LES SECRETS DES HÉRAUTS : 2- Lavage de cerveau et séparation d’avec la famille

Dimanche 27 octobre 2019 — Dernier ajout lundi 28 octobre 2019

Les entrevues que nous avons réalisées avec d’anciens élèves et leurs proches et les témoignages envoyés au Procureur ont une caractéristique commune : elles décrivent deux étapes très distinctes de l’expérience de vie avec les Hérauts de l’Évangile.

Par Mirelle Pinheiro et David Ágape

Article publié en portugais, sur le site metropoles.com, le 23 août 2019

Comme dans un film, la première phase ressemble à un conte de fée. Tout se déroule dans un cadre magnifique et harmonieux. Les enfants et les jeunes, souvent d’origine modeste, se sentent honorés de pouvoir vivre dans un château entouré de jardins fleuris, en compagnie de camarades du même âge, et de pouvoir manger des pizzas et des desserts au chocolat. Le fait de porter des uniformes médiévaux, d’avoir accès à des instruments de musique et de pratiquer des arts martiaux ressemble pour eux à un rêve devenu réalité.

Peu de parents peuvent offrir à leur enfant une telle vie de château. Et cela a un prix, qui ne leur sera pas facturé en argent. Au bout d’un certain temps, en effet, les familles perdent pratiquement tout contact avec leurs enfants.

C’est à ce moment que l’histoire entre dans une deuxième étape, qui ressemble alors plutôt à film d’horreur. Dans leurs témoignages, des jeunes affirment qu’ils passent par une « reprogrammation » afin de les contraindre à se détacher de leurs liens familiaux. Les élèves qui vivent en internat sont encouragés à couper les liens d’avec leurs propres parents. On leur dit et répète sans cesse que leurs véritables parents sont Mgr João Clá, fondateur du mouvement, et Lucilia Ribeiro dos Santos Corrêa de Oliveira. Cette femme est la mère de Plinio Corrêa de Oliveira, l’homme qui a fondé l’association Tradition Famille et Propriété, le pilier principal des Hérauts de l’Évangile. Leurs frères sont leurs compagnons qui vivent avec eux dans les châteaux.

La transition est progressive. Elle commence au moment où les jeunes entrent à l’internat. Avec une journée remplie de travaux et d’activités, il reste très peu de temps aux jeunes pour garder contact avec les membres de leur famille. Les élèves ne sont pas autorisés à avoir un téléphone portable. Le seul moyen de communiquer avec l’extérieur consiste à utiliser le téléphone de la maison ou de recevoir des visites personnelles. Comme le temps presse et qu’il y a de nombreux jeunes dans la maison, les appels sont peu fréquents. Mois après mois, ils deviennent de plus en plus rares.

CHARMES ET DÉSENCHANTEMENT

C’est le charme envoûtant de cette vie qui a attiré L.S. chez les Hérauts. Agée aujourd’hui de 18 ans, elle n’avait que 10 ans lorsqu’elle est entrée dans cette communauté. Elle rêvait d’être astronaute et d’explorer les étoiles. « Ma vie a basculé lorsque des gens qui vivaient dans des châteaux et qui portaient de beaux vêtements sont venus me dire que, parmi des millions de personnes dans le monde, Notre-Dame m’avait choisi pour être l’une de ses filles de prédilection », explique la jeune femme. Elle a reçu les journalistes de Metropoles chez elle, à Taboão da Serra, dans la région métropolitaine de São Paulo.

La jeune femme se souvient de son enfance : elle adorait les contes, les dessins animés de Disney, ainsi que les émissions pour enfants mexicains qui décrivaient les internats comme des lieux amusants, où les jeunes avaient la possibilité de se faire des amis et de jouer. L. S. était amoureuse des livres et rêvait d’étudier dans une école privée. « Ils m’ont promis un château, la meilleure école et une bibliothèque avec un plancher et une table de marbre. Les livres avaient des couvertures rigides et des lettres dorées. J’étais dans le conte de fée dans lequel j’avais toujours voulu vivre », raconte-elle.

Au fil des ans, la vie avec ses “sœurs d’habit” devient de plus en plus difficile. Elle passe cinq années dans le château de la Serra da Cantareira. Loin de sa famille, L. S. change de comportement. « La réalité a été très cruelle pour moi. J’ai perdu ce que j’avais de mieux : ma joie. C’était toujours comme ça : Courir dans l’église, c’est laid, on ne peut pas parler, assieds-toi droit, ne ronge pas tes ongles, ne pose pas de questions, ne dis rien à ta mère, tu ne peux pas te plaindre, tu ne peux pas jouer, sois une adulte, adore João Clá, baise la main du prêtre, mens à ton père, ne parle pas avec un mendiant, ne regarde pas de côté, répète après moi, ne pense pas, sinon tu iras en enfer » .

La vie régie par l’Ordo a influencée L. S. d’une manière inattendue. Elle raconte que les horaires de la vie communautaire étaient remplis de nombreuses activités. D’où la différence entre ce qui se passait dans la premières phase, en dehors du château et la vie quotidienne au sein de l’internat qui ne laissait aucun temps pour les loisirs. La jeune femme affirme que les règles servent à « normaliser les esprits et à créer des robots ». À partir du moment où elle a commencé à s’interroger sur la raison de toutes ces règles, la jeune femme a commencé à avoir des problèmes. Et elle a été soumise à deux sessions d’exorcisme.

« Ils disaient que j’étais possédée par des esprits. J’ai dû boire de l’huile et on m’a emmené à un prêtre. Tout le monde attendait que quelque chose se passe. Une des responsables s’est mise à parler avec moi parce qu’il ne se passait rien. Par la suite, je me suis sentie mal à cause de toute l’huile que j’avais ingurgitée. Ils en ont déduit que c’était une manifestation du démon et ils m’ont soumis à une autre séance d’exorcisme. » (L.S. ex Héraut)

L. S. a commencé à avoir des problèmes psychologiques et a même perdu l’usage de la parole. Face au comportement de la jeune fille, les Hérauts ont décidé de la renvoyer chez elle.

Le processus de retour à la société n’a pas été facile. Malgré le fait qu’elle avait 15 ans à ce moment-là, même les activités normales telles que traverser la rue constituaient un défi pour elle en raison de tout ce temps d’isolement. La famille a alors décidé de quitter São Paulo et d’aller vivre dans un autre État, au nord-est du Brésil, jusqu’à ce que leur fille puisse recommencer à interagir et à se réadapter au monde.

PRÈS DES HÉRAUTS, MAIS LOIN DES PARENTS

Une chambre aux murs couleur lilas, des ours en peluche sur le lit, des pierres de différentes teintes sur l’étagère et une collection de coquillages sur un meuble : voici tout ce qui reste de la personnalité d’antan de B.P., qui est devenue religieuse dans la communauté et qui est aujourd’hui âgée de 21 ans. Sa mère, N.P., raconte comment, autrefois, sa fille aimait marcher, lire, aller à la plage. « J’ai perdu tout souvenir de la joie que nous avions de cette époque révolue », explique cette femme qui vit dans un quartier de classe moyenne de la municipalité d’Osasco (SP).

Tout a commencé lorsque B. P., alors âgée de 11 ans, a commencé à suivre des cours à l’école des Hérauts de l’Évangile, à São Paulo. La mère explique qu’au début, les religieux étaient omniprésents. Il y avait des réunions, des journées de prières et de nombreux repas. « Après six mois passés dans le projet Futur et Vie, ma fille a obtenu une bourse d’étude. Je me souviens d’avoir beaucoup pleuré et d’avoir fait sa valise », nous confie-t-elle.

Après la première année d’internat, sa fille a commencé à participer à des activités durant les week-ends et les vacances. Les visites aux parents sont devenues rares. « Elle nous a dit qu’elle devait se préparer pour sa vie religieuse, mais je vous demande : comment est-il possible de décider d’être religieuse à 11 ans ? », s’exclame la mère. En 2010, la jeune fille a écrit une lettre dans laquelle elle parlait de sa vocation.

B.P., qui adorait le maquillage et les histoires pour enfants, est devenue une personne froide et pleine de secrets. Les affaires de la pré-adolescente ont été petit à petit rangées dans des boites et mises de côtés. « Elle n’arrêtait pas d’utiliser cet habit et ces bottes, même quand elle était chez nous. Elle ne nous parlait pas de ce qu’elle vivait là-bas. Elle évitait d’aller à la messe en paroisse ou de prier avec nous. Ces comportements nous ont inquiété. On a commencé à se demander ce qui se passait vraiment dans cette école », raconte la mère.

Lorsque B. P. a eu 18 ans, la mère a reçu un appel de sa fille qui l’a laissé pantoise. « Elle m’a dit qu’en tant qu’adulte, nous ne pouvions plus interférer dans ses décisions. Je n’avais jamais imaginé qu’à cet âge les parents pouvaient réellement perdre leur droit sur leur enfant. J’ai toujours respecté le chemin qu’elle a choisi de suivre, mais je ne m’attendais pas à un geste si radical » dit la mère. Émue, elle ajoute qu’elle espère toujours le retour de sa fille.

À un moment, les divergences familiales à propos des Hérauts de l’Évangile ont même conduit à une intervention de la police. Au cours d’une visite que B.P. faisait dans sa famille, la mère en a profité pour avoir une conversation sérieuse avec sa fille. Elle voulait que la jeune fille s’inscrive dans une autre école et quitte l’internat des Hérauts. « Elle est partie aux toilettes et a envoyé un message aux sœurs, leur disant qu’elle était en prisonnière à l’intérieur de la maison de ses parents. Soudain, la police a débarqué chez nous et l’agent m’a dit que ma fille s’était plainte pour « séquestration au domicile ». Mon monde s’est alors effondré, » affirme cette mère.

La famille s’est rendue au poste de police. La commissaire a expliqué que la jeune fille avait fait une dénonciation et présenté un témoignage contre ses parents, alléguant qu’elle était obligée de rester chez eux. L’affaire a été classée sans suite. « Comment une religieuse peut-elle agir ainsi envers ses parents ? Comment une institution qui se prétend « religieuse » a-t-elle eu l’audace d’appeler la police devant une telle situation ? Et pourquoi ne lui ont-elles pas tout simplement dit de parler avec moi ? »

Les souvenirs que cette mère préfère garder de sa fille sont ceux de l’enfance. Elle se rappelle de sa fille qui s’amusait à chercher des coquillages sur la plage, du sac blanc qu’elle adorait porter, de sa passion pour la lecture et l’écriture… Tous ces souvenirs sont toujours présents dans l’ancienne chambre de sa fille. Les vêtements de la fillette de 11 ans se trouvent encore dans les tiroirs.

RÊVE DE PRINCESSE

Les accoutrements vestimentaires et la vie dans un château sont les raisons qui expliquent pourquoi A. B., une petite fille de 7 ans, a souhaité un jour entrer chez les Hérauts. Un jour, alors qu’elle visitait le sanctuaire d’Aparecida, à São Paulo, elle a rencontré une membre du mouvement et elle est tombée sous son charme. Après avoir suivi quelques cours, elle a écrit une lettre au fondateur, Mgr João Clá, et lui a demandé une bourse pour étudier à l’école des Hérauts. « J’y suis resté de 2015 à 2018. Au début, tout était nouveau, charmant. J’ai ressenti quelque chose de différent, j’ai senti que c’était ma place », explique-t-elle, assise à côté de sa mère – R.M., 41 ans, qui a reçu les journalistes chez un voisin à Osasco (SP).

Comme dans les autres cas signalés, il y a eu une rupture avec sa famille. Selon la jeune fille, âgée aujourd’hui de 14 ans, elle était la cible de critiques au sein de l’école des Hérauts car elle manifestait encore beaucoup d’attachement et de dépendance à ses parents biologiques. La famille était appellée FMR : fonte da minha revolução, (NDT : Ce qui, en français, signifie : Source de ma Révolution). Or, quiconque veut suivre le chemin de la sainteté doit éviter tout contact avec des « révolutionnaires », y compris ses propres parents. La mère raconte qu’elle a empêché sa fille de recevoir l’habit. « Elle n’avait pas la maturité pour choisir de devenir religieuse à cet âge. J’ai remarqué que pendant mes visites, elle évitait de rester près de moi et était distante. Je viens du Nord-Est du Brésil et notre famille est très unie. Nous aimons nous embrasser et nous serrer, je l’appelle mon bébé encore aujourd’hui. Je ne voulais pas d’un tel changement de relation », déclare-t-elle.

En 2018, les problèmes relationnels entre la mère de A. B. et les dirigeants des Hérauts a finalement provoqué le retour de l’adolescente dans sa famille. « Aujourd’hui, j’ai une vie normale, je me suis fait des amies et j’ai découvert qui je suis.. et cela n’a rien à voir avec ce que l’ on m’a fait croire un jour », affirme la jeune fille.

LES SECRETS DES HÉRAUTS : Introduction

1- Comment les enfants arrivent-ils dans les châteaux ?

2- Lavage de cerveau et séparation d’avec la famille

3- La mort mystérieuse de la jeune femme que les Hérauts ont déclaré sainte

4- J’ai été victime d’abus, mais on m’a convaincu que c’était de ma faute.

5- Qui est Clá Dias, le leader des Hérauts ?

6- D’où vient leur argent ?

7- Les doutes qui planent sur la tête des Hérauts

8- Mouvement catholique ou secte religieuse ?

Voir en ligne : https://www.metropoles.com/materias…