour indemniser les victimes. Dans le fond, le pape pousse la Légion, comme le ferait un juge, à essayer d’obtenir que les deux parties puissent régler leurs différends entre eux.

Mgr Ricardo Watty Urquidi de Tepic, au Mexique, l’un des cinq prélats chargés d’enquêter sur la Légion pour le Saint-Siège, a déclaré à des journalistes, le 18 mai à Mexico : « Il nous faudra ensuite prendre soin des victimes de Maciel, aussi bien celles qui sont dans la Légion que celles qui en sont sorties, et de les indemniser pour leurs dommages. C’est une chose sur laquelle nous sommes tous d’accord et que le pape a accepté – comme il a toujours fait, avec courage. »

Le pape a montré sa préoccupation pastorale à l’égard des 800 prêtres de la Légion, des 2500 séminaristes et des 60’000 membres du Regnum Christi. Dans son livre d’entretien « Lumière du Monde » avec Peter Seewald, il accuse Maciel d’avoir mené « une vie dissipée et pervertie ». Mais en même temps, il loue « la dynamique et la force avec lesquelles Maciel a édifié la congrégation des Légionnaires. » Et d’ajouter : « Naturellement, il y a des corrections à faire, mais dans l’ensemble la communauté est saine ».

La Légion est certainement saine sous certains aspects. A Rome, la congrégation des Légionnaires est symbole de fortune et d’orthodoxie. Le campus de l’Université Légionnaire, Regina Apostolorum, accueille annuellement les nouveaux évêques récemment nommés, pour une formation préparatoire. « Les installations et les terrains sont spectaculaires et les légionnaires nous ont offert un excellent accueil » écrivait Mgr David M. O’Connel de Trenton, dans le New Jersey, dans un message daté du 13 septembre. « Les repas sont bien préparés et servis par des membres de la communauté qui ont démontré une incroyable capacité à anticiper tous nos besoins ». Ce que O’Connell décrit est un classique de la Légion : l’organisation de réceptions pour les personnages les plus puissants de l’Eglise.

De Paolis a nommé à Rome une commission composée d’experts en droit canonique et de légionnaires pour rédiger des nouvelles constitutions pour l’ordre. Pendant ce temps, la congrégation fait face à des poursuites judiciaires dans le Connecticut, par l’un des enfants de Maciel, victime présumé d’inceste, et, dans le Rhode Island, par une femme contestant le testament de sa tante, Gabrielle Mee, qui est morte avant de savoir que Maciel avait eu des enfants. La fortune de Mee qui est passée à la Légion s’élèverait à plus de 7,5 millions de dollars, d’après le Hartford Courant.

Les deux poursuites exigent un retour financier de la congrégation, faisant valoir que les anciens dirigeants de la Légion savaient depuis longtemps que Maciel avait mené une vie dépravée.

Des renards pour garder le poulailler

Cinq jours avant les réflexions de Mgr Watty, au mois de mai, le père Alvaro Corcuera, supérieur général de la Légion, a présenté ses excuses à Juan Vaca, l’une des victimes les plus anciennes de Maciel, qui, quand il était jeune prêtre, avait imploré le Vatican d’évincer le fondateur de la Légion. Corcuera a affirmé à Vaca que les Légionnaires à Rome étaient déjà en train de lire la lettre qu’il avait écrite en 1976 et envoyé à Paul VI. Dans cette lettre, il nommait 20 autres victimes d’abus sexuels. Vaca avait envoyé le document au Vatican à deux autres reprises. Le père Corcuera a expliqué à Vaca qu’un comité à Rome était en train de réfléchir sur la question de l’indemnisation.

« Malheureusement, ces informations ne nous sont parvenues que très lentement et tardivement. », a concédé Benoît XVI à Seewald, avant d’ajouter : « Elles était très bien dissimulées et nous n’avons eu d’indices concrets qu’à partir de l’an 2000. »

La raison pour laquelle le pape a retenu cette date de l’an 2000 n’est pas très clair. Le dossier de Vaca sur Maciel, dans lequel il demandait également la dispense de ses voeux, est arrivé au Vatican par l’intermédiaire de son évêque, à Rockville Centre, dans l’état de New York, en 1990. Le bureau de Ratzinger a accordé la dispense en 1993, mais a ignoré les accusations d’abus sexuels. Cependant, le fait que Benoît XVI reconnaisse que la réponse du Vatican avait été « lente et tardive » est un aveu rare à propos de l’échec systématique des poursuites contre Maciel.

Quelques uns des prêtres qui font aujourd’hui partie du comité chargé de réécrire les constitutions ont été par le passé des personnages stratégiques dans la vie de Maciel.

Le père Anthony Bannon, d’origine irlandaise, a dirigé le travail du Regnum Christi en Amérique du Nord pendant de nombreuses années, depuis le siège de la Légion à Cheshire, dans le Connecticut. Les membres du Regnum Christi discutaient alors sur les lettres du père Maciel dans des groupes d’étude. Cibler de nouveaux membres et trouver des fonds était la première mission du groupe.

Personnage clé dans le procès de Rhode Island, le père Bannon a été l’architecte des recherches de fonds de la Légion et de la campagne de presse contre les anciennes victimes de Maciel. La présence du père Bannon, au milieu de cinq autres prêtres dans le groupe chargé de rédiger les constitutions… s’apparente à l’image proverbial du renard qui garde le poulailler. Le système mis en place par le père Bannon consistait à vanter l’héroïsme de Maciel à des séminaristes qui, ensuite, étaient envoyés pour aider des prêtres à cibler des bienfaiteurs lors des tournées de recherche de fonds.

Parmi les autres prêtres légionnaires qui font partie du comité, le père Roberto Aspe Hinojosa, mexicain, a été l’un des premiers et plus proches disciples de Maciel, d’après Sandro Magister, dans L’espresso. Le père José Garcia Sentandreu, espagnol, supervise le travail apostolique de la Légion, alors que le père Garbiel Sotres a été le responsable de la communication de la congrégation pendant une vingtaine d’années. Comment De Paolis peut-il espérer trouver l’équilibre éthique nécessaire pour réformer la Légion à partir de ces hommes ? Cela laisse songeur.

Le 12 septembre, Vaca a envoyé un e-mail à De Paolis affirmant qu’en raison de certaines de ses affirmations publiées en 1997 dans l’enquête que le Hartford Courant avait mené sur Maciel, la Légion a essayé « de détruire ma réputation professionnelle, par des fausses déclarations dans le National Catholic Register » - un journal hebdomadaire qui appartient à la Légion (NDT : à ne pas confondre avec le National Catholic Reporter, dans lequel a été publié cet article de Jason Berry !) - « ainsi que sur le site Internet de la Légion LegionaryFacts.org ».

Le père légionnaire Owen Kearns, directeur du National Catholic Register, avait écrit sur le site LegionaryFacts.org, à la suite de l’histoire du Hartford Courant : « Vaca cherche à se venger à cause de ses échecs professionnels ».

« Vaca est l’un de ces hommes aigris qui instiguent une campagne de mensonges et de calomnies à l’encontre de notre bien-aimé et innocent fondateur, » avait écrit Kearns et Bannon dans le Register. Ce commentaire avait également été publié sur la page Internet de la Légion.

Kearns a publié récemment des excuses dans le Register à l’égard du Hartford Courant, de Gerald Renner, le journaliste qui avait rédigé l’article original dans le Hartford, de l’auteur de cet article et, au passage, de quelques victimes qu’il ne nomme pas.

Qu’est-ce que le Regnum Christi ?

Le Regnum Christi affirme sur son site internet ne pas être pas une secte, parce que l’Eglise Catholique n’approuve pas les sectes. Mais Jean-Paul II avait-il compris ce qu’était vraiment le Regnum Christi ? C’est difficile à croire, étant donné la décision de Benoît XVI qui vient de demander qu’une enquête soit faite sur la branche laïque de la Légion. Est-ce une secte ? Certaines pratiques conduisent-elles au lavage de cerveau ? Ces questions ont longtemps tourmenté Geneviève Kineke, une catholique traditionnelle, épouse et mère de quatre enfants, basée à East Greenwich, dans le Rhode Island, qui a suivi l’histoire du mouvement avec une détermination scientifique dans son blog, life-after-rc.com depuis plusieurs années. Kineke fait partie d’un groupe de femmes qui ont quitté le Regnum Christi, à cause de pratiques qu’elles jugeaient trompeuses. Ce groupe a permis de former un petit réseau qui apporte son soutien à ceux qui quittent le mouvement.

Le Regnum Christi cultive des couples aisés, en particulier des mères au foyer, tout en cherchant à recruter des jeunes femmes célibataires pour qu’elles vivent comme des religieuses et dirigent les écoles de la Légion. « Quand des gens quittent le Mouvement, cela déchire des familles, des amitiés et des paroisses, » explique Genevieve Kineke, qui est devenue une conseillère non-officielle pour quelques 200 personnes au cours des 10 dernières années. « Certains sont tellement blessés spirituellement qu’ils n’arrivent plus du tout à avoir confiance en l’Eglise. Les manipulations les ont traumatisé. »

Une autre ancienne membre du Regnum Christi, qui a demandé à ce que son nom ne soit pas mentionné, a mené toute seule une campagne virtuelle d’information auprès de l’archevêque de Baltimore, Mgr Edwin O’Brien, lequel a fini par exclure la Légion et le Regnum Christi de son diocèse. « J’ai toujours suspecté que les failles dans l’organisation étaient endémiques » a avoué O’Brien en 2008 à un journaliste du National Catholic Reporter. « Il n’y a pas de remède, parce que c’est enraciné trop profondément ». Les évêques de Minneapolis – Saint Paul, Colombus (Ohio), Los Angeles, Miami, Ft Wayne (Indiana), Baton Rouge (Lousiane) et Richmond (Virginie) ont tous exclu le mouvement de leurs diocèses.

Dans les centres de consacrées du Regnum Christi, la journée commence lorsqu’une femme entre dans les dortoirs à 5h20 du matin, en criant : « Christ, notre Roi ! ». Et les consacrées doivent sauter du lit en répondant « Que ton Règne Vienne ! ».

« Il m’a fallu un certain temps pour admettre qu’il s’agissait d’une secte » explique Genevieve Kineke. « J’ai réalisé que le Mouvement supprimait la véritable nature de la liberté. Chaque chose, depuis la façon de se tenir jusqu’à la façon de répondre à quelqu’un est décrite dans les moindres détails. Le Mouvement utilise toutes sortes d’artifices pour retrouver l’ambiance disciplinée des couvents ou des séminaires d’autrefois, mais Maciel a produit une culture qui enlève en fait les libertés fondamentales. Ils affectionnent l’efficacité ; ils se fixent des objectifs ; s’obligent à respecter des délais, comme dans une grosse entreprise. Ils ont tous lu le livre de Stephen Covey « Les 7 habitudes des personnes très efficaces ». « Le temps c’est le règne » était l’évangile de Maciel, signifiant que vous devez toujours travailler dans l’urgence pour le mouvement. Pour les femmes qui n’avaient pas d’emploi, vous aviez l’impression que le Règne ne dépendait que de vous. »

Le blog de Genevieve Kineke, life-after-rc.com, est l’un des liens principaux du site Internet de Regainnetwork.org, administré par Paul Lennon, conseiller conjugal à Alexandria, en Virginie. Lennon a quitté la Légion, puis le sacerdoce, dans les années 80, après un fort désaccord avec Maciel à propos de ses pratiques dictatoriales. En 2007, la Légion a fait un procès à Lennon et à ReGAIN, l’accusant d’avoir volé des propriétés intellectuelles en publiant sur son site les Constitutions de la Légion. Le véritable objectif était de faire taire l’équipe de ReGAIN, laquelle était devenue une sorte de sas de décompression pour les personnes quittant le Regnum Christi leur permettant de partager entre eux des informations sur la Légion. Etant dans l’incapacité de trouver les moyens financiers pour se défendre, Lennon a été contraint de démanteler l’équipe et de rendre les Constitutions. Maciel est mort quelques mois plus tard, et, moins de deux ans plus tard, le monde découvrait les détails de sa double vie.

Le 30 novembre 2004, au cours d’une célébration au Vatican avec Maciel, Jean-Paul II a fait l’éloge du Regnum Christi pour promouvoir « une civilisation de justice chrétienne et d’amour », et a approuvé ses statuts. Parmi ces règles figurent celles-ci :

103. La captation doit se faire par étapes, et passer successivement de la sympathie à l’amitié, de l’amitié à la confiance, de la confiance à la conviction et de la conviction à l’engagement.

494. Personne ne rend visite à des personnes étrangères dans leurs maisons, ni ne s’habitue à les fréquenter ou à leur parler au téléphone, sauf pour des raisons justifiées ou apostoliques, et avec la permission spéciale ou habituelle du Directeur du centre.

509. Le Directeur ou le Gérant du centre contrôle toutes les lettres des membres du centre, et ne transmet que celles qui lui semblent opportunes.

Une Visite Apostolique (une enquête du Vatican) du Regnum Christi vient de commencer. « Par conséquent, s’il apparaît que des changements soient nécessaires dans les statuts du Regnum Christi, ceux-ci viendront plus tard. » explique le porte-parole de la Légion, Jim Fair, au National Catholic Reporter.

Le dilemme de Benoît XVI

La vision conflictuelle de Jean-Paul II sur la crise des abus sexuels a été enregistrée dans le discours qu’il a prononcé en avril 2002 dans le Palais Apostolique, à l’attention des cardinaux des Etats-Unis. Affirmant que les abus sexuels sur des enfants étaient « à juste titre considérés par la société comme un crime », et « un péché très grave aux yeux de Dieu », il a dit : « aux victimes et à leurs familles, où qu’elles se trouvent, je tiens à exprimer mon profond sentiment de solidarité et de sollicitude. »

Il a ensuite pris la défense des évêques à cause « d’un absence généralisée de connaissance sur ces problèmes », les invitant à écouter « les conseils d’experts cliniciens », à savoir des thérapeutes travaillant dans les centres de traitement où les évêques envoyaient leurs prêtres. Ensuite, à propos des prêtres coupables d’abus, il a ajouté : « Nous ne devons pas oublier le pouvoir de la conversion chrétienne, qui est une décision radicale de se détourner du péché et de revenir à Dieu. »

Il a également déclaré : « Les gens ont besoin de savoir qu’il n’y a pas de place dans le sacerdoce et dans la vie religieuse pour ceux qui blessent les enfants. »

Quelle a été la réponse de Jean-Paul II ? « Le pouvoir de la conversion » pour les prêtres agresseurs d’enfants ou bien le fait qu’il n’y ait « pas de place dans le sacerdoce » pour eux ? Conversion ou exclusion ? Sur l’une des pires crises de l’Eglise au cours de siècles, Jean-Paul II a manifesté une certaine ambivalence, et non une position bien claire.

Benoît XVI a hérité de l’énorme désordre laissé par Jean-Paul II. Le détachement du cardinal Ratzinger dans les années 80 à propos de certaines affaires, dénoncées récemment dans la presse européenne, le New York Times et The Associated Press, souligne également les erreurs de gouvernement de Jean-Paul II, ainsi que d’autres facteurs systémiques : le système monarchique du Vatican ne permet pas la séparation des pouvoirs, et ne possède pas de tribunaux pour condamner les criminels. En théorie, Benoît XVI a le pouvoir de rétrograder, de punir ou de destituer des cardinaux, mais une telle chose violerait les règles tacites de la hiérarchie.

Alors que De Paolis a commencé, le mois dernier, à faire des changements de personnel dans la Légion, les perspectives de Benoît XVI d’une réforme, pour renforcer son image depuis les scandales qui sont apparus au cours de l’année, semblent dépendre de si le Cardinal De Paolis réussit ou non à mettre au point, à partir des ressources financières de la Légion, un plan d’indemnisation des victimes. Cela serait une véritable percée historique et le signe d’un gouvernement visionnaire de la part du pape. Les juges, dans n’importe quels pays démocratiques, passent leur temps à négocier des arrangements financiers – mais pas les tribunaux du Vatican soumis au droit canonique.

Un question plus profonde est de savoir si le Saint Siège peut vraiment contrôler la Légion, et s’il en est ainsi, de savoir comment le pape pourra changer l’organisation.

Le 11 novembre, De Paolis a répondu à Vaca : « J’ai bien reçu votre e-mail daté du 3 novembre 2010. Je suis désolé pour le retard de ma réponse, mais il se trouve que j’ai, jusqu’à présent, un grand nombre d’engagements à assumer. En ce qui concerne votre cause, je pense que la seule solution est de vous adresser aux responsables de la Légion du Christ. Dieu vous bénisse. »